Le pacte de Hudaybiya offre aux musulmans de Médine une véritable occasion de s’investir dans la prédication. Désormais, le Prophète ﷺ a signé un traité de paix avec les Quraychites et il est autorisé à effectuer le pèlerinage l’année suivante, ce qui amène les bédouins, les juifs de la péninsule ainsi que les puissances étrangères à considérer l’islam comme une religion à prendre au sérieux. Cette reconnaissance permet aux musulmans d’établir un premier contact avec les Byzantins, les Perses ainsi qu’avec les différents monarques et gouverneurs vivant autour de la péninsule arabique. La signature du pacte de Hudaybiya signifie, en plus de l’arrêt des hostilités, une reconnaissance politique des musulmans par les Quraychites.
Notons que la trêve avec les Mecquois permet aussi aux croyants de se concentrer sur les bédouins du Najd, dont l’unité se trouve disloquée à la suite de la conclusion du pacte. Le Prophète ﷺ parvient ainsi à mettre un terme à leurs nuisances et à leurs fomentations de troubles. Depuis l’assassinat des prêcheurs dans le désert de la péninsule arabique, l’islam cherche à protéger ses prédicateurs par une force militaire dissuasive. L’envoi de détachements de reconnaissance dans la plaine du Najd devient alors une préoccupation majeure des musulmans après leur retour de Khaybar. Ils poursuivent leurs patrouilles jusqu’au moment où ils doivent partir pour la Mecque afin d’accomplir le petit pèlerinage. Dans cette nouvelle étape de la prédication, de nombreux idolâtres embrassent l’islam.
En l’an 7 de l’Hégire, le Prophète ﷺ envoie ses émissaires avec des lettres appelant les hommes à embrasser l’islam. Ils sont choisis en fonction de leur expérience et de leurs connaissances. Afin d’authentifier ces lettres, un sceau en argent est réalisé, sur lequel est gravée la formule suivante : « Muhammad, le Messager de Dieu ». On lui a fait remarquer que les rois ne lisent pas de lettres non scellées. Ces lettres sont envoyées à Héraclius, empereur byzantin, avec pour émissaire Dihya b. Khalîfa ; à Chosroes, roi sassanide, avec pour émissaire ‘Abdallâh b. Hudhâfa ; à al-Najâshî, roi d’Abyssinie, avec pour émissaire ‘Amr b. Umayya ; à Muqawqis, roi d’Égypte, avec pour émissaire Hâtib b. Abî Balta‘a ; aux deux princes d’Oman, avec pour émissaire ‘Amr b. al-‘Âs ; et au gouverneur de Damas parmi les Ghassanides, avec pour émissaire Shujâ‘ b. Wahb. Chacun d’eux parle couramment le dialecte du peuple auquel il est envoyé. D’autres lettres sont également envoyées.
Lettre au gouverneur d’Égypte
Le Prophète ﷺ fait rédiger au gouverneur d’Égypte et d’Alexandrie la lettre suivante : « Au Nom de Dieu, le Miséricordieux par essence et par excellence. De Muhammad, le Serviteur de Dieu et Son Messager, à al-Muqawqis, grand-chef des Coptes. Que la paix soit sur celui qui suit la direction. Je vous invite à embrasser l’islam. Deviens musulman, tu seras sauf, et Dieu t’accordera une double récompense. Mais si tu refuses, tu porteras le fardeau des péchés de tous les Coptes. Dis : “Ô gens des Écritures ! Mettons-nous d’accord sur une formule valable pour nous et pour vous, à savoir de n’adorer que Dieu seul, de ne rien Lui associer et de ne pas nous prendre les uns les autres pour des maîtres en dehors de Dieu.” S’ils s’y refusent, dites-leur : “Soyez témoins que, pour nous, notre soumission à Dieu est totale et entière” » (3 : 64).
Après avoir lu la lettre, al-Muqawqis dit au messager du Prophète ﷺ, Hâtib b. Abî Balta‘a : « Nous n’abandonnerons notre religion que pour une religion meilleure. » Hâtib lui répond alors : « Nous vous invitons à embrasser l’islam, qui compensera largement ce que vous pourriez perdre. Notre Prophète ﷺ appelle les gens à cette religion, et les Quraychites ainsi que les juifs de la péninsule se dressent contre lui avec une hostilité sans précédent, tandis que les chrétiens se montrent sensibles à son message. Par ma vie ! Moïse annonce la venue de Jésus, tout comme ce dernier annonce celle de Muhammad ﷺ ; nous vous invitons à accepter le Coran comme vous appeliez les gens de la Thora à l’Évangile. Lorsqu’un Prophète apparaît dans une communauté, celle-ci doit le suivre, or vous faites partie de ceux à qui est parvenu le message de ce Prophète [Muhammad ﷺ]. Nous ne vous demandons pas de vous détourner de la religion de Jésus, mais au contraire, de vous montrer fidèle à ses principes. »
Après avoir écouté Hâtib b. Abî Balta‘a, le roi prend le parchemin et ordonne qu’il soit conservé dans un coffret en ivoire. Il fait ensuite venir un scribe et lui dicte : « Au Nom de Dieu, le Miséricordieux par essence et par excellence. D’al-Muqawqis, grand-chef des Coptes, à Muhammad fils de ‘Abdallâh. Que la paix soit sur vous. J’ai lu votre lettre et j’en ai compris le contenu, ainsi que l’objet de votre appel. Je savais qu’un Prophète devait être suscité, mais je pensais qu’il apparaîtrait en Syrie. J’ai honoré votre messager et je vous envoie deux jeunes filles issues de familles coptes nobles, ainsi que des vêtements et une mule comme monture. Que la paix soit sur vous. » Le gouverneur d’Égypte n’embrasse pas l’islam. Le Prophète ﷺ garde pour lui Mâriya, avec qui il a un fils, Ibrâhîm. Quant à la seconde, nommée Sirîn, elle est envoyée chez Hassân b. Thâbit.
Lettre au gouverneur de Damas
Le gouverneur de Damas lit la lettre du Prophète ﷺ : « Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ; de Muhammad, Messager de Dieu, à al-Hârith b. Abû Shamir. Que la paix soit sur ceux qui suivent la guidée, croient en Dieu et approuvent. Je t’invite à croire en Dieu l’Unique, sans nul associé, et ton règne persistera. » Après avoir lu la lettre, il la jette à terre et dit avec arrogance : « Mais qui me dépossédera de mon règne ? » Puis il se met aussitôt à préparer la guerre contre les musulmans.
Lettre à l’empereur de Perce
La lettre adressée à Chosroes est presque identique à celle écrite à l’attention du roi d’Égypte. Cependant, la réaction de l’empereur perse est différente. En effet, ce dernier déchire la missive et s’écrie : « Comment un vil esclave, qui est un de mes sujets, ose-t-il faire précéder mon nom du sien ! » Il ordonne ensuite à son gouverneur du Yémen d’envoyer deux hommes à Yathrib afin de capturer le Prophète ﷺ. Dès que ces deux hommes parviennent à Médine, le Prophète ﷺ les informe, par le biais de la révélation, de l’assassinat de l’empereur de Perse par son fils Siroës. Étonnés par les nouvelles qu’ils viennent d’apprendre, les deux hommes retournent au Yémen. Avant de quitter Médine, le Prophète ﷺ leur demande de dire à leur gouverneur que l’islam et l’autorité des musulmans s’étendront sur l’empire perse, et que s’il embrasse l’islam, il sera maintenu dans ses fonctions. Les deux hommes rentrent en toute hâte au Yémen et rapportent à leur chef ce qu’ils ont entendu du Prophète ﷺ. Entre-temps, Siroës envoie une lettre au Yémen pour annoncer son accession au trône. Le nouvel empereur ordonne dans sa lettre de ne rien entreprendre contre le Prophète ﷺ jusqu’à nouvel ordre. Face à ce signe manifeste, le gouverneur du Yémen ainsi qu’une grande partie de son peuple embrassent l’islam.
Lettre à l’empereur byzantin
La lettre adressée à Héraclius est très proche de celle envoyée à l’empereur de Perse. Après l’avoir lue attentivement, Héraclius convoque à sa cour Abû Sufyân et ses compagnons, qui se trouvent alors au Châm pour le commerce. L’empereur demande : « Lequel d’entre vous est le parent le plus proche de l’homme qui prétend être un Prophète ? » Abû Sufyân répond : « Dans ce groupe, c’est moi son plus proche parent. » Héraclius fait alors appel à son interprète et dit : « Dis-leur que je vais lui poser des questions au sujet de cet homme qui prétend être un Prophète. S’il ment, ses compagnons devront le contredire. » Plus tard, Abû Sufyân avouera : « Par Dieu ! Si je n’avais pas eu honte que mes compagnons me considèrent comme un menteur, j’aurais effectivement menti. » L’empereur byzantin commence alors son interrogatoire : « Quel rang sa famille occupe-t-elle parmi vous ? » — « Elle jouit d’une grande considération. » — « Quelqu’un parmi vous a-t-il déjà tenu avant lui de semblables propos ? » — « Non. » — « Quelqu’un de ses ancêtres a-t-il régné ? » — « Non. » — « Ses partisans se recrutent-ils dans les hautes classes ou parmi les humbles ? » — « Parmi les humbles. » — « Leur nombre augmente-t-il ou diminue-t-il ? » — « Il augmente. » — « Y en a-t-il parmi eux qui, après avoir embrassé sa religion, la rejettent et apostasient ? » — « Non. » — « Le soupçonniez-vous de mensonge avant qu’il ne tienne ses discours actuels ? » — « Non. » — « Trahit-il ses engagements ? » — « Non ; mais nous avons conclu une trêve avec lui en ce moment, et nous ignorons comment il se comportera. » — « Avez-vous combattu contre lui ? » — « Oui. » — « Quelle a été l’issue des combats ? » — « La guerre entre nous a connu des alternances : tantôt il l’emporte, tantôt nous l’emportons. » — « Que vous ordonne-t-il ? » — « Il nous ordonne d’adorer Dieu seul, sans rien Lui associer, de renoncer aux croyances de nos pères, de prier, d’être sincères, d’avoir de bonnes mœurs et de maintenir les liens de parenté. » Héraclius conclut alors : « Je t’ai interrogé sur sa famille et tu m’as répondu qu’il est de noble origine ; or les Envoyés de Dieu sont choisis parmi les plus nobles de leur peuple. Je t’ai demandé si quelqu’un avant lui avait tenu de tels propos, et tu m’as répondu que non ; sinon, j’aurais pensé qu’il cherchait à récupérer un pouvoir ancien. Je t’ai demandé si vous le soupçonniez de mensonge, et tu m’as répondu que non ; j’en conclus qu’il ne peut mentir sur Dieu s’il ne ment pas aux hommes. Je t’ai demandé si ses partisans sont puissants ou faibles, et tu m’as répondu qu’ils sont humbles ; ce sont eux qui suivent les Prophètes. Je t’ai demandé si leur nombre augmente, et tu m’as dit que oui ; ainsi en est-il de la foi jusqu’à son plein accomplissement. Je t’ai demandé si certains d’entre eux abandonnent leur religion, et tu m’as répondu que non ; c’est là le signe d’une foi sincère. Je t’ai demandé s’il trahit ses engagements, et tu m’as répondu que non ; les Prophètes ne trahissent pas. Je t’ai demandé ce qu’il vous ordonne, et tu m’as répondu qu’il vous appelle à adorer Dieu seul, à rejeter les idoles, à prier, à être sincères et à avoir de bonnes mœurs. Si ce que tu dis est vrai, cet homme dominera jusqu’à l’endroit même où je me tiens. Je savais qu’un tel homme devait apparaître, mais je ne pensais pas qu’il serait issu de votre peuple. Si je pouvais aller à sa rencontre, je ferais tout pour le rejoindre, et si j’étais auprès de lui, je laverais ses pieds. »
Après cette discussion avec Héraclius, Abû Sufyân se retire et dit à ses compagnons : « Il faut que l’affaire du fils d’Abû Kabsha ait pris de l’importance pour que le prince des Byzantins le redoute. » Après cela, Héraclius déclare à son entourage : « Ô Byzantins, si vous suivez le conseil de Jésus, fils de Marie, vous serez mieux guidés et plus forts. » Ils lui demandent : « Quel est donc ce conseil ? » Il répond : « Suivre ce prophète arabe. » Les Byzantins rugissent de colère, brandissent la croix et, dans leur fureur, s’agitent violemment. En voyant leur réaction, Héraclius désespère de les convaincre. Craignant pour sa vie et pour son trône, il s’empresse de les apaiser et leur dit : « Par ces paroles, je voulais seulement m’assurer de votre attachement à votre religion. Votre réaction me rassure. » Aussitôt calmés, les Byzantins se prosternent devant leur roi. Héraclius ne se convertit donc pas à l’islam et envoie des présents au Messager de Dieu ﷺ.
Le Prophète ﷺ écrit également à Hawdha b. ‘Alî, gouverneur d’al-Yamâma, à al-Mundhir b. Sâwî, gouverneur du Bahrayn, au roi d’Oman ainsi qu’à al-Hârith b. Abî Shamir, gouverneur de Damas. Ce dernier manifeste d’ailleurs une réaction particulièrement violente et orgueilleuse à la lecture de la lettre du Messager de Dieu ﷺ. En effet, il s’écrie : « Qui me dépossédera de ma royauté ? Je m’en vais l’attaquer ! » Par l’envoi de toutes ces lettres, le Prophète ﷺ parvient à transmettre son message à la plupart des monarques de son époque. Certains embrassent l’islam, tandis que d’autres le rejettent. Quoi qu’il en soit, l’islam s’impose désormais comme une réalité qui préoccupe les grandes puissances entourant la péninsule arabique.
Lettre au Négus et retour des musulmans d’Abyssinie
Le Prophète ﷺ écrit la lettre suivante au Négus : « Au Nom de Dieu, le Miséricordieux par essence et par excellence. De Muhammad, le Messager de Dieu, au Négus, souverain de l’Abyssinie. Que la paix soit sur celui qui suit la direction. Je glorifie Dieu : il n’y a pas d’autre dieu que Lui, le Souverain, l’Infiniment Saint, la Source de la paix, le Sécurisant, le Préservateur. Je témoigne que Jésus, fils de Marie, est l’esprit de Dieu et Son Verbe qu’Il a insufflé à Marie, la vierge, l’intègre, la pure, afin qu’elle conçoive Jésus. Dieu l’a créé à partir de Son esprit et de Son souffle, tout comme Il a façonné Adam. Je vous appelle à attester qu’il n’est de dieu que Dieu, seul et sans associé, à Lui obéir, à me suivre et à croire en ce qui m’a été révélé, car je suis le Messager de Dieu. Je vous invite, vous et votre peuple, à suivre la voie de Dieu, le Glorieux, le Tout-Puissant. J’atteste, par le présent document, que je vous ai transmis mon message et mes conseils. Je vous invite à m’écouter et à accepter mes conseils. Que la paix soit sur celui qui suit la guidance véritable. » Selon al-Bayhaqî et d’autres savants musulmans, le Prophète ﷺ mentionne également dans sa lettre le verset 64 de la sourate 3 : « Dis : “Ô gens des Écritures ! Mettons-nous d’accord sur une formule valable pour nous et pour vous, à savoir de n’adorer que Dieu seul, de ne rien Lui associer et de ne pas nous prendre les uns les autres pour des maîtres en dehors de Dieu.” S’ils s’y refusent, dites-leur : “Soyez témoins que, pour nous, notre soumission à Dieu est totale et entière.” »
Après avoir lu attentivement cette lettre, le Négus prononce l’attestation de foi et rédige au Prophète ﷺ la réponse suivante : « Au Nom de Dieu, le Miséricordieux par essence et par excellence. Du Négus al-Najâshî à Muhammad, le Messager de Dieu. Que la paix, la miséricorde et la bénédiction de Dieu, en dehors de Qui il n’est pas de dieu, soient sur vous, ô Prophète de Dieu ! J’ai bien reçu votre lettre dans laquelle vous avez parlé de Jésus ; par le Seigneur des cieux et de la terre, Jésus n’est rien de plus que ce que vous avez exprimé. Nous reconnaissons ce qui vous a été révélé et nous accordons l’hospitalité à votre cousin et à ses compagnons. J’atteste en toute sincérité que vous êtes le Messager de Dieu ; je vous fais allégeance par le biais de votre cousin, devant qui je me soumets au Seigneur des univers. » En plus de cette lettre, le Messager de Dieu ﷺ fait dire à Ja‘far, son cousin resté en Abyssinie, qu’il souhaite le voir revenir vivre à Médine avec les autres émigrés. Ja‘far prépare aussitôt le départ, et le Négus met à leur disposition deux navires. Les émigrés rejoignent le Prophète ﷺ après la bataille de Khaybar en l’an sept de l’Hégire. Quant au Négus, il meurt au mois de Rajab de l’an neuf de l’Hégire. Le Prophète ﷺ accomplit la prière funéraire pour lui avec ses compagnons alors qu’il se trouve à Médine. Quant à son successeur, il n’est pas établi avec certitude s’il a embrassé l’islam ou non.
Lorsque l’on parle ici des émigrés d’Abyssinie, il s’agit de Ja‘far et des musulmans ayant quitter La Mecque pour le royaume d’Aksoum durant la période mecquoise. il s’agit ainsi de ceux qui sont restés jusque-là dans cette région, sachant qu’un certain nombre d’entre eux sont déjà retournés à Médine après l’Hégire. Il est naturel, pour une religion naissante dans la péninsule arabique, de commencer sa prédication sur son propre territoire, en particulier à La Mecque, avant de s’étendre vers l’extérieur. Or, face à l’opposition manifeste des Quraychites, les musulmans ne sont pas assurés de pouvoir faire partir l’islam depuis l’Arabie. Ainsi, les premiers groupes ayant émigré en Abyssinie ne sont pas uniquement composés de personnes faibles cherchant à fuir la persécution. En réalité, le Prophète ﷺ cherche à constituer une base arrière pour l’islam et les musulmans, à partir de laquelle la religion pourrait se redéployer si les hostilités des Quraychites contraignaient les croyants à quitter la péninsule. Cela explique pourquoi le chef du groupe, Ja‘far b. Abî Tâlib, cousin du Prophète ﷺ, ne rejoint pas ce dernier à Médine même après l’Hégire.
Avec la signature du traité de paix de Hudaybiya, les musulmans retrouvent une certaine assise en Arabie et sont désormais assurés que les Quraychites, pas plus que quiconque, ne peuvent chasser l’islam et les musulmans de la péninsule. Ja‘far et les siens peuvent alors revenir auprès du Prophète ﷺ. Leur séjour en Abyssinie, loin du Prophète ﷺ et des événements, dure ainsi plus de dix ans. Aussi, le fait que Dieu révèle le premier verset de la sourate al-Fath (sourate 48) : « En vérité, Nous t’avons accordé une victoire éclatante », indique que la réussite et la victoire vont venir de Médine et non d’Abyssinie. Le Prophète ﷺ renforce ainsi ses rangs.
Mariage du Prophète ﷺ avec Umm Habîba
Umm Habîba, de son nom Ramla bint Abû Sufyân, est la fille de l’un des chefs des Quraychites les plus hostiles au Prophète ﷺ. Mariée à ‘Ubaydallâh, cousin du Prophète ﷺ, ils comptent tous deux parmi les premiers convertis à l’islam et émigrent ensemble en Abyssinie. Après quelque temps, ‘Ubaydallâh, qui était chrétien avant d’embrasser l’islam, revient au christianisme. Cet événement attriste profondément Umm Habîba, qui reste ferme dans sa foi. Quelques mois avant Hudaybiya, la nouvelle du décès de ‘Ubaydallâh parvient à Médine. Elle se retrouve alors seule, avec sa petite fille Habîba, dans un pays étranger où elle n’a aucune famille. Lorsque quatre mois s’écoulent, le Prophète ﷺ envoie un message au Négus, lui demandant de bien vouloir être son mandataire et de conclure un mariage entre lui et Umm Habîba, si elle y consent.
- Maintien de l’ordre, appel à l’islam et clarification du jihâd
- Mission universelle du Prophète ﷺ
- Usage du sceau et bague du Prophète ﷺ
- Maîtrise des langues et diffusion de l’islam
- Authenticité des lettres et universalité du message
- Priorité à l’éducation des croyants avant la prédication
- Lettres aux souverains : chronologie et continuité
- Héraclius : entre calcul politique et attachement traditionnel
- Al-Hârith : un pouvoir sous tutelle byzantine
- Soumission au roi et dérive du pouvoir
- Liberté de conscience et retour à la foi
- Conviction prophétique et appel aux peuples malgré l’opposition
Les bédouins constituent un groupe rude et souvent marqué par des comportements brutaux ; il n’y a pas si longtemps encore, dans certaines régions d’Arabie, certains n’hésitaient pas à s’en prendre à des voyageurs ou à des pèlerins pour de faibles gains […] Quant aux détachements militaires des musulmans, il suffit de rappeler qu’ils relevaient davantage d’une fonction de maintien de l’ordre que d’une armée engagée dans une guerre classique, même s’ils ont contribué à restaurer le prestige militaire des croyants. Leur objectif principal consistait à assurer la sécurité, à prévenir toute attaque contre Médine et à contrer les manœuvres dirigées contre ceux qui transmettaient le message et dispensaient l’enseignement en dehors de la ville. Ces tribus rappellent, à certains égards, des sociétés marquées par des formes anciennes d’autorité, où le pouvoir local reposait sur des fidélités tribales fortes, et où l’idée d’une véritable autonomie politique restait limitée. De la même manière, les chefs de tribus d’autrefois étaient soutenus par leurs clans et leurs familles, en temps de paix comme en temps de guerre, suivant leurs intérêts et leurs inclinations. Ces dirigeants, auxquels on obéissait sans réserve, se multipliaient et entraînaient leurs groupes dans des affrontements et des replis successifs, comme l’exprime le poète Durayd b. al-Simma :
A intervalles réguliers nous sommes assaillis
Par vengeance ou nous assaillons par vengeance.
Ainsi avons-nous partagé le temps en deux phrases
Toutes s’achèvent sur une vengeance.
Dans un tel contexte, instaurer la sécurité ne signifie en rien contraindre les gens à adopter la foi. Dans le premier cas, il s’agit d’éliminer toute pression et toute forme de trouble afin que chacun vive en sécurité au sein de sa tribu, à l’abri de la violence d’autrui. Dans le second, il s’agirait d’imposer par la force un dogme déterminé, ce qui est d’une tout autre nature. Les détachements que le Prophète ﷺ envoyait dans différentes régions portaient avant tout la parole divine, qu’ils récitaient publiquement : « Dis : “Ô hommes ! Je ne suis pour vous qu’un avertisseur explicite. Ceux donc qui croient et pratiquent le bien auront le pardon de leurs péchés et une généreuse rétribution, tandis que ceux qui s’acharnent à rendre Nos signes inopérants, ceux-là seront voués à la Géhenne” » (22 : 49 à 51). Chercher à réduire à néant les versets du Coran est d’une extrême gravité. Si ces tentatives s’étaient limitées au débat et à l’argumentation, elles n’auraient posé aucun problème, car jamais l’erreur ne peut triompher de la vérité dans un échange libre. Mais elles prenaient la forme d’agressions et de contraintes. Dieu dit : « Quand on leur récite Nos versets comme autant de preuves évidentes, on voit se dessiner la réprobation sur les visages des négateurs. Et peu s’en faut qu’ils ne fassent violence à ceux qui les leur récitent » (22 : 72).
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
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Cette nouvelle étape se caractérise par l’envoi de régiments par le Prophète ﷺ vers les tribus, ainsi que par les lettres qu’il adresse aux rois et aux gouverneurs du monde entier, et ce sont précisément ces lettres et ces expéditions qui distinguent cette phase particulière de sa mission de la précédente. La période qui s’étend entre l’Hégire et le traité de Hudaybiya se définit par l’appel à l’islam accompagné de l’autodéfense. Durant cette étape, le Prophète ﷺ ne déclenche à aucun moment les hostilités et n’envoie aucun régiment avec pour mission de contraindre une tribu à se convertir par la force des armes si elle ne le fait pas de son plein gré. Lorsque le traité de paix est conclu entre les musulmans et les Qurayshites à Hudaybiya, et que les musulmans se sentent rassurés à leur égard, le Prophète ﷺ peut alors entamer une nouvelle phase de sa mission, devenue nécessaire au regard de la législation qu’il est chargé de transmettre aux hommes : cette étape correspond à la lutte armée contre ceux qui, après avoir été appelés à l’islam, refusent d’y adhérer ou de s’y soumettre par rancune et esprit d’opposition. C’est au cours de cette phase que le Prophète ﷺ accomplit pleinement la mission que Dieu lui confie. Cette étape, marquée par ses actes et ses paroles, constitue une source de lois pour les musulmans de toutes les époques, et cela jusqu’au Jour de la Résurrection. Il s’agit aussi de la phase de sa vie que certains courants cherchent à dissimuler en affirmant que le jihâd se limite à une simple défense. De nos jours, alors que certaines institutions internationales prétendent assurer la protection des peuples contre les agressions, l’idée même de guerre défensive est parfois écartée. Ceux qui propagent cette vision le font par crainte que les musulmans ne redécouvrent le sens véritable du jihâd, c’est-à-dire le combat pour la cause de Dieu, et que cette dimension ne vienne renforcer leur foi, ce qui bouleverserait les équilibres établis. L’histoire montre pourtant que l’appel de l’islam suscite une réponse rapide ; que serait-il alors si cet appel s’accompagnait aussi de l’esprit de sacrifice et du jihâd ? On peut alors s’interroger sur l’intérêt d’imposer une conversion par la force à un idolâtre ou à un négateur, et sur la manière dont un tel principe pourrait être accepté à l’époque contemporaine. À cette interrogation, on peut répondre par une autre : quel est l’intérêt de soumettre l’individu aux lois et aux principes d’un État, alors même qu’il conserve une certaine liberté et qu’il demeure l’égal des autres citoyens, gouvernants comme gouvernés ? L’homme est présent sur terre pour y établir l’ordre voulu par Dieu et Sa loi, ce qui constitue le fondement même de son existence et le sens du califat évoqué dans le verset : « Lorsque Dieu dit aux anges : “Je vais établir un lieutenant sur la terre” » (2 : 30). Cet ordre repose sur la soumission à Dieu seul, le Créateur éternel des cieux et de la terre, qui dispose de l’homme comme de toute chose. Dès lors, comment des hommes soumis à Dieu pourraient-ils prétendre soumettre d’autres peuples à des lois issues de leur propre volonté ? Et comment le Créateur de ces hommes n’aurait-Il pas le droit de les soumettre à Sa volonté et de les détourner de toute autre voie que la Sienne ? Dieu confie à l’homme la responsabilité d’appliquer Sa loi sur terre, et seul celui qui embrasse cette religion et s’engage à la servir corps et âme peut en porter la charge. Peu importe alors que certains esprits contemporains peinent à comprendre ce raisonnement, d’autant plus que des influences hostiles à la liberté réelle des peuples cherchent à détourner les musulmans de cette conscience. Ceux qui diffusent une image déformée de l’islam, en le réduisant à des représentations caricaturales, visent à empêcher toute compréhension sincère et toute approche sérieuse, en limitant la recherche par des moyens discutables. Pourtant, il faut rappeler que l’appel pacifique à l’islam, par la discussion et la prédication, demeure une étape nécessaire et prolongée. Une fois cet appel accompli, il apparaît que l’islam correspond à la nature profonde de l’homme et qu’il représente la vérité qu’il recherche, tandis que seuls ceux dont le cœur est rempli de rancune persistent à s’en détourner. Enfin, il convient de préciser que le jihâd concerne les athées, les idolâtres et ceux qui rejettent ouvertement le message, tandis que les gens du Livre sont appelés à vivre sous l’ordre musulman, leur foi en Dieu unique et leur contact avec les musulmans pouvant les conduire progressivement vers une compréhension plus juste et une évolution de leurs croyances. [Nous tenons à préciser qu’il s’agit ici de la pensée de Muhammad Sa‘îd Ramadân al-Bûtî, et non de celle du fondateur du site SIDDIQ Shakeel. Plutôt que de censurer certains passages, nous faisons le choix d’exposer fidèlement la réflexion de l’auteur. Il convient toutefois de souligner que ce texte ne constitue ni un appel à imposer l’islam par la force, ni une incitation à la violence. Dieu dit : « Nulle contrainte en religion. Le bon chemin s’est clairement distingué de l’égarement »].
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Le Prophète ﷺ s’acquitte de sa mission en direction de l’ensemble des hommes. Sa mission est, par essence, humaine et universelle, et elle ne repose sur aucun fondement raciste ni nationaliste. C’est pour cette raison qu’il s’adresse aux rois et aux gouvernants de la terre. Anas rapporte que le Prophète ﷺ écrit à Chosroes, à César, à al-Najâshî ainsi qu’aux autres dirigeants, afin de les appeler à revenir vers Dieu.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Le Prophète ﷺ légitime l’usage du sceau en utilisant lui-même un sceau en argent sur lequel est gravé son nom. Les oulémas recommandent également de porter une bague en argent au petit doigt, car c’est à ce doigt que le Prophète ﷺ portait la sienne.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
L’action du Prophète ﷺ montre également que les musulmans ont le devoir de préparer le monde à recevoir l’appel à l’islam. Pour cela, ils doivent connaître la langue des peuples qu’ils appellent à la conversion et auxquels ils transmettent les principes et les règles de l’islam. Nous constatons ainsi qu’en un seul jour, le Prophète ﷺ envoie six hommes auprès des rois, chacun maîtrisant la langue du peuple vers lequel il est dépêché.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Concernant les messages adressés par le Prophète ﷺ aux souverains, certains orientalistes en contestent l’authenticité, comme Frantz Buhl, tandis que d’autres, tels que Gaudefroy-Demombynes, préfèrent suspendre leur jugement. Le docteur Hamidullah rassemble et publie ces textes, qu’il traduit en français dans la seconde partie de sa thèse de doctorat intitulée « Documents sur la diplomatie musulmane, à l’époque du Prophète et des califes orthodoxes », et le texte arabe de ces documents est également édité par lui au Caire. La question de l’authenticité des textes qu’il exploite n’est toutefois abordée que brièvement dans la première partie de son ouvrage. Frantz Buhl, dans un article consacré à « Muhammad » dans l’Encyclopédie de l’islam, estime que les messages adressés aux monarques sont apocryphes. Il affirme notamment : « En tout cas, il a été démontré que le prétendu manuscrit original envoyé au gouverneur d’Alexandrie n’était pas authentique. Ce qui est rapporté au sujet de ces écrits ne mérite guère davantage de crédit que celui qui leur est généralement accordé. Indépendamment même des nombreuses particularités apocryphes qu’ils contiendraient, il faut considérer comme tout à fait invraisemblable qu’un homme politique aussi réfléchi que Muhammad, qui poursuivait alors un objectif concret, à savoir la conquête de La Mecque, ait pu se livrer à des projections aussi hypothétiques que la conversion d’Héraclius ou du roi des Perses, pour lesquels le “clair Coran arabe” demeurait aussi incompréhensible que la Bible pour Muhammad et ses contemporains, et qu’il ne pouvait ni contraindre par la force ni attirer par des promesses. De manière générale, il est hautement douteux que Muhammad ait envisagé que sa religion devienne universelle, comme le soutiennent certains, notamment Nöldeke. Les sourates mecquoises (6 : 90 ; 12 : 104, etc.) montrent elles-mêmes, selon leur contexte et certains parallèles non équivoques (comme 6 : 92 — la “mère de la cité”, c’est-à-dire La Mecque — cf. 26 : 214), les limites de cette portée. À Médine, la persuasion et la démonstration (“pas de contrainte en religion”, 2 : 257 ; cf. 16 : 126) auraient laissé place à une diffusion de l’islam par la force, impliquant sa supériorité sur les autres religions (3 : 79 ; 9 : 33 ; 61 : 9), mais restant confinée aux régions arabes ». Même après la libération de La Mecque, les campagnes militaires que le Prophète ﷺ mène montrent, selon lui, qu’il ne vise que des Arabes sous domination byzantine ou perse, sans preuve qu’il ait envisagé un projet plus vaste. Il considère en outre comme établi que Muhammad ﷺ, au sommet de sa puissance, n’exige pas des juifs ou des chrétiens qu’ils se convertissent à l’islam, mais se contente d’une soumission politique assortie du paiement d’un tribut. Il conclut qu’il convient d’écarter ces écrits et d’y voir plutôt des démarches politiques, comme celles menées avec Muqawqis, en admettant que l’idée d’une mission universelle aurait émergé plus tard sous l’influence de traditions chrétiennes, notamment celle de la Pentecôte. En revanche, il reconnaît que les écrits adressés aux tribus arabes évoluent à cette époque : le Prophète ﷺ ne se limite plus à une entente politique, mais, s’appuyant sur une autorité désormais affirmée, demande leur adhésion à sa religion, ce qui implique l’accomplissement de la prière et le paiement de l’aumône, allant jusqu’à accorder à certaines tribus, comme les Judhâm de la frontière syrienne, un délai de deux mois pour se déterminer.
Il est aisé de répondre aux arguments avancés par Buhl. Le fait que « le prétendu manuscrit original de la lettre adressée au gouverneur d’Alexandrie », al-Muqawqis, ne soit pas authentique ne remet nullement en cause l’authenticité du texte lui-même ; cela revient simplement à établir qu’un document présenté comme authentique est en réalité une copie. D’ailleurs, comme le souligne Hamidullah, « le texte des lettres échangées [entre le Prophète ﷺ et al-Muqawqis] est conservé par un historien égyptien ancien tel qu’Ibn ‘Abd al-Hakam (mort en 257 de l’hégire) ». Par ailleurs, Buhl évoque « de nombreuses particularités apocryphes » dans ces lettres sans en fournir le moindre exemple, alors que, pour un connaisseur de la langue arabe de l’époque du Prophète ﷺ, ces textes ne présentent rien de tel. Il affirme également qu’il serait invraisemblable que le Prophète ﷺ ait envisagé d’adresser des messages aux grands souverains au moment où il se concentrait sur la libération de La Mecque ; or cet argument repose sur une supposition infondée, puisqu’aucune source ne situe l’envoi de ces lettres avant cet événement ni n’en précise la date. Buhl soutient enfin qu’il est « extrêmement douteux » que le Prophète ﷺ ait conçu sa religion comme universelle, mais les versets mecquois qu’il cite lui-même constituent des preuves claires du contraire. Cette thèse, selon laquelle l’islam aurait été limité à la péninsule arabique, a été réfutée à plusieurs reprises : à aucun moment de sa mission, le Prophète ﷺ ne limite son message à un cadre restreint, mais le conçoit comme destiné à l’ensemble de l’humanité et appelé à supplanter les autres religions. Il met d’ailleurs cette vision en pratique de son vivant, après avoir unifié la péninsule arabique, en envoyant des expéditions vers la frontière syro-byzantine, notamment à Tâbûk où il dirige une armée importante, puis en préparant une campagne vers la Syrie, dans les régions d’al-Balqâ et d’al-Dârûm en Palestine, sous le commandement d’Usâma b. Zayd. Ces initiatives montrent qu’il entend étendre l’islam au-delà de l’Arabie, notamment vers Byzance et la Perse. Son successeur Abû Bakr poursuit dans cette voie en engageant des combats contre les Byzantins. L’ensemble de ces actions atteste que, dans la pensée du Prophète ﷺ, l’islam est une religion universelle destinée à tous les peuples, et que les expéditions envoyées ont pour objectif d’appeler d’autres nations à l’islam, leurs chefs proposant en premier lieu l’adhésion à cette religion.
‘Abdurrahman Badawi (Défense de la vie du Prophète Muhammad contre ses détracteurs)
L’action du Prophète ﷺ, réalisée au moment opportun, montre que les musulmans doivent d’abord parfaire leur foi et leur propre éducation avant de se tourner vers l’appel des autres à l’islam. Ce n’est qu’après avoir vécu longuement selon la législation musulmane qu’ils peuvent assumer pleinement ce second devoir. Le Prophète ﷺ aurait pu envoyer ses émissaires aux rois bien plus tôt, mais il apparaît que la formation des musulmans fait elle-même partie intégrante de l’appel à l’islam, car les hommes recherchent avant tout un modèle moral à suivre. Si les musulmans d’aujourd’hui manifestaient une véritable fierté pour leur religion et la mettaient en pratique comme il se doit, l’islam se diffuserait jusqu’aux régions les plus reculées d’Afrique et jusqu’aux extrémités de l’Europe.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Le Prophète ﷺ adresse des lettres aux souverains à partir de la septième année de l’Hégire, donc avant la libération de La Mecque, comme l’affirme la majorité des savants. Le fait qu’al-Bukhârî mentionne ces correspondances après l’expédition de Tabûk, située en l’an 9 de l’Hégire, ne constitue pas une contradiction, mais indique que ces échanges ne se sont pas limités à une seule période et se sont poursuivis dans le temps. Ibn Hajar al-Asqalani précise en effet que le Prophète ﷺ a envoyé plusieurs lettres à certains souverains, notamment deux à César, que des narrateurs cités par l’imam Ahmad attestent. Il a également écrit à al-Najâshî, qui s’est converti, puis adressé une autre lettre à son successeur, lequel n’a pas embrassé l’islam.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Le comportement d’Héraclius et de ses sujets, qui se réclament du christianisme, illustre la prétention et l’égarement dans lesquels se trouvent un grand nombre de gens du Livre, pour qui la religion se réduit désormais à un attachement de fanatisme et de tradition. Ils ne s’attachent pas à une croyance parce qu’elle est reconnue comme vraie, mais parce qu’elle relève de leur héritage et de leur identité. L’attitude d’Héraclius peut, à première vue, sembler marquée par le réalisme et la sagesse. Pourtant, il se contente en réalité d’observer la réaction de son entourage et ne prend position qu’en fonction de ses propres intérêts et de ses ambitions.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Al-Hârith qui gouverne à Damas n’est pas un roi indépendant, mais un dirigeant placé par les Byzantins victorieux afin de servir leurs intérêts, exécuter leurs ordres et se soumettre à leur volonté politique. Il apparaît ainsi comparable à certains souverains d’Orient à des époques plus récentes, installés et façonnés par des puissances dominantes pour jouer le rôle d’intermédiaires, au prix des intérêts de leurs propres peuples.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Il est étonnant de voir le gouverneur du Yémen exécuter l’ordre du roi en envoyant deux de ses hommes pour arrêter le Prophète ﷺ et le livrer à Chosroes […] La divinisation des rois constitue un égarement ancien. On en observe encore aujourd’hui certaines traces, alors même que l’islam avait contribué à faire disparaître ce type de dérive. De nos jours, le roi est désigné comme « sa majesté », il n’est pas tenu de rendre des comptes sur ses actes, il abroge les lois religieuses et en instaure d’autres selon ses propres passions, et son mode de vie, avec son entourage, se développe souvent au détriment de son peuple.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Au cours de la période mecquoise, le Prophète ﷺ adopte une attitude empreinte de compréhension envers ceux qui, sous la pression des persécutions ou de leur entourage, en viennent à renier leur foi, comme Hishâm et ‘Ayyâsh, qui abandonnent l’islam sans subir de sanction, avant que ‘Ayyâsh, puis Hishâm, ne reviennent à la foi à la lumière du verset : « Dis : ‘Ô Mes serviteurs qui avez commis des excès contre vous-mêmes, ne désespérez point de la miséricorde de Dieu. Dieu, en vérité, pardonne tous les péchés. Il est certes Celui qui pardonne, l’Infiniment Bon. Revenez vers votre Seigneur et soumettez-vous à Lui avant que ne vous arrive le châtiment, car alors vous ne seriez point secourus.’ » (39 : 53 et 54) ; à l’inverse, ‘Ubaydallâh b. Jahsh, émigré en Abyssinie, abandonne l’islam pour le christianisme sans être inquiété, ni par le Prophète ﷺ ni par les musulmans, ce qui illustre une constance dans le respect de la liberté individuelle, aucune source fiable ne rapportant le contraire, même si, plus tard à Médine, le Prophète ﷺ adopte une position ferme envers ceux qui instrumentalisent l’islam pour espionner en période de conflit, car il ne s’agit plus alors d’un choix personnel, mais d’une trahison mettant en danger l’ensemble de la communauté.
Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)
Chez les Byzantins et les peuples non arabes, le reniement de l’islam s’accompagne souvent d’une mécréance renforcée et de moqueries plus virulentes à l’égard d’un Prophète issu d’un peuple qu’ils considèrent comme inférieur en matière de civilisation et de culture politique. Pourtant, les hommes porteurs d’idées ne jugent pas leur action à l’aune des résultats immédiats ; malgré les épreuves qu’ils traversent, ils conservent la conviction que leur cause finira par triompher et s’étendre. Karl Marx lui-même ne se laisse pas décourager par les persécutions et l’emprisonnement de ses premiers partisans, et poursuit son engagement avec l’espoir de voir de grands États adopter sa doctrine. Si même les promoteurs d’idées contestables gardent confiance en l’avenir de leurs principes, il n’est pas surprenant que les Messagers, soutenus par la révélation divine, s’adressent aux rois et aux gouverneurs pour leur exposer leur message, avec la certitude que la vérité finira par s’imposer. Telle est l’attitude du noble Messager ﷺ, qui traite la déviance des Bédouins tantôt par la médiation et la douceur, tantôt par la fermeté et la dissuasion, tout en appelant les dirigeants des autres peuples à réfléchir à cette religion nouvelle et à l’adopter pour leur propre bien. De même, les croyances erronées qui affectent les Bédouins du Najd altèrent aussi la pensée de Chosroes, roi de Perse ; la maladie de l’erreur, qu’elle touche un roi ou un homme ordinaire, appelle un même remède. Ainsi, le Prophète ﷺ porte un message universel destiné à l’ensemble des hommes : « Ce Coran que Nous révélons et qui apporte aux croyants guérison et miséricorde ne fait, en réalité, qu’aggraver la ruine des méchants » (17 : 82).





