À la suite de la bataille des Coalisés, le Prophète ﷺ adopte une nouvelle stratégie : les musulmans ne se contentent plus de défendre Médine, ils prennent désormais l’initiative. Une série d’expéditions punitives est ainsi lancée contre les tribus hostiles à l’islam, en particulier celles alliées aux Quraychites. Les Banû Asad, les Banû Sulaym et les Banû Bakr figurent parmi les premières cibles de cette nouvelle phase. Parmi les tribus les plus proches de la communauté musulmane se trouvent les Banû Khuzâ‘a, établis sur la côte littorale. Cette grande tribu se divise en trois clans : Banû Aslam, Banû Ka‘b et Banû Mustaliq. Les deux premiers entretiennent de bonnes relations avec le Prophète ﷺ, tandis que seul le clan des Banû Mustaliq reste hostile à l’islam et constitue une menace à neutraliser.
L’offensive de l’armée musulmane
Après la bataille des Coalisés, les Quraychites se retrouvent pris en étau. La route longeant la côte littorale, qui mène vers la Syrie, leur devient désormais inaccessible. Les Banû Khuzâ‘a, fidèles alliés du Prophète ﷺ, surveillent cette voie stratégique et empêchent tout passage de caravane. Il ne reste aux Quraychites qu’un itinéraire incertain : celui qui traverse les plaines du Najd, à l’est et au sud-est de Médine. Mais même là, les musulmans maintiennent une pression constante, rendant chaque déplacement risqué. Quelques semaines seulement après la fin de la bataille, Zayd b. Hâritha est chargé de mener une expédition éclair contre une caravane revenant de Syrie et escortée par Safwân b. Umayya. Avec cent soixante-dix cavaliers, Zayd intercepte la caravane sur le territoire des tribus du Najd. Elle transporte une importante quantité d’argent. Les musulmans parviennent à la capturer intégralement : les biens sont saisis et la majorité des hommes sont faits prisonniers. Cette attaque stratégique accentue la panique chez les Quraychites. Ils incitent alors le clan des Banû al-Mustaliq, une branche hostile des Banû Khuzâ‘a, à lancer une offensive contre Médine. Leur calcul est simple : si les Banû Mustaliq se mobilisent, les autres tribus environnantes – même celles alliées au Prophète ﷺ – pourraient peut-être les rejoindre, ce qui affaiblirait le blocus sur la route commerciale côtière. Mais leur plan échoue avant même de prendre forme. Les Banû Khuzâ‘a, restés fidèles à leur alliance avec le Prophète ﷺ, l’informent des préparatifs de guerre.
Ne laissant pas le temps à l’ennemi de frapper le premier, le Messager de Dieu ﷺ marche avec son armée vers le territoire des Banû Mustaliq et les attaque par surprise. Après un court échange de flèches, les musulmans se ruent sur leurs adversaires et les dispersent sans rencontrer de réelle résistance. La victoire est éclatante. Le butin récolté est considérable : deux cents familles capturées, deux mille chameaux, cinq cents moutons et chèvres. Les pertes humaines restent minimes : dix morts dans les rangs ennemis et un seul martyr du côté des croyants. Notons qu’un grand nombre d’hypocrites se joignent à cette expédition. Attirés par la perspective d’un butin important, ils savent que les risques de combat sont faibles et espèrent profiter de la victoire sans réel engagement.
Le départ pour Médine
Alors que l’armée musulmane campe encore sur le territoire des Banû al-Mustaliq, un incident regrettable éclate entre les Muhâjirûn et les Ansâr. Bien que rapidement maîtrisé par les compagnons, cet événement offre aux hypocrites une occasion idéale de semer la division parmi les croyants et d’attaquer leur unité de l’intérieur. La tension est telle que seul un Prophète peut espérer rétablir le calme et restaurer la cohésion. L’incident se produit près d’un point d’eau appelé al-Musayrî‘. Une dispute éclate au sujet d’un seau entre Jahjâh, serviteur de ‘Umar b. al-Khattâb, et Sinân, un Médinois. Pris de colère, Sinân s’écrie : « À moi les Ansâr ! », tandis que Jahjâh répond : « À moi les Muhâjirûn ! » Des épées sont même dégainées. Le Prophète ﷺ intervient aussitôt et réprimande leurs paroles en disant : « Allez-vous encore invoquer les slogans de l’époque de l’Ignorance alors que je suis parmi vous ? Laissez cela, ce sont des paroles répugnantes ! » Afin d’apaiser les tensions, il ordonne immédiatement la levée du camp. Son intention est claire : occuper les esprits par la marche et l’effort, jusqu’à ce que la fatigue et le besoin de repos fassent oublier l’incident. Mais ce trouble donne à ‘Abdallâh b. Ubayy, chef des hypocrites, l’occasion d’exprimer publiquement sa rancœur. Dans une assemblée, il déclare avec colère : « Est-ce qu’ils osent vraiment agir ainsi ? Voilà qu’ils nous contestent le mérite et veulent nous dominer dans notre propre pays. Par Dieu ! Nous sommes exactement comme le dit l’adage : ‘Nourris ton chien, il te dévorera !’ Si nous retournons à Médine, le plus noble d’entre nous chassera le plus vil ! » Puis, s’adressant aux siens : « C’est vous qui êtes responsables ! Vous les avez accueillis, vous leur avez partagé vos biens. Par Dieu, si vous cessiez de les entretenir, ils s’en iraient d’eux-mêmes ! » Zayd b. al-Arqam, témoin de cette scène, rapporte les propos au Prophète ﷺ. Lorsque ‘Umar les apprend, il propose d’exécuter Ibn Ubayy, mais le Prophète ﷺ refuse : « Et que dirait-on alors ? Que Muhammad tue ses propres compagnons ? » Convoqué par le Prophète ﷺ, Ibn Ubayy nie catégoriquement avoir tenu de tels propos. Les compagnons, troublés, pensent que Zayd s’est peut-être trompé. Ce dernier racontera plus tard : « J’étais profondément attristé, jusqu’à ce que Dieu révèle les versets suivants : ‘Lorsque les hypocrites viennent te voir, ils déclarent : ‘Nous témoignons que tu es le Messager de Dieu.’ Or, Dieu sait bien que tu es Son Messager, et Dieu est aussi Témoin que les hypocrites ne font que mentir. Ils se servent de leurs serments comme d’un bouclier pour éloigner leurs semblables de la Voie de Dieu. Quelle odieuse conduite que la leur ! […] Ce sont eux qui disent aux leurs : ‘Cessez toute assistance aux Compagnons du Prophète, afin qu’ils finissent par l’abandonner !’, comme si les trésors des Cieux et de la Terre n’appartenaient pas à Dieu ! Mais les hypocrites peuvent-ils le comprendre ? Et ils ajoutent : ‘Si jamais nous retournons à Médine, le plus puissant en expulsera sûrement le plus faible’, comme si la vraie puissance n’appartenait pas à Dieu, à Son Messager et aux croyants ! Mais les hypocrites semblent l’ignorer’ (63 : 1 et 8). »
Le Prophète ﷺ le fait alors appeler, lui récite la sourate, puis lui dit : « Dieu a confirmé ta véracité. » Après l’ordre de marche, l’armée ne s’arrête que le lendemain à midi. Épuisés par la marche, les musulmans s’endorment profondément et, grâce à la sagesse du Prophète ﷺ, l’incident est oublié. De retour à Médine, ‘Abdallâh, le fils d’Ibn Ubayy, se présente au Prophète ﷺ et lui dit : « Ô Messager de Dieu, si tu as décidé de tuer mon père à cause de ses propos, alors donne-moi l’ordre et je t’en apporterai moi-même la tête. Je crains que tu ne charges quelqu’un d’autre, et que je sois alors tenté de venger mon père, même au prix de ma foi. » Le Prophète ﷺ répond : « Non, nous serons indulgents envers lui et nous le traiterons bien tant qu’il sera parmi nous. » Par la suite, chaque fois qu’Ibn Ubayy tient de tels propos, sa propre tribu le réprimande. Le Prophète ﷺ dit alors à ‘Umar : « Que penses-tu, ô ‘Umar ? Si je l’avais tué le jour où tu me l’avais suggéré, beaucoup se seraient soulevés contre moi. Aujourd’hui, ce sont ces mêmes gens qui, s’ils en recevaient l’ordre, le tueraient sans hésiter. »
Le partage du butin
Sur le chemin du retour, le Prophète ﷺ procède au partage du butin entre les compagnons. Parmi les captives se trouve Juwayriya, fille du chef du clan vaincu. Elle est attribuée à un compagnon médinois, qui espère en tirer une rançon importante. Conscient de sa noblesse et de l’honneur qu’elle représente, il fixe un prix très élevé pour sa libération. Ne pouvant s’en acquitter seule, Juwayriya se rend auprès du Prophète ﷺ pour solliciter son aide. Le Messager de Dieu ﷺ lui propose alors un double bienfait : payer sa rançon et l’épouser. Juwayriya accepte cette proposition avec gratitude. Peu après, son père, al-Hârith, arrive à Médine avec plusieurs chameaux pour tenter de payer la rançon de sa fille. Toutefois, il en dissimule deux, auxquels il tient particulièrement. Bien que personne ne soit au courant de cette dissimulation, le Prophète ﷺ l’interpelle et lui demande où se trouvent les deux chameaux manquants. Troublé, al-Hârith nie d’abord, mais le Prophète ﷺ lui décrit avec précision l’endroit où il les a cachés. Saisi par l’évidence du miracle, al-Hârith et deux de ses fils embrassent l’islam sur-le-champ. Le Prophète ﷺ restitue ensuite sa fille à al-Hârith sans exiger la rançon, et Juwayriya se convertit à son tour à l’islam. Il demande ensuite sa main à son père, qui accepte cette union avec honneur. En apprenant que les Banû al-Mustaliq sont désormais liés au Prophète ﷺ par alliance, les compagnons relâchent spontanément tous les captifs dont la rançon n’a pas encore été payée. Ce geste de noblesse et de fraternité touche profondément les cœurs, et plus d’une centaine de familles sont ainsi libérées. Cette miséricorde conduit de nombreux membres de la tribu à embrasser l’islam. Par ailleurs, al-Bukhârî et Muslim rapportent que certains compagnons demandent au Prophète ﷺ, lors du partage des captives, s’ils peuvent, en cas de rapports intimes [consentis], pratiquer le coït interrompu (‘azl), c’est-à-dire éjaculer en dehors de l’utérus, afin d’éviter des naissances. Le Prophète ﷺ leur répond : « Rien ne vous en empêche. Sachez cependant qu’aucune âme ne viendra à l’existence sans que Dieu ne l’ait voulue. »
Le collier de ‘Â’isha
Sur le chemin du retour, après deux ou trois jours de marche, ‘Â’isha, épouse du Prophète ﷺ, s’aperçoit qu’elle a perdu un collier que sa mère lui a attaché autour du cou lors de son mariage. Informé de cette perte, le Prophète ﷺ ordonne aussitôt à son armée de faire halte afin de le rechercher. Ce geste suscite les moqueries des hypocrites, qui lancent : « Une armée entière s’arrête pour un simple collier ? » En privé, Abû Bakr réprimande doucement sa fille pour son étourderie. Il est vrai que l’endroit choisi pour la halte est particulièrement aride, avec très peu d’eau. Ce que les hypocrites ignorent cependant, c’est que cette pause obéit à une sagesse divine. Les croyants, quant à eux, obéissent sans discuter, pleinement confiants en la sincérité et la clairvoyance du Messager de Dieu ﷺ. Le lendemain matin, alors que l’heure de la prière approche, on constate qu’il ne reste plus d’eau pour les ablutions. C’est alors que Dieu révèle le verset instituant les ablutions sèches (tayammum) : « Ô vous qui croyez ! Lorsque vous vous disposez à faire la prière, lavez vos visages et vos mains jusqu’aux coudes, passez les mains mouillées sur vos têtes et lavez vos pieds jusqu’aux chevilles… Mais si vous êtes malades ou en voyage… et que vous ne trouviez pas d’eau, faites des ablutions symboliques avec de la terre pure : essuyez-en vos visages et vos mains. Dieu ne veut pas vous imposer de gêne, mais Il veut vous purifier et parfaire sur vous Son bienfait. Peut-être Lui serez-vous reconnaissants » (5 : 6). Ce verset apaise les esprits et révèle la sagesse du plan divin derrière cette halte. Peu après, ‘Â’isha retrouve son collier sous le ventre de son chameau.
Lors d’une halte suivante, un second incident survient. Alors que l’armée se prépare à repartir, ‘Â’isha s’aperçoit qu’elle a de nouveau perdu son collier. Elle descend discrètement de son palanquin, en se glissant à travers les rideaux, pour le chercher. Les porteurs, pensant qu’elle se trouve toujours à l’intérieur, soulèvent le palanquin, ne se doutant de rien. Lorsqu’elle revient sur place, le convoi est déjà parti. Fatiguée, elle reste immobile, pensant que le Prophète ﷺ viendra lui-même la chercher, puis s’endort. C’est alors qu’apparaît Safwân b. al-Mu‘attal, un compagnon resté à l’arrière pour s’assurer qu’aucun objet n’avait été oublié. En découvrant la Mère des Croyants, il reste digne et ne prononce que de bonnes paroles, puis lui offre sa monture et l’escorte à pied jusqu’à rejoindre l’armée musulmane, qui n’était pas encore arrivée à Médine.
La calomnie
Après le retour des musulmans à Médine, des rumeurs perfides se propagent. Des hypocrites, suivis de quelques croyants sincères, colportent une calomnie ignoble visant ‘Â’isha et Safwân b. al-Mu‘attal, prétendant – sans aucune preuve – que la Mère des Croyants aurait trahi le Messager de Dieu ﷺ. Les hypocrites, comme à leur habitude, se contentent d’allusions perfides, tandis que trois musulmans – Mistah, Hassân b. Thâbit et Hamna bint Jahsh – transmettent ouvertement cette fausse accusation. Cet épisode marque un changement de stratégie dans l’hostilité envers l’islam : après l’échec des attaques extérieures, les ennemis de l’intérieur s’en prennent à l’honneur même du Prophète ﷺ, à la dignité d’Abû Bakr et à la réputation morale de la communauté musulmane. Ce n’est plus une attaque contre les frontières, mais une atteinte au cœur même de la foi. Puisque les hypocrites ne tiennent pas de propos explicites, seuls les trois croyants sont châtiés après que Dieu révèle l’innocence de ‘Â’isha. À cette occasion, une partie de la sourate al-Nûr (La Lumière) est révélée, énonçant une législation claire concernant les calomnies portées contre les femmes vertueuses : « Ceux qui lancent des accusations contre des femmes honnêtes, sans pouvoir produire quatre témoins, seront punis de quatre-vingts coups de fouet, et leur témoignage ne sera plus jamais admis, car ce sont des êtres pervers, à moins qu’ils ne se repentent par la suite et ne s’amendent. Car Dieu est Clément et Miséricordieux » (24 : 4 et 5). À l’arrivée de l’armée à Médine, ‘Â’isha tombe malade. Elle ignore encore tout de la rumeur qui secoue la ville, bien que le comportement du Prophète ﷺ commence à changer : il est pensif, silencieux, affecté. La Mère des Croyants demande alors à être transférée chez ses parents afin d’y poursuivre sa convalescence, et le Prophète ﷺ accepte. Ce n’est qu’au bout de trois semaines qu’elle apprend enfin la calomnie. Alors qu’elle se trouve en compagnie de la mère de Mistah, celle-ci trébuche et dit : « Qu’Allah fasse trébucher Mistah ! » Étonnée par cette parole visant un combattant de Badr, ‘Â’isha lui en fait la remarque. C’est alors que la femme lui révèle toute l’affaire. Sous le choc, ‘Â’isha s’effondre en larmes et retourne chez elle, bouleversée. Aucune des autres épouses du Prophète ﷺ ne doute d’elle. Le Prophète ﷺ, quant à lui, est profondément préoccupé. La révélation n’est pas encore descendue, et cela le plonge dans une grande inquiétude. Il consulte alors ses proches compagnons, hommes et femmes, au sujet de la conduite à tenir. Un jour, il monte sur sa chaire dans la mosquée et affirme fermement que ces accusations ne sont que des mensonges. La tension est telle que les Aws et les Khazraj sont à deux doigts d’en venir aux armes, car Hassân b. Thâbit appartient aux Khazraj. Le Prophète ﷺ apaise alors les esprits, défend publiquement l’honneur de son épouse et rappelle à tous la gravité d’un tel mensonge. ‘Â’isha, cependant, ne sait rien de cette défense. Elle pense que le silence du Prophète ﷺ traduit un doute à son égard. Elle souffre profondément du changement de comportement de son époux, sans comprendre que ce silence s’explique par l’attente de la révélation et par l’angoisse du Messager de Dieu ﷺ face à ce silence divin prolongé.
La libération
Un jour, le Prophète ﷺ vient trouver son épouse et lui dit avec une grande douceur : « Ô ‘Â’isha, on m’a rapporté à ton sujet telle et telle chose. Si tu es innocente, Dieu t’innocentera. Mais si tu as commis une faute, alors demande pardon à Dieu et repens-toi à Lui, car lorsqu’un serviteur reconnaît sa faute et se repent, Dieu lui accorde Son pardon. » À ces mots, ‘Â’isha cesse de pleurer. Elle se tourne vers ses parents et leur demande de parler en sa faveur, mais eux-mêmes sont incapables de trouver les mots. Alors, la Mère des Croyants prend la parole avec fermeté et dit : « Si je dis que je suis innocente – et Dieu sait que je le suis – vous ne me croirez pas. Mais si j’avoue ce dont Dieu sait que je suis innocente, alors vous me croirez. Par Dieu ! Je ne vois rien qui décrive mieux ma situation que la parole du père de Joseph : « Je n’ai plus qu’à me résigner et à implorer l’aide de Dieu pour supporter ce que vous venez de dire » (12 : 18). À ce moment précis, la révélation descend sur le Prophète ﷺ, proclamant clairement l’innocence absolue de ‘Â’isha et dénonçant les calomniateurs. Le soulagement est immense, mais ‘Â’isha, dans un élan de sincérité et de piété, refuse de se lever vers son époux. Elle dit : « Par Dieu, je ne me lèverai pas vers lui, et je ne louerai que Dieu ; Lui seul m’a délivrée de cette terrible épreuve. » Cette calomnie constitue une épreuve immense, non seulement pour la famille du Prophète ﷺ, mais aussi pour l’ensemble de la communauté. Pourtant, le Coran éclaire le sens de cette épreuve par ces paroles sublimes : « Ne pensez pas que cette affaire ait été un mal pour vous. Au contraire, c’est un bien pour vous » (24 : 11). Lorsqu’Abû Bakr apprend que Mistah – son cousin qu’il soutient financièrement – a participé à cette rumeur, il décide, bouleversé, de ne plus lui accorder aucune aide. C’est alors que Dieu révèle ce noble verset pour élever la morale et la miséricorde dans les cœurs : « Que les gens honorables et fortunés d’entre vous ne jurent point qu’ils ne viendront plus en aide à leurs proches, aux pauvres et à ceux qui se sont expatriés pour la Cause de Dieu ! Qu’ils se montrent, au contraire, indulgents et cléments ! Vous-mêmes, n’aimeriez-vous pas que Dieu vous absolve ? Dieu est infiniment Clément et Miséricordieux » (24 : 22). Ce verset apaise le cœur d’Abû Bakr, qui reprend alors son aide envers Mistah. Ainsi, la miséricorde divine triomphe une nouvelle fois sur la colère et la rancune.
- Chronologie de Banû Mustalaq avant les Coalisés
- Limitation des naissances : permission et conditions
- Sagesse prophétique face à la discorde
- L’épreuve de la calomnie et la vérité de la révélation
- La peine de la calomnie et ses conditions
- La force du pardon et de la noblesse morale
- Distinction entre rôle prophétique et lien conjugal
Les auteurs de la biographie du Prophète ﷺ s’accordent généralement à situer l’épisode de la calomnie et l’expédition contre les Banû Mustaliq après la bataille du Fossé. Toutefois, nous retenons l’avis d’Ibn al-Qayyim, selon lequel ces événements ont eu lieu avant l’assaut des Coalisés sur Médine, durant la cinquième année de l’Hégire. L’analyse des faits vient appuyer cette chronologie, adoptée également par ceux qui ont suivi Ibn al-Qayyim. On constatera en effet que Sa‘d b. Mu‘âdh est tombé en martyr lors de la bataille des Coalisés. Or, dans le récit de l’expédition contre les Banû Mustaliq, le Prophète ﷺ se plaint auprès de Sa‘d de l’attitude d’Ibn Ubayy. Cela prouve que cette expédition précède nécessairement la bataille du Fossé, après laquelle Sa‘d ne pouvait plus être présent.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Concernant la question de l’éjaculation en dehors de l’utérus, d’après les récits authentiques rapportés par al-Bukhârî et Muslim, il apparaît clairement que les musulmans ne doivent en aucun cas craindre une limitation des naissances. En effet, tout être auquel Dieu a décrété la vie naîtra et vivra, quelles que soient les tentatives humaines pour en empêcher l’existence. Al-Bukhârî et Muslim rapportent ainsi cette parole de Jâbir : « Nous pratiquions le coït interrompu (‘azl) du vivant du Prophète ﷺ alors que le Coran était en train de lui être révélé. » De ce hadith, les oulémas concluent que la limitation des naissances est permise, à condition que l’épouse y consente, et que cette pratique n’engendre pas de tort pour elle. Toutefois, si cette décision est motivée par la peur de la pauvreté ou la crainte de devoir subvenir aux besoins de plusieurs enfants, elle devient blâmable. Ibn Hazm s’oppose à cette opinion majoritaire et interdit totalement la limitation des naissances. Il s’appuie notamment sur un hadith rapporté par Muslim dans lequel le Prophète ﷺ la compare à « un enterrement secret des vivants », ainsi que sur certaines paroles attribuées à des compagnons. Nâfi‘ rapporte qu’Ibn ‘Umar la condamne fermement : « Si j’apprends que mon fils l’a pratiquée, je le châtierai. » Al-Hajjâj b. al-Minhâl rapporte aussi qu’‘Alî b. Abî Tâlib était fermement opposé à cette pratique. Ibn Hazm considère en outre que le hadith de Jâbir a été abrogé. Pourtant, dans Fath al-Bârî, Ibn Hajar rejette cette opinion et cite deux hadiths qui confirment la licéité de cette pratique. Le premier est rapporté par al-Tirmidhî et al-Nasâ’î (qui l’authentifie) : « Comme nous avions des femmes esclaves [avant toute abolition], nous pratiquions la limitation des naissances. Les juifs disaient : ‘C’est un crime mineur.’ On demanda alors au Prophète ﷺ son avis, et il répondit : ‘Les juifs ont menti. Si Dieu veut qu’une âme vive, nul ne pourra l’en empêcher.’ » Le second hadith est rapporté par al-Nasâ’î d’après Abû Hurayra, dans lequel le Prophète ﷺ déclare que la limitation des naissances est semblable à un ‘enterrement caché’, mais sans pour autant l’interdire, ce qui indique simplement une préférence pour son abandon dans une visée spirituelle.
Les six grands compilateurs de hadiths, à l’exception d’Abû Dâwûd, retiennent le hadith de Jâbir et réfutent l’idée qu’il aurait été abrogé. Jâbir affirme clairement : « Nous la pratiquions à l’époque du Prophète ﷺ alors que le Coran lui était révélé. » Muslim ajoute même : « Lorsque le Prophète ﷺ en fut informé, il ne nous l’interdit pas. » Ces propos démontrent que cette pratique reste licite jusqu’à la fin de la vie du Prophète ﷺ, sans qu’un changement de règle ne soit jamais prononcé. Quant à l’avortement, avant l’insufflation de l’âme, il est souvent soumis aux mêmes règles que la limitation des naissances. Cependant, certains oulémas qui autorisent cette dernière interdisent l’avortement, car ils estiment que le fœtus, même à l’état de simple ‘morceau de chair’, est plus proche de la vie que la cellule non fécondée. Ils justifient leur crainte par les risques encourus pour la santé de la mère. La limitation des naissances, lorsqu’elle se base sur un traitement licite, inoffensif pour l’épouse et accepté d’un commun accord entre les époux, est donc permise. Peu d’avis contredisent cela parmi les oulémas. Parmi ces rares opinions, on trouve celle de Walî al-Dîn al-‘Irâqî rapportant que le cheikh ‘Imâd al-Dîn b. Yûsuf et le cheikh ‘Izz al-Dîn b. ‘Abd al-Salâm interdisent toute méthode d’interruption de grossesse, même avec l’accord du mari, comme le précise Ibn Yûnus. Il est important de retenir que la question de la limitation des naissances doit rester une décision personnelle, prise par les époux sans influence extérieure. Ce qui est permis à un individu ne doit pas être érigé en politique publique obligatoire. L’exemple du divorce est révélateur : bien qu’il soit autorisé, il ne saurait être imposé comme norme collective. Il en va de même pour la limitation des naissances. Nous devons nous méfier de ceux qui, sous prétexte d’un hadith ou d’une permission, cherchent à imposer une politique de réduction démographique à l’échelle d’une société entière. Une telle généralisation fausse la règle et la dénature. En résumé, tant qu’elle concerne la relation conjugale et repose sur un accord mutuel, la limitation des naissances ne soulève pas de problème. Mais si elle devient un projet de société imposé par les autorités à travers des campagnes et des politiques, elle devient une question grave et même dangereuse. Les musulmans doivent se montrer vigilants face à ceux qui prétendent que la limitation des naissances allégerait la crise économique ou résoudrait les pénuries. Cette idée n’est qu’un leurre de plus parmi les manœuvres de ceux qui combattent sournoisement l’islam.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
La manière dont le Prophète ﷺ traite la querelle exploitée par ‘Abd Allâh b. Ubayy, que nous avons évoquée plus haut, révèle toute son habileté à résoudre les conflits, à aplanir les tensions et à guider les cœurs. Les propos calomnieux d’Ibn Ubayy, rapportés au Prophète ﷺ, suffiraient en eux-mêmes à justifier une peine capitale dans ce contexte. Pourtant, le Prophète ﷺ fait preuve d’une sagesse remarquable et d’une grande élévation d’âme. Il prend immédiatement conscience du danger que représente cette agitation, d’autant plus que l’armée comprend un nombre important d’hypocrites prêts à profiter de la moindre faille pour envenimer la situation. Face à cela, le Prophète ﷺ garde son calme, maîtrise ses émotions et agit avec une lucidité exemplaire. Il ordonne à ses compagnons de se remettre en marche à une heure inhabituelle, les engageant dans une longue marche continue, de jour, de nuit, et jusque dans la moitié du jour suivant. Il détourne ainsi leur attention de l’incident et empêche tout débat qui aurait pu attiser la discorde. Éreintés par l’effort, les compagnons s’endorment aussitôt, sans échanger la moindre parole à ce sujet. Beaucoup s’attendent à ce que le Prophète ﷺ punisse les fauteurs de trouble en ordonnant l’exécution d’Ibn Ubayy. Son propre fils, ‘Abd Allâh, propose même de tuer son père lui-même, s’il s’agit de préserver la cohésion des musulmans. Mais le Prophète ﷺ le surprend par une réponse empreinte de miséricorde et de retenue : « Nous le traiterons avec douceur, tant qu’il se trouve parmi nous. » Il explique à ‘Umar : « Que diront les gens s’ils entendent que Muhammad tue ses compagnons ? » Ce choix stratégique porte ses fruits : la tribu de ‘Abd Allâh b. Ubayy finit par le désavouer et condamner publiquement ses agissements. Ce récit illustre non seulement la profondeur politique du Prophète ﷺ, mais surtout la sagesse prophétique qu’il incarne. Il agit en Messager de Dieu, non en simple stratège. Oublier cette dimension spirituelle revient à commettre une erreur fondamentale. On ne peut dissocier ses qualités humaines de la mission divine qu’il porte. Les esprits animés par une pensée impérialiste ou coloniale s’évertuent à couper les musulmans de cette réalité en les incitant à ne considérer le Prophète ﷺ que comme un chef parmi d’autres, effaçant sa fonction de guide divinement inspiré. Une telle approche est non seulement injuste, mais elle est aussi aveuglément imitée par certains, jusqu’à dépasser les singes dans l’art de l’imitation servile.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Ce récit relate un épisode parmi tant d’autres souffrances que le Prophète ﷺ endure de la part des ennemis de la religion musulmane. Mais cette épreuve s’avère plus pénible que toutes les précédentes. Car si les agressions ouvertes des négateurs sont dures, celles des hypocrites sont plus perfides, plus insidieuses, et bien plus destructrices, précisément parce qu’elles se cachent derrière le masque de la proximité et de la loyauté. L’histoire de la calomnie incarne ce mal typique des hypocrites, un mal qui blesse profondément, bien au-delà des coups auxquels le Prophète ﷺ s’est préparé dès le début de sa mission. Cette fois, l’épreuve le prend par surprise, dans un domaine intime, sur un sujet inattendu, ce qui la rend plus difficile encore. Il ne s’agit pas d’une épreuve prévisible contre laquelle il s’arme de patience, mais d’une douleur intérieure, touchant son honneur et celui de son foyer. Comment savoir si cette rumeur est fondée ou non ? Le trouble est grand. Le Prophète ﷺ se retrouve plongé dans une inquiétude sans issue apparente. Ce silence prolongé de la révélation, qui dure plus d’un mois, accentue encore cette épreuve. Pourtant, cette attente n’est pas vaine : elle fait partie d’un dessein divin. Dieu veut mettre en lumière la réalité humaine du Prophète ﷺ, révéler sa sincérité dans l’épreuve, et faire apparaître avec clarté sa dépendance à la révélation, sans aucun pouvoir d’intervention personnelle dans ce domaine. L’épisode dévoile ainsi deux vérités essentielles. La première, c’est que malgré son statut de prophète, Muhammad ﷺ demeure un homme, sensible, affecté par l’épreuve, troublé dans son for intérieur. Il n’a ni pouvoir absolu, ni connaissance des secrets des cœurs, si ce n’est ce que Dieu lui révèle. La seconde, c’est que la révélation divine est indépendante de sa volonté. Elle ne répond ni à ses souhaits, ni à ses souffrances personnelles, ni à ses sentiments, aussi nobles soient-ils. S’il avait eu le moindre contrôle sur la révélation, il aurait dissipé cette rumeur dès son apparition, rassurant ainsi les croyants et confondant les calomniateurs. Mais il n’en est rien, car il ne parle que lorsque Dieu l’autorise à parler. Ces vérités sont puissamment résumées par le Dr Muhammad ‘Abd Allâh Darâz dans al-Naba’ al-‘Azîm : « Les hypocrites ont répandu la calomnie à propos de son épouse ‘Â’isha, la révélation a été suspendue, et pendant tout ce temps, le Prophète ﷺ ne disait que : ‘À ma connaissance, elle s’est toujours bien conduite.’ Il interroge ses compagnons, recueille leurs témoignages, consulte les proches. Il dit à ‘Â’isha : ‘Si tu es innocente, Dieu t’innocentera. Si tu as fauté, repens-toi.’ Voilà la parole d’un homme honnête, incapable d’affirmer ce qu’il ignore, même quand il s’agit de défendre son honneur. » Ce n’est que lorsque Dieu révèle les versets de la sourate La Lumière que la vérité éclate et que l’innocence de ‘Â’isha est proclamée devant tous. Si le Prophète ﷺ avait voulu inventer une révélation, il l’aurait fait bien plus tôt. Mais il ne le fait pas, car il est incapable de mentir à Dieu, ni même de se substituer à Lui. C’est en cela que Dr Darâz rappelle ces versets : « Et si le Prophète Nous avait attribué de faux propos, Nous l’aurions saisi de la main droite et Nous lui aurions tranché l’aorte, et nul d’entre vous n’aurait pu s’y opposer » (69 : 44 à 46). ‘Â’isha, la première concernée, comprend aussitôt ces deux vérités fondamentales. Lorsque sa mère lui demande de remercier le Prophète ﷺ, elle répond : « Non, c’est Dieu que je remercie, car c’est Lui qui a révélé mon innocence. » Ces mots, bien que rudes en apparence, jaillissent d’un cœur débordant de reconnaissance envers son Seigneur. Son amour pour Dieu l’emporte sur tout autre sentiment. Elle savoure la joie de voir son honneur lavé par le Très-Haut Lui-même, devant tous les croyants et les hypocrites, et voit en cela une confirmation éclatante de la vérité de la foi musulmane. Le récit de la calomnie n’est donc pas une simple page douloureuse de la sîra : il constitue une leçon divine, une épreuve purificatrice, une confirmation des fondements de la prophétie, et une affirmation éclatante du lien entre Dieu et Son Messager ﷺ. Dieu résume tout cela en une phrase qui transforme l’épreuve en bénédiction : « Ne croyez pas que ce soit un mal pour vous. Bien au contraire, c’est un bien pour vous » (24 : 11).
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Dans le récit de la calomnie, la peine que mérite la diffamation est établie de manière explicite. Nous voyons que le Prophète ﷺ ordonne d’infliger quatre-vingts coups de fouet aux auteurs de la calomnie. Cette sanction ne nous pose aucun problème en soi. Ce qui nous attriste en revanche, c’est que le premier à avoir propagé cette rumeur, ‘Abd Allâh b. Ubayy, échappe à toute punition. Cela s’explique par la manière sournoise dont il répand cette calomnie : il enrobe ses propos de sous-entendus ambigus, difficiles à lui attribuer avec certitude. Or, selon la loi islamique, la peine pour diffamation ne s’applique que lorsque les propos sont formulés clairement et de façon ouverte. Pour clore ce chapitre, j’invite le lecteur à lire attentivement les versets 11 à 20 de la sourate La Lumière (al-Nûr), qui proclament l’innocence de ‘Â’isha, mère des croyants, et condamnent fermement les hypocrites ainsi que les pécheurs. Ces versets constituent une réponse divine à la calomnie et un fondement éthique essentiel pour toute communauté croyante.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Une personne dans le besoin ne devrait pas être privée d’aide financière en raison de sa mauvaise conduite. Il est plus juste de lui pardonner et de continuer à l’assister. En vérité, il n’existe pas de méthode plus efficace pour gagner un cœur que de répondre à la dureté par des paroles douces. On peut contenir une attaque armée, mais la noblesse du caractère est une force irrésistible. Elle triomphe dans toutes les situations. Quelle épreuve douloureuse cela a dû être pour le Prophète ﷺ, lorsqu’à la tombée du jour, les enfants des rues de Taïf le poursuivent à coups de pierres, le contraignant à fuir leur ville. Pourtant, même dans ce moment de souffrance extrême, il ne souhaite aucun mal à ses agresseurs. Il élève plutôt cette invocation : « Seigneur, guide-les, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Telle est la grandeur morale du Prophète ﷺ. C’est cette élévation d’âme qui lui permet de désarmer ses adversaires et de gagner les cœurs, jusqu’à voir toute la péninsule arabique entrer dans l’islam. Cette force spirituelle suffit à tout conquérir. Aucun préjudice, aucune hostilité, aucune opposition ne résiste à la puissance du bien que le Prophète ﷺ incarne.
Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)
Il est essentiel de souligner que les épouses du Prophète ﷺ distinguaient clairement son rôle de Messager de Dieu de celui d’époux et de père. C’est ce discernement qui explique l’attitude de ‘Â’isha lorsqu’elle refuse de revenir vers lui après l’épreuve de la calomnie. Elle ne conçoit pas que son mari, en tant qu’homme, ait pu douter d’elle, ne serait-ce qu’un instant. Cette réaction témoigne de la profondeur de la relation humaine qui subsistait, malgré la grandeur de sa mission prophétique.





