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PARTIE 43 : DÉPART DU PROPHÈTE ﷺ POUR LA MECQUE ET ARRÊT À HUDAYBIYA (L’AN 6)

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Plusieurs mois après la bataille des Coalisés, le Messager de Dieu fait un rêve : il se voit entrer à la Mecque, la tête rasée, tenant les clés du sanctuaire sacré entre ses mains. Alors que la tension avec les Quraychites atteint son comble, le Prophète invite ses compagnons à effectuer avec lui le petit pèlerinage à la Mecque. Inquiets de la réaction de leurs ennemis, ‘Umar et Sa‘d b. ‘Ubâda suggèrent de s’armer au cas où les Quraychites profiteraient de l’occasion pour massacrer les pèlerins. Le Prophète refuse et ordonne à ses compagnons de s’y rendre en paix, sans s’équiper militairement, en gardant leurs épées dans leurs fourreaux. Lorsque les Quraychites apprennent la ferme intention du Prophète de se diriger vers La Mecque, ils se réunissent pour résoudre un dilemme délicat. S’ils empêchent les musulmans d’entrer, ils violent ouvertement les lois sacrées de la péninsule, celles-là mêmes qui fondent leur prestige. Mais s’ils les laissent accomplir les rites, ce serait un triomphe moral considérable pour l’islam. Les Arabes y verraient un signe évident de légitimité spirituelle, d’autant plus marquant que l’attaque contre Médine a échoué. En outre, voir les musulmans appliquer les anciens rites à la Mecque risque de rendre leur foi encore plus attirante. Ils doivent donc à tout prix empêcher leur entrée sans se rendre coupables d’un sacrilège : ils veulent rejeter la faute sur les musulmans tout en préservant leur image. Alors que le Prophète se prépare à quitter Médine, certains compagnons s’interrogent : revenir dans cette terre dont ils ont été chassés, et cela sans être bien équipé militairement ? Pour prouver la sincérité de son intention pacifique, le Prophète prend avec lui soixante-dix chameaux destinés au sacrifice. C’est un geste clair : ils ne viennent pas pour combattre, mais pour adorer. Empêcher leur passage malgré cela exposerait les Quraychites au mépris des tribus arabes. Environ mille quatre cents croyants prennent part à cette expédition. Les Muhâjirûn, en particulier, éprouvent une immense joie à l’idée de revoir leurs terres et leurs maisons, abandonnées six ans plus tôt.

Alors que le Prophète se trouve à Dhû al-Hulayfa, il envoie son espion Bishr b. Sufyân, un homme de la tribu des Banû Khuzâ‘a, afin d’obtenir des nouvelles des Quraychites. Le Prophète poursuit sa route jusqu’à Ghadîr al-Ashtât, où Bishr le rejoint et lui annonce : « Les Quraychites rassemblent leurs troupes pour te repousser et t’empêcher d’atteindre la Maison sacrée. » En effet, ils ont dépêché deux cents cavaliers sous le commandement de Khâlid b. al-Walîd pour bloquer l’accès à La Mecque, bien en amont de ses frontières. Abû Bakr donne alors son avis : « Ô Messager de Dieu, ton intention est de faire le pèlerinage, non la guerre. Poursuis donc ta route vers la Maison ; et s’ils tentent de nous en empêcher, nous les combattrons. » Le Prophète approuve cette position et demande à ses compagnons si l’un d’eux connaît un chemin discret pour rejoindre La Mecque. Un homme des Aslam se propose comme guide et mène les croyants en longeant la côte littorale. Ils parviennent ainsi jusqu’à la limite du territoire sacré, à Hudaybiya, au sud de La Mecque. En chemin, les musulmans marquent les chameaux destinés au sacrifice d’un signe sur le flanc droit et leur passent une guirlande autour du cou. Ils revêtent aussi les deux tissus blancs consacrés au pèlerinage. Lorsque la chamelle du Prophète , nommée Qaswâ, s’agenouille à Hudaybiya et refuse d’avancer, il décide d’y établir le camp. Mais à leur arrivée, les croyants ne trouvent presque pas d’eau, hormis un peu au fond de deux cuvettes. Le Prophète demande qu’on lui apporte de l’eau dans un seau, fait ses ablutions, se rince la bouche, puis recrache l’eau dans le récipient. Il sort ensuite une flèche, ordonne de verser le contenu dans les cuvettes et y mêle la flèche. L’eau se met alors à jaillir en abondance, et tous peuvent boire et se rafraîchir. L’un des compagnons, taquin, demande alors à Ibn Ubayy s’il a déjà vu un tel miracle. Celui-ci répond : « J’en ai vu de semblables. » Le Prophète , qui a entendu, lui demande : « Quand donc as-tu vu une chose pareille ? » L’homme, pris de court, avoue qu’il n’a jamais rien vu de tel et s’excuse aussitôt. Les Banû Khuzâ‘a offrent des chameaux et des moutons aux pèlerins, qui peuvent manger à leur faim. Pendant ce temps, la poussière soulevée par la caravane des croyants trahit leur passage. Khâlid b. al-Walîd comprend alors par quel chemin ils sont passés, mais il est déjà trop tard pour intervenir. Il retourne donc précipitamment à la Mecque afin d’avertir les Quraychites de l’arrivée imminente du Prophète , qui campe pour l’instant à Hudaybiya.

En envisageant de faire le petit pèlerinage (‘umra), le Prophète entendait affirmer le droit des musulmans à accomplir leurs actes cultuels. C’était aussi un message clair adressé aux négateurs : la Mosquée sacrée n’est la propriété exclusive de personne. Elle est un héritage de l’ami (khalîl) de Dieu, Abraham, et sa visite est un devoir pour tous ceux à qui est parvenu son appel, lancé depuis des siècles : « Rappelle-toi que, lorsque Nous avons installé Abraham sur l’emplacement du Temple, Nous lui dîmes : ‘Ne Me donne aucun associé ! Veille à conserver Mon Temple en état de pureté pour ceux qui viennent y accomplir les tours rituels, ou y faire leurs dévotions, debout, agenouillés ou prosternés ! Appelle les hommes au pèlerinage (hadj) ! Ils répondront à ton appel, à pied et sur toute monture, venant des contrées les plus éloignées’ » (22 : 26 et 27). Ainsi, le peuple de La Mecque n’avait aucun droit d’empêcher les musulmans d’accomplir une telle visite. S’il avait pu s’y opposer auparavant, il n’était plus en mesure de persister dans cette injustice après tant de combats. Le Prophète et ses compagnons n’avaient envisagé que le petit pèlerinage (‘umra) précisément pour manifester leur volonté pacifique. Ils désiraient tourner la page des hostilités passées et établir des relations plus apaisées et plus bienveillantes.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

Nous avons indiqué que le Prophète chargea son espion Bishr b. Sufyân de lui rapporter des nouvelles des Qurayshites, alors que ce dernier était encore idolâtre et appartenait à la tribu des Banî Khuzâ‘a. Ce fait confirme ce que nous avons déjà souligné : il est permis de recourir à l’aide de non-musulmans, selon les circonstances et la personnalité de celui auquel on fait appel. S’il s’agit d’une personne digne de confiance, dont on ne redoute ni la trahison ni la duplicité, il est permis de solliciter son aide. Dans le cas contraire, il convient de s’en abstenir. Quoi qu’il en soit, le Prophète a eu recours à des non-musulmans en dehors du champ de bataille, notamment pour recueillir des informations sur l’ennemi ou pour emprunter des armes.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Nous avons remarqué, à travers l’ensemble des comportements du Prophète , des éléments qui soulignent la légitimité de la consultation (shûrâ) et la possibilité pour tout gouvernant d’y recourir. Sa conduite au cours de cet épisode révèle la nature même de la consultation et le but qu’elle vise. Dans la législation musulmane, la consultation est permise sans être obligatoire. Elle a pour objectif de faire émerger les différents points de vue des musulmans, de recueillir l’avis éclairé de certains d’entre eux et d’apaiser l’esprit de celui qui consulte. Si le gouverneur estime que les avis recueillis sont conformes à la législation musulmane, il peut les suivre. Sinon, il est en droit d’adopter son propre avis, à condition que celui-ci ne contredise ni un texte explicite du Coran, ni la tradition prophétique, ni un consensus établi. Nous avons vu que le Prophète consulta ses compagnons à Hudaybiya. Abû Bakr lui donna alors son avis en ces termes : « Tu avais l’intention de visiter la Maison sacrée ; poursuis ton chemin dans sa direction ; nous combattrons quiconque s’opposera à nous. » Le Prophète approuva ce conseil et se mit en route avec ses compagnons vers la Mecque. Cependant, lorsque sa chamelle s’accroupit et refusa d’avancer, le Prophète comprit que cela relevait d’une guidance divine. Il abandonna alors l’avis précédemment retenu et déclara : « Par Celui qui détient mon âme entre Ses mains, les Qurayshites ne me demanderont rien au sujet de ce que Dieu a sacralisé, sans que je ne le leur accorde. » Ainsi, le projet proposé par Abû Bakr fut remplacé par un accord de paix avec les polythéistes, incluant l’acceptation de toutes leurs conditions, sans que le Prophète ne consulte à nouveau ses compagnons, malgré les protestations et les objections de certains. Cela démontre que la consultation vient en second lieu, après la révélation – aujourd’hui représentée par le Coran, la tradition prophétique et le consensus des savants – et qu’elle sert à éclairer les esprits, non à constituer à elle seule la base essentielle de toute décision.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Le Prophète accordait une attention particulière aux signes qui jalonnent la vie du croyant. Lorsque sa chamelle s’immobilisa, il reconnut aussitôt, sans la moindre hésitation, que ce n’était pas le moment de poursuivre la route. Il voyait dans cet arrêt un signe divin, révélateur d’une sagesse à accueillir avec soumission et confiance.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

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