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Publié le 15 juillet 2026

PARTIE 63 : MORT DU PROPHÈTE ﷺ (L’AN 11)

L’envoi de l’armée d’Usâma à Balqâ’

Une fois de retour à Médine, le Prophète mobilise une nouvelle armée en direction des Byzantins. L’hostilité de cet empire envers l’islam le pousse à s’opposer à son expansion et à réprimer ceux qui s’y rallient. Farwa b. ‘Amr al-Judhâmî, gouverneur de Mu‘ân et de ses environs au nom de Byzance, embrasse l’islam et envoie un émissaire au Prophète pour l’en informer. Cette conversion provoque la colère des Byzantins qui le font arrêter et emprisonner. Condamné à mort, il est exécuté près d’un point d’eau appelé ‘Afrâ’, en Palestine, puis son corps est crucifié afin de servir d’exemple à ceux qui seraient tentés de suivre son chemin. On rapporte qu’au moment de son exécution, il récite ces vers :

« L’élite des musulmans sait que

Sont dédiés à mon Seigneur mes os et mon sang. »

Le Prophète mobilise alors une importante armée et en confie le commandement au jeune Usâma b. Zayd b. al-Hâritha. Il lui ordonne de conduire la cavalerie jusqu’aux régions d’al-Balqâ’ et d’al-Dârûm, en Palestine, là même où son père Zayd avait trouvé la mort, afin d’impressionner les Byzantins et de redonner confiance aux tribus arabes vivant aux frontières de leur empire. Certains musulmans, et plus encore les hypocrites, critiquent cette nomination, estimant qu’Usâma est trop jeune pour diriger une armée composée de Muhâjirûn et d’Ansâr. Le Prophète , alors souffrant et la tête bandée, leur adresse ces paroles : « Si vous critiquez aujourd’hui son commandement, vous avez déjà critiqué auparavant celui de son père. Pourtant, par Dieu, il était digne de cette responsabilité. Il comptait parmi les hommes que j’aimais le plus, et son fils est lui aussi parmi ceux que j’aime le plus après lui. Je vous recommande donc de bien le traiter, car il fait partie des meilleurs d’entre vous. » Cette armée ne quitte finalement Médine qu’après le décès du Prophète . Malgré le changement de contexte politique, Abû Bakr maintient la décision du Prophète et envoie l’armée d’Usâma vers le nord. Pourtant, la péninsule arabique est alors secouée par de graves troubles : plusieurs faux prophètes apparaissent et rallient à leur cause des milliers d’adeptes après la mort du Messager de Dieu .

Les signes annonciateurs de la mort du Prophète

Après le parachèvement de la prédication musulmane et l’établissement de la nouvelle religion, plusieurs signes annonçant l’approche du décès du Messager de Dieu commencent à apparaître, tant dans ses paroles que dans ses actes. Au mois de Ramadan de la dixième année de l’hégire, il observe une retraite spirituelle de vingt jours, alors qu’il se retirait habituellement dix jours les années précédentes. Durant ce même mois, l’archange Gabriel écoute à deux reprises sa récitation complète du Coran, alors qu’une seule révision avait lieu les années précédentes. Lors du pèlerinage d’adieu, le Prophète laisse également entendre que sa fin est proche lorsqu’il déclare : « Apprenez de moi vos rites du pèlerinage. » La révélation de la sourate al-Nasr au cours des jours d’al-Tashrîq lui fait également comprendre que sa mission terrestre touche à son terme et qu’elle annonce son départ prochain vers son Seigneur.

Quelques semaines avant sa mort, le Prophète se rend à Uhud où il prie pour les martyrs, comme pour leur adresser un dernier salut. Il monte ensuite sur la chaire de la mosquée (minbar) et s’adresse aux croyants en ces termes : « Je vous précède [dans l’au-delà] et je serai témoin de vos actes. Par Dieu, je vois à présent mon Bassin. Les clés des trésors de la terre m’ont été remises. Par Dieu, je ne crains pas que vous deveniez polythéistes après moi, mais je crains que vous ne vous disputiez pour les richesses de ce monde. » Une nuit, il se rend également au cimetière d’al-Baqî‘ et implore le pardon de Dieu pour ses habitants. Il leur adresse ces paroles : « Que la paix soit sur vous, habitants des tombes. Réjouissez-vous de votre état, car il est meilleur que celui des hommes qui vivent aujourd’hui. Des épreuves aussi sombres que la nuit profonde se succèdent les unes aux autres, chacune étant plus difficile que la précédente. » Puis il ajoute : « Nous vous rejoindrons bientôt. »

Le début de la maladie

Le lundi 29 du mois de Safar de la onzième année de l’hégire, le Prophète assiste à un enterrement au cimetière d’al-Baqî‘. Sur le chemin du retour, il est saisi par un violent mal de tête et une forte fièvre, au point que son turban devient brûlant. Malgré la maladie, il continue de diriger la prière en commun pendant onze jours. Sa maladie dure treize ou quatorze jours. Environ une semaine avant son décès, alors que son état s’aggrave, il demande à plusieurs reprises : « Chez laquelle d’entre vous serai-je demain ? Où serai-je demain ? » Ses épouses comprennent alors qu’il souhaite séjourner chez ‘Â’isha. Elles lui en donnent l’autorisation. Appuyé sur al-Fadl b. al-‘Abbâs et ‘Alî b. Abî Tâlib, la tête enveloppée d’un bandage, il se rend péniblement dans la chambre de ‘Â’isha où il passe les derniers jours de sa vie. Durant cette période, elle lui récite les sourates al-Falaq et al-Nâs ainsi que les invocations qu’il lui a enseignées. Elle souffle ensuite dans les mains du Prophète avant de les passer sur son corps.

Cinq jours avant sa mort, la fièvre devient particulièrement intense. La douleur est telle qu’il perd connaissance à plusieurs reprises. Lorsqu’il reprend ses esprits, il dit : « Versez sur moi sept outres d’eau provenant de différents puits afin que je puisse aller parler aux gens. » On l’installe alors dans une bassine utilisée pour la lessive et l’on verse de l’eau sur lui jusqu’à ce qu’il dise : « Cela suffit, cela suffit. » Se sentant quelque peu soulagé, il se rend à la mosquée, la tête bandée, et s’assoit sur le minbar. Il s’adresse alors aux musulmans en déclarant : « Que Dieu maudisse les Juifs et les Chrétiens ; ils ont fait des tombes de leurs prophètes des lieux d’adoration. » Dans une autre version : « Que Dieu combatte les Juifs et les Chrétiens ; ils ont fait des tombes de leurs prophètes des lieux d’adoration. » Il ajoute : « Ne faites pas de ma tombe un lieu d’idolâtrie. » Il se déclare ensuite prêt à réparer toute injustice qu’il aurait pu commettre : « Si j’ai frappé quelqu’un d’entre vous, qu’il me frappe ; si j’ai lésé quelqu’un d’entre vous, qu’il réclame son droit. » Après avoir conduit la prière du midi, il remonte sur le minbar. Un homme lui déclare alors : « Tu me dois trois dirhams. » Le Prophète ordonne aussitôt : « Ô al-Fadl, rembourse-le. »

Il recommande ensuite aux musulmans de prendre soin des Ansâr : « Je vous exhorte à bien traiter les Ansâr. Ils sont mes proches et mes confidents. Ils ont accompli ce qui leur incombait, et leur récompense demeure auprès de Dieu. Accueillez favorablement celui d’entre eux qui agit bien et pardonnez à celui qui commet des erreurs. » Dans une autre version, il précise que leur nombre diminuera progressivement jusqu’à devenir une minorité parmi les croyants. Au cours de ce même sermon, il déclare : « Dieu a donné à l’un de Ses serviteurs le choix entre les biens de ce monde et ce qui se trouve auprès de Lui ; il a choisi ce qui se trouve auprès de Dieu. » Comprenant qu’il parle de lui-même, Abû Bakr éclate en sanglots et s’écrie : « Que nos pères et nos mères soient sacrifiés pour toi ! » Les compagnons ne saisissent pas immédiatement le sens de sa réaction, mais ils comprendront plus tard qu’Abû Bakr avait perçu ce que les autres n’avaient pas encore compris : le Prophète annonçait son départ imminent. Le Messager de Dieu ajoute alors : « Parmi les hommes, celui qui m’a le plus soutenu par sa compagnie et par ses biens est Abû Bakr. Si je devais prendre un ami intime en dehors de Dieu, ce serait Abû Bakr. Mais les liens de fraternité et d’affection de l’islam nous suffisent. Que toutes les portes donnant sur la mosquée soient fermées, excepté celle d’Abû Bakr. »

Quatre jours avant son décès, malgré l’intensité de sa souffrance, il demande : « Apportez-moi de quoi écrire afin que je vous rédige un document après lequel vous ne vous égarerez jamais. » Une divergence survient alors parmi les compagnons. ‘Umar déclare : « La douleur accable le Messager de Dieu . Le Livre de Dieu nous suffit. » Les discussions s’intensifient jusqu’à ce que le Prophète leur dise : « Laissez-moi. Il ne convient pas de se disputer en ma présence. » Ce jour-là, il leur recommande notamment de ne pas laisser subsister de polythéistes dans la péninsule arabique et de continuer à accueillir dignement les délégations comme il l’avait toujours fait. Quant à la troisième recommandation, les transmetteurs divergent à son sujet.

Malgré sa faiblesse, il continue de diriger les prières jusqu’au jeudi précédant son décès. Lors de la prière du coucher du soleil, qui est la dernière qu’il dirige en commun, il récite la sourate al-Mursalât. Lorsque vient ensuite l’heure de la prière de la nuit, il ne parvient plus à sortir de chez lui. ‘Â’isha rapporte : « Il demanda : “Les gens ont-ils prié ?” Nous répondîmes : “Non, ils t’attendent.” Il fit alors ses ablutions et tenta de se lever, mais s’évanouit. Lorsqu’il reprit connaissance, il posa de nouveau la même question. Cela se reproduisit plusieurs fois. » Il désigne alors Abû Bakr pour diriger la prière à sa place. Celui-ci préside dès lors les prières des musulmans jusqu’au décès du Messager de Dieu . Selon les récits, il dirige ainsi dix-sept prières. Malgré les demandes répétées de ‘Â’isha, qui invoque la grande sensibilité de son père, le Prophète maintient sa décision et répond : « Vous êtes semblables aux femmes de Joseph. Ordonnez à Abû Bakr de diriger la prière. »

Le Prophète rend l’âme

Le samedi ou le dimanche précédant son décès, le Prophète se sent suffisamment fort pour se rendre à la mosquée afin d’y accomplir la prière du midi. Appuyé sur deux hommes, il rejoint les fidèles alors qu’Abû Bakr dirige la prière. En le voyant arriver, Abû Bakr veut se retirer, mais le Messager de Dieu lui fait signe de rester à sa place. Puis il dit à ceux qui le soutiennent : « Faites-moi asseoir à côté de lui. » Ils l’installent à sa gauche. Le Prophète dirige alors la prière tandis qu’Abû Bakr répète les takbîr à haute voix afin que les fidèles puissent les entendre. Le dimanche, veille de son décès, le Prophète affranchit les esclaves qui lui appartiennent encore, distribue en aumône les sept dinars qu’il possède et offre ses armes aux musulmans. Lorsque la nuit tombe, ‘Â’isha doit même emprunter de l’huile à une voisine pour alimenter sa lampe. Quant à sa cotte de mailles, elle est alors engagée auprès d’un juif en échange de trente mesures d’orge.

Anas rapporte que, le lundi matin, alors que les musulmans accomplissent la prière de l’aube derrière Abû Bakr, ils voient soudain le Messager de Dieu soulever le rideau de la chambre de ‘Â’isha. Il contemple les fidèles rangés en ordre pour la prière et leur adresse un sourire empreint de satisfaction. En le voyant, Abû Bakr commence à reculer pour lui céder la place, mais le Prophète lui fait signe de poursuivre. Les musulmans sont si heureux de l’apercevoir qu’ils manquent d’interrompre leur prière. Le Messager de Dieu leur indique alors de continuer, puis il laisse retomber le rideau. Il ne vivra pas jusqu’à la prière suivante.

Au cours de cette matinée, il appelle sa fille Fatima et lui confie quelque chose à voix basse. Elle se met à pleurer. Puis il lui murmure de nouveau quelques paroles, et cette fois elle sourit. Plus tard, elle expliquera qu’il lui avait d’abord annoncé sa mort prochaine, puis qu’elle serait le premier membre de sa famille à le rejoindre. Il lui annonce également qu’elle sera la plus éminente des femmes du Paradis. Voyant son père souffrir, Fâtima s’écrie : « Quelle est grande la souffrance de mon père ! » Le Prophète demande alors que l’on fasse venir al-Hasan et al-Husayn. Il les embrasse et recommande que l’on prenne soin d’eux. Il demande ensuite à voir ses épouses, leur adresse plusieurs recommandations et les exhorte à craindre Dieu.

La douleur s’intensifie. Le Prophète évoque alors le poison absorbé à Khaybar et dit à ‘Â’isha : « Je ressens encore les effets de la nourriture que j’ai mangée à Khaybar ; voici venu le moment où ce poison m’emporte » (al-Bukhârî). Il ne cesse de recommander aux musulmans d’être assidus dans leurs prières et bienveillants envers les esclaves, répétant ces conseils à plusieurs reprises. Lorsque les affres de la mort deviennent plus intenses, ‘Â’isha le soutient contre elle. Plus tard, elle dira : « Parmi les faveurs que Dieu m’a accordées figure le fait que le Messager de Dieu soit mort chez moi, le jour qui m’était réservé, entre ma poitrine et mon menton. » Elle rapporte également que son frère, ‘Abd al-Rahman b. Abî Bakr, entra avec une tige d’arak (siwâk) à la main. Voyant le regard du Prophète se porter sur celle-ci, elle comprit qu’il la désirait. Elle prit le siwâk, le ramollit avec sa salive puis le lui donna. Le Prophète se nettoya alors les dents avec soin. Près de lui se trouvait un récipient rempli d’eau. Il y plongeait la main, puis la passait sur son visage en disant : « Il n’y a de dieu que Dieu. La mort a ses affres. » Lorsqu’il eut terminé d’utiliser le siwâk, il leva la main ou l’index vers le ciel, fixa son regard vers le haut et remua les lèvres. ‘Â’isha l’entendit dire : « Avec ceux que Tu as comblés de Tes bienfaits : les prophètes, les véridiques, les martyrs et les vertueux. Ô mon Dieu, pardonne-moi, fais-moi miséricorde et fais-moi rejoindre la Compagnie suprême. Ô mon Dieu, la Compagnie suprême. » Il répéta cette dernière invocation à trois reprises. Puis sa main retomba et son âme rejoignit la Compagnie suprême. Le Messager de Dieu quitte ce monde à la fin de la matinée du lundi 12 Rabî‘ al-Awwal de l’an 11 de l’hégire. Il est alors âgé de soixante-trois ans.

Attitude des compagnons

La terrible nouvelle de la mort du Prophète se répand rapidement dans toute la ville de Médine. Un profond chagrin s’abat sur ses habitants. Anas dira plus tard : « Je n’ai jamais connu de jour plus lumineux que celui où le Messager de Dieu est arrivé parmi nous, et je n’ai jamais connu de jour plus sombre que celui de sa mort. » Lorsque le Prophète rend son dernier souffle, Fatima s’écrie : « Ô père ! Ton Seigneur t’a exaucé. Ô père ! Le Paradis est désormais ta demeure. Ô père ! À Gabriel nous annonçons ta mort. » De son côté, ‘Umar est si bouleversé qu’il peine à accepter la réalité. S’adressant à la foule, il déclare : « Certains hypocrites prétendent que le Messager de Dieu est mort. Par Dieu, il n’est pas mort ! Il est parti auprès de son Seigneur comme Moïse, qui s’absenta quarante nuits avant de revenir vers son peuple. Par Dieu, le Messager de Dieu reviendra et il châtiera ceux qui prétendent qu’il est mort. »

Pendant ce temps, Abu Bakr revient d’al-Sunh, où se trouve sa demeure. Il entre directement chez ‘Â’isha sans adresser la parole à quiconque. Le corps du Prophète est recouvert d’un manteau yéménite. Abû Bakr découvre son visage, se penche sur lui, l’embrasse et pleure. Puis il dit : « Que mon père et ma mère soient sacrifiés pour toi. Par Dieu, Dieu ne te fera pas subir deux morts. Celle qui t’était destinée est désormais accomplie. » Il rejoint ensuite la mosquée où ‘Umar s’adresse encore aux gens. Abû Bakr lui demande de s’asseoir, mais celui-ci refuse. Alors Abû Bakr prend la parole et prononce ces mots demeurés célèbres : « Que celui qui adorait Muhammad sache que Muhammad est mort. Quant à celui qui adorait Dieu, qu’il sache que Dieu est le Vivant qui ne meurt jamais. » Puis il récite le verset : « Muhammad n’est qu’un Messager avant lequel d’autres messagers sont passés. S’il mourait ou s’il était tué, retourneriez-vous sur vos pas ? Celui qui retourne sur ses pas ne nuira en rien à Dieu. Et Dieu récompensera les reconnaissants » (3 : 144). ‘Abdallâh b. ‘Abbâs rapporte : « Par Dieu, c’était comme si les gens n’avaient jamais entendu ce verset auparavant. » Quant à ‘Umar, il dit plus tard : « Lorsque j’ai entendu Abû Bakr réciter ce verset, mes jambes n’ont plus pu me porter et je suis tombé à terre. C’est alors seulement que j’ai compris que le Prophète était réellement mort. »

Avant même l’enterrement, des discussions s’engagent entre les Muhâjirûn et les Ansâr afin de désigner celui qui dirigera désormais la communauté musulmane. Ces débats ont lieu dans la saqîfa (lieu d’assemblée) des Banû Sâ‘ida. Au matin suivant, un consensus se dégage et Abû Bakr est désigné comme calife. Pendant ce temps, la dépouille du Prophète demeure dans sa chambre, recouverte d’un tissu venu du Yémen. Le mardi, son corps est lavé, par-dessus ses vêtements, par al-‘Abbâs, ‘Alî, al-Fadl et Qutham, les deux fils d’al-‘Abbâs, ainsi que par Usâma b. Zayd, Shuqrân, l’affranchi du Prophète , et Aws b. Khawlî. Al-‘Abbâs et ses fils retournent le corps, tandis qu’Usâma et Shuqrân versent l’eau. ‘Alî procède au lavage et Aws le soutient. La dépouille est ensuite enveloppée dans trois pièces de tissu blanc en coton provenant du Yémen, sans chemise ni turban. Une discussion s’élève alors au sujet du lieu de l’inhumation. Abû Bakr rappelle alors une parole du Prophète : « Les prophètes sont enterrés à l’endroit où ils meurent. » Il est donc décidé de creuser sa tombe dans la chambre même où il a rendu son dernier souffle. Les musulmans entrent ensuite par groupes successifs afin d’accomplir la prière funéraire. Les membres de sa famille prient d’abord, suivis des Muhâjirûn, puis des Ansâr. Les femmes prient ensuite, puis les enfants. Ces événements occupent toute la journée du mardi ainsi qu’une partie de la nuit suivante. ‘Â’isha dira plus tard : « Nous n’avons compris que le Prophète était en train d’être enterré qu’en entendant, au milieu de la nuit, le bruit des outils creusant la terre. » Quelques jours après, Abû Bakr ordonne à l’armée d’Usâma de partir vers le nord conformément à la décision prise par le Prophète avant sa mort. Il recommande alors à ses soldats : « Ne tuez ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards. Ne commettez aucune trahison et ne vous écartez pas du droit chemin. Ne mutilez personne. Ne coupez pas les palmiers, ne brûlez ni les habitations ni les champs cultivés. N’abattez pas les arbres fruitiers et ne tuez le bétail que lorsque vous êtes contraints de vous en nourrir. Vous rencontrerez des hommes retirés dans leurs monastères pour se consacrer à l’adoration de Dieu ; laissez-les à ce à quoi ils se sont consacrés et ne détruisez pas leurs lieux de retraite. »

Analyses et Enseignements

L’envoi de l’armée musulmane vers la frontière nord vise à faire comprendre aux autorités ecclésiastiques que les agressions commises contre les musulmans ne sauraient demeurer sans réponse et que l’adoption de l’islam ne doit jamais devenir une cause de persécution pour ceux qui l’embrassent. Usâma b. Zayd n’a alors que dix-huit ans. Certains esprits étroits s’étonnent qu’une armée aussi importante, au sein de laquelle se trouvent de nombreux hommes plus âgés et plus expérimentés, soit placée sous le commandement d’un jeune homme de cet âge. Pourtant, le Prophète ne tient compte, dans cette nomination, que du mérite et de la compétence, qu’il considère comme les seuls critères légitimes pour assumer une responsabilité aussi importante, indépendamment de l’âge. En effet, la maturité des années ne confère pas nécessairement la sagesse à celui qui en est dépourvu, tandis que la jeunesse ne prive nullement les hommes vertueux de leurs qualités. Comme le dit le poète :

« La sagacité n’est nullement entravée par la jeunesse ;

Chez les jeunes comme chez les anciens, elle est un don précieux. »

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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Zayd b. al-Hâritha est un ancien esclave affranchi, et son fils Usâma est encore un très jeune homme, âgé d’à peine vingt ans. Pourtant, ni sa jeunesse ni son origine ne dissuadent le Prophète de le placer à la tête de ses compagnons lors d’une expédition d’une importance majeure. Les hypocrites s’étonnent de cette décision et la critiquent. Quant à la législation musulmane, elle confirme la justesse du choix du Prophète , car l’islam entend précisément abolir les critères de prestige et de supériorité hérités de l’époque préislamique. Le Prophète estime qu’Usâma est le plus apte à commander cette armée. Dès lors, les musulmans n’ont qu’à accepter cette décision et à lui obéir, même si le commandement devait être confié à un esclave éthiopien. Le mérite et la compétence priment sur toute autre considération. La première grande décision prise par Abû Bakr durant son califat consiste d’ailleurs à maintenir et à envoyer l’armée d’Usâma. Au moment des adieux, Abû Bakr marche à pied tandis qu’Usâma demeure sur sa monture. Ce dernier lui dit alors : « Ô successeur du Messager de Dieu , soit tu montes, soit je descends. » Abû Bakr lui répond : « Non. Restons comme nous sommes. Que mes pieds se couvrent de poussière dans la voie de Dieu ne me cause aucun tort. » Usâma revient finalement de cette expédition avec succès. Par son commandement et sa bonne conduite des opérations, il rend un grand service à la communauté musulmane et confirme ainsi la pertinence du choix du Prophète .

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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Par leur attitude, les croyants donnent une leçon aux générations qui leur succèdent : les musulmans doivent employer leurs forces face aux défis extérieurs plutôt que les retourner les uns contre les autres. Dans ce contexte, leur regard se porte vers l’Empire byzantin et non vers leurs propres rangs. Pourtant, les générations suivantes ne retiennent pas toujours cet enseignement. Avec le temps, les divisions internes se multiplient et les conflits opposant des musulmans à d’autres musulmans finissent souvent par occuper une place démesurée. Le plus grand défi auquel les musulmans sont appelés à répondre demeure pourtant la transmission de leur message au reste du monde. Mais lorsque les énergies sont absorbées par les rivalités internes et les affrontements fratricides, il devient difficile de consacrer le temps, les efforts et les ressources nécessaires à cette mission essentielle. Une autre raison importante explique également l’insistance du Prophète à envoyer cette armée. Les tribus arabes vivent depuis des générations dans un climat de rivalités et de guerres incessantes. Sans objectif commun ni horizon plus vaste, elles risquent de retomber rapidement dans leurs anciennes querelles. À la fin de sa vie, le Prophète détourne ce danger en orientant leurs énergies vers un défi extérieur représenté par la puissance byzantine. Les Arabes trouvent alors un nouveau champ où déployer leur courage et leurs capacités. Dès lors, ils abandonnent progressivement les conflits tribaux et les expéditions de pillage qui marquent leur histoire passée. Leurs regards se tournent vers des horizons plus vastes. En moins d’un siècle, ils parcourent des territoires immenses et bâtissent une civilisation dont l’influence s’étend sur trois continents.

Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)

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Le Prophète enseigne que les responsabilités ne doivent pas être attribuées en fonction de l’origine sociale, de l’âge ou du statut d’une personne, mais selon ses compétences intellectuelles et morales. Une telle approche permet à chacun d’être jugé selon sa valeur réelle et offre aux plus modestes une véritable égalité des chances. En confiant d’importantes responsabilités à un jeune homme, le Messager de Dieu invite également les anciens compagnons à dépasser les habitudes héritées de leur culture et à faire prévaloir les principes de la foi sur les préjugés liés à l’âge. Cette décision possède aussi une forte portée éducative : elle rappelle que nul n’est éternel et que les générations plus âgées doivent préparer leur succession en formant les plus jeunes, en leur transmettant progressivement des responsabilités et en leur permettant d’acquérir de l’expérience. Le Prophète reconnaît ainsi le potentiel, l’énergie et la créativité de la jeunesse, tout en enseignant aux anciens l’importance de transmettre le relais et de contribuer à bâtir l’avenir avant de quitter ce monde.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

À travers les événements de cette dernière étape de la vie du Prophète apparaît avec éclat une vérité immense, celle qui domine l’univers tout entier, celle devant laquelle s’effondrent le despotisme des tyrans, l’obstination des négateurs, l’injustice des oppresseurs et les prétentions de ceux qui veulent s’élever au-dessus de leur condition humaine. C’est la vérité qui rappelle à tout ce qui se meut sur la terre son caractère éphémère et passager, et qui confère à l’existence humaine une profonde humilité. Cette vérité s’impose à tous sans distinction : aux rebelles comme aux soumis, aux chefs comme aux simples sujets, aux savants comme aux ignorants, aux riches comme aux pauvres, aux prophètes comme à leurs communautés. Elle est celle de l’unicité de Dieu, proclamée en tout temps et en tout lieu à ceux qui écoutent, réfléchissent et méditent. Le pouvoir n’appartient qu’à Celui qui est éternel. Sa puissance ne connaît aucune limite et Son jugement ne peut être contesté. Quelle réalité exprime mieux cette vérité que la mort elle-même ? Par elle, Dieu courbe le front de tous les habitants de la terre, depuis les premières générations jusqu’à la fin des temps.

Combien d’hommes traversent cette vie enivrés par leurs richesses, leur savoir, leur puissance ou leurs inventions ? Pourtant, cette grande vérité les empêche de demeurer prisonniers de leur orgueil et leur rappelle qu’ils doivent finalement se soumettre à Dieu, Maître des cieux et de la terre. Toute âme est destinée à mourir. Nul ne peut échapper à ce décret. Que les hommes rassemblent leurs connaissances, leurs découvertes, leurs technologies et leurs moyens les plus extraordinaires, ils ne parviendront jamais à repousser cette réalité ni à relever le défi que Dieu leur adresse. Toute âme goûtera à la mort. Les hommes peuvent bâtir des monuments grandioses, ériger des empires et nourrir les ambitions les plus élevées, mais ils devraient aussi méditer sur les tombes qui les attendent et sur cette terre qui les accueillera un jour.

Il aurait été facile pour Dieu d’épargner à Son Prophète les souffrances de la mort. Pourtant, dans Sa sagesse, Il veut que Son Messager connaisse lui aussi cette épreuve, malgré la place éminente qu’il occupe auprès de Lui. Dieu montre ainsi à l’humanité entière qu’Il est le seul Vivant qui ne meurt jamais et que tous les êtres, dans les cieux comme sur la terre, demeurent soumis à Sa volonté. Nul ne peut donc prétendre s’élever au-dessus de sa condition de serviteur après que le Prophète lui-même a vécu cette soumission parfaite à Dieu et a connu le même destin que tous les hommes. Nul ne devrait s’étonner de la mort ni se révolter contre elle après que le Prophète a lui-même éprouvé ses douleurs. Dieu dit : « Certes, tu mourras, et eux aussi mourront » (39 : 30). Il dit également : « Nous n’avons accordé l’immortalité à aucun être humain avant toi. Si tu meurs, seraient-ils, eux, immortels ? Toute âme goûtera la mort. Nous vous éprouvons par le mal et par le bien à titre d’épreuve, et c’est vers Nous que vous serez ramenés » (21 : 34 et 35). De cette dernière étape de la vie du Prophète se dégagent ainsi deux vérités fondamentales qui constituent le fondement de toute foi authentique : l’unicité absolue de Dieu et la soumission sincère à Sa volonté, une volonté que nul ne peut modifier ni repousser.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

La maladie n’empêche pas le Prophète de poursuivre son œuvre d’enseignement, de prédication et d’éducation auprès des musulmans. Malgré la souffrance, il continue à les guider et à leur transmettre ses dernières recommandations. Ce qu’il leur dit alors les surprend profondément. En effet, le pressentiment de sa mort prochaine lui rappelle son désir de rencontrer Dieu après s’être acquitté de tous les droits que ses semblables pourraient encore avoir sur lui. Tout au long de sa vie, il s’efforce de se conformer à la justice dans chacune de ses affaires. Pourtant, en tant qu’être humain, il sait que nul n’est à l’abri d’un oubli, d’une erreur ou d’une inadvertance. Lui qui n’a cessé de condamner l’injustice et d’en dénoncer les auteurs ne veut pas rencontrer son Seigneur sans s’être assuré qu’il n’a lésé personne. C’est pourquoi, par souci de conscience et par scrupule devant Dieu, il juge nécessaire de s’adresser publiquement aux musulmans afin de les inviter à faire valoir tout droit qu’ils estimeraient détenir sur lui.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

Les hadiths rapportés par al-Bukhârî et Muslim mentionnent que, lorsqu’il tombe malade, le Prophète souffle sur lui-même en récitant les sourates protectrices et passe sa main sur les parties douloureuses de son corps. Dans le passé, il pratiquait également la ruqya sur ses compagnons à travers la récitation du Coran ou au moyen d’invocations et de formules de supplication. Muslim rapporte ces paroles de ‘Â’isha : « Lorsqu’une personne se plaignait d’un mal devant le Prophète , il passait sa main droite sur l’endroit douloureux et disait : “Ô Dieu, fais disparaître le mal et guéris. Tu es le Guérisseur. Il n’est de guérison que la Tienne, une guérison qui ne laisse subsister aucune maladie.” » Al-Bukhârî et Muslim rapportent également, d’après ‘Â’isha, que le Prophète soufflait sur les parties souffrantes de son corps en récitant les sourates protectrices. Elle ajoute : « Lorsque sa maladie s’aggrava, je lui récitais ces sourates, puis je prenais sa main et la passais sur son corps dans l’espoir de bénéficier de sa bénédiction. » Le Coran évoque lui-même cette dimension thérapeutique de la révélation lorsque Dieu dit : « Nous faisons descendre du Coran ce qui est une guérison et une miséricorde pour les croyants ; quant aux injustes, cela ne fait qu’accroître leur perte » (17 : 82).

La différence entre la simple invocation et la ruqya réside dans le fait que cette dernière s’accompagne de certains gestes, comme le passage de la main sur la zone douloureuse ou le souffle associé à la récitation. Mâlik, al-Shâfi‘î, Ahmad, Ishâq et Abû Thawr considèrent qu’il est permis de recevoir une rémunération pour la pratique de la ruqya. Abû Hanîfa, pour sa part, insiste sur la gratuité de l’enseignement du Coran tout en autorisant une rémunération pour la ruqya. Al-Bukhârî et Muslim rapportent également qu’un groupe de compagnons du Prophète passe un jour près d’une tribu bédouine. Les habitants leur demandent : « Y a-t-il parmi vous quelqu’un qui pratique la ruqya ? Notre chef est malade. » L’un des compagnons se présente alors. Conduit auprès du malade, il récite la sourate al-Fâtiha et pratique la ruqya. L’homme guérit. Les bédouins lui offrent alors un troupeau de moutons en signe de reconnaissance. Le compagnon refuse de l’accepter avant d’avoir consulté le Prophète . De retour à Médine, il lui raconte ce qui s’est passé et ajoute : « Je n’ai pourtant récité que la sourate al-Fâtiha. » Le Prophète sourit alors et lui dit : « Qui t’a appris qu’elle constituait une ruqya ? Accepte ce troupeau et réserve-moi même une part avec vous. »

Al-Nawawî, Ibn Hajar et d’autres savants approuvent la ruqya à trois conditions : qu’elle soit composée de paroles tirées du Coran, du nom de Dieu ou de Ses attributs ; qu’elle soit formulée en langue arabe ; et que l’on soit convaincu que son efficacité ne provient pas de la ruqya elle-même mais uniquement de Dieu. Muslim rapporte enfin ces paroles de ‘Awf b. Mâlik al-Ashja‘î : « Nous pratiquions la ruqya durant l’époque préislamique. Nous demandâmes au Prophète ce qu’il en pensait. Il nous répondit : “Présentez-moi les formules que vous utilisez. Il n’y a aucun mal à pratiquer la ruqya tant qu’elle ne contient aucune forme de polythéisme.” »

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Le Prophète , qui fut victime d’un sortilège lancé par Labîd b. al-A‘sam, selon le hadith rapporté par al-Bukhârî et Muslim, eut recours à la ruqya en récitant les sourates protectrices. Les savants musulmans considèrent que la magie est une réalité dont l’existence est solidement établie. Dieu en confirme l’existence dans Son Livre et la présente comme une pratique qui s’apprend, ce qui atteste son caractère réel. Il dit à ce sujet : « Les gens apprenaient d’eux le moyen de séparer le mari de sa femme, mais ils ne pouvaient nuire à qui que ce soit sans la permission de Dieu » (2 : 102). Or, la séparation entre l’époux et son épouse est un fait bien réel qui se produit effectivement.

Ce que nous venons d’évoquer pourrait susciter certaines interrogations concernant l’intervention divine dans la ruqya pour deux raisons. La première est que la magie constitue une réalité effective. Certains estiment alors qu’attribuer au Prophète le pouvoir de la dissiper pourrait contredire l’unicité divine. La seconde est que le fait de dire que le Prophète a été ensorcelé pourrait, selon eux, porter atteinte à son statut prophétique et affaiblir la confiance que les musulmans placent en lui. En réalité, ces objections ne posent aucune difficulté. Concernant la première, il convient de distinguer entre la réalité d’une chose et son efficacité propre. Le poison possède un effet réel, tout comme le médicament. Cela ne fait aucun doute. Cependant, ni l’un ni l’autre n’agissent indépendamment de la volonté de Dieu. À propos de la magie, Dieu dit : « Mais ils ne peuvent nuire à personne sans la permission de Dieu » (2 : 102). Ainsi, Dieu nie que la magie produise ses effets par elle-même, tout en confirmant qu’elle possède une réalité dont l’efficacité demeure entièrement soumise à Sa volonté. Quant à la seconde objection, la magie n’a affecté que le corps du Prophète sans atteindre sa raison, sa foi ni sa mission. Son effet s’est exercé sur son organisme comme n’importe quelle maladie peut affecter le corps humain. L’infaillibilité prophétique n’implique pas une immunité contre les maladies ou les épreuves physiques auxquelles les hommes sont exposés.

Le Qâdî ‘Iyâd écrit à ce sujet : « Nous apprenons par ce hadith que le Prophète avait parfois l’impression d’avoir accompli une chose alors qu’il ne l’avait pas faite. Cela ne porte toutefois aucune atteinte à sa mission ni à son message, lesquels, en raison de leur origine divine et de leur portée universelle, demeurent à l’abri de toute défaillance selon le consensus des musulmans. Quant aux affaires ordinaires de ce monde, dépourvues d’incidence sur la transmission du message, rien n’empêche que le Prophète soit touché par ce qui atteint les autres hommes. Il est donc possible qu’il ait pu imaginer certains événements ordinaires qui se dissipèrent ensuite, comme cela peut arriver à un malade souffrant d’une forte fièvre. Les visions et les états de confusion figurent en effet parmi les conséquences naturelles de certaines maladies. Dans ce domaine et dans d’autres situations semblables, les prophètes ne se distinguent pas du reste des hommes. La magie qui a atteint le Prophète ne lui porte donc aucun préjudice. Au contraire, elle fait partie des circonstances à travers lesquelles Dieu a manifesté Sa protection à son égard. »

Dès qu’il ressentit les effets de la magie, le Prophète multiplia les invocations jusqu’à ce que Dieu lui révèle la nature du complot ourdi secrètement par Labîd b. al-A‘sam. Il apprit alors l’endroit où avaient été dissimulés les objets utilisés pour ce sortilège. Al-Bukhârî et Muslim rapportent, d’après ‘Â’isha, le récit suivant : « Un homme du clan des Banû Zurayq, appelé Labîd b. al-A‘sam, lança un sort au Prophète , au point qu’il lui arrivait de croire avoir accompli une chose alors qu’il ne l’avait pas faite. Une nuit, alors qu’il se trouvait chez moi, il invoqua longuement Dieu. Puis il me dit : “Ô ‘Â’isha, Dieu a répondu à ma demande. Deux hommes sont venus à moi. L’un s’est assis près de ma tête et l’autre près de mes pieds. L’un demanda à son compagnon :

— De quoi souffre cet homme ?

— Il est ensorcelé.

— Qui lui a jeté ce sort ?

— Labîd b. al-A‘sam.

— Avec quoi a-t-il procédé ?

— Avec un peigne, une touffe de cheveux et l’enveloppe d’une spathe de palmier mâle.

— Où se trouvent ces objets ?

— Dans le puits de Zarwân.” »

Le Prophète se rendit alors à ce puits accompagné de plusieurs compagnons. À son retour, il me dit : « Son eau ressemblait à une infusion de henné et les palmiers qui l’entouraient avaient l’apparence de têtes de démons. » Je lui demandai : « Ô Messager de Dieu, as-tu retiré ces objets ? » Il répondit : « Non. Dieu m’a déjà guéri et j’ai craint qu’en les faisant sortir je ne provoque un mal parmi les gens. » Puis il ordonna que le puits soit comblé [selon Muslim et autre version d’al-Bukhârî, l’objet ensorcelé est retiré]. » Ce hadith, loin de diminuer le rang du Prophète , met au contraire en évidence la protection particulière dont Dieu l’entoure. Il n’insiste ni sur les effets de la magie sur son corps ni sur un quelconque défaut dans son humanité, mais souligne plutôt la manière dont Dieu lui révèle la réalité de cette machination et le préserve de ses conséquences.

Quelqu’un pourrait néanmoins demander comment distinguer un miracle du Messager de Dieu de la magie si celle-ci possède une réalité. La réponse est que le miracle est directement lié à la mission du prophète . Il vient confirmer sa véracité et soutenir son message. Tel n’est pas le cas de la magie. Le magicien ne peut s’en servir pour établir une prétention prophétique. De plus, le pouvoir de la magie demeure limité. Elle ne modifie pas la réalité profonde des choses mais agit essentiellement sur leur apparence. Dieu évoque ainsi les magiciens de Pharaon : « Il lui sembla alors que leurs cordes et leurs bâtons se mettaient à ramper sous l’effet de leur magie » (20 : 66). Cette impression relevait de la perception de Moïse et des spectateurs. Les cordes ne se transformèrent pas réellement en serpents. La magie agit sur les regards et les perceptions sans modifier la nature des objets. Dieu confirme cela lorsqu’Il dit : « Lorsqu’ils jetèrent leurs sorts, ils fascinèrent les yeux des gens, les effrayèrent et produisirent une magie impressionnante » (7 : 116). Il n’existe donc aucune contradiction entre le fait que la magie soit réelle et le fait que les cordes ne soient pas devenues de véritables serpents. La transformation était imaginaire, mais l’action exercée sur les sens des spectateurs était bien réelle. Cela montre que la magie peut atteindre le corps humain, ses organes sensoriels et certaines de ses facultés, au point d’altérer les perceptions et les sensations, sans pour autant modifier la réalité même des choses.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

En dépit de la fièvre qui montait et envahissait tout son corps, le Prophète avait conservé toute sa lucidité, demeurant constamment soucieux des enseignements du message et de leur transmission aux hommes. Il craignait que sa communauté ne s’égare et ne s’attache aux personnes et aux tombes, à l’image des anciennes communautés des gens du Livre. C’est en raison de son attachement absolu à l’unicité de Dieu qu’il continuait, au moment même où il endurait les affres de la mort, à mettre les musulmans en garde contre la gravité d’un tel égarement. Il redoutait également que l’attrait de l’erreur et les passions de l’orgueil ne s’emparent de sa communauté. Ceux qui suivent les chemins de l’égarement délaissent la prière, tandis que ceux qui se laissent dominer par l’arrogance oppriment leurs subalternes, qu’il s’agisse de leurs serviteurs, de ceux qu’ils gouvernent ou de toute personne placée sous leur autorité. Une communauté dominée par de tels penchants ne mérite plus de vivre dignement, et l’existence n’en retire aucun bien. Dieu la livre alors simplement aux conséquences de ses propres actes : la malédiction dans ce monde précédant le châtiment dans l’au-delà. C’est cette crainte qui poussa le Prophète , au moment même où il rendait l’âme, à attirer l’attention des musulmans sur les sources du bien afin qu’ils s’y attachent fermement.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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Le hadith relatif à la question de la tombe du Messager de Dieu prise comme lieu de culte souligne avec force l’interdiction. Selon les savants, le Prophète interdit aux musulmans de prendre sa tombe ou d’autres tombes comme lieux de prière, car il craignait qu’elles ne deviennent l’objet d’une forme d’idolâtrie. Il redoutait que cela ne conduise les hommes au polythéisme, comme ce fut le cas pour de nombreuses communautés avant eux. Il est interdit de construire une mosquée sur l’emplacement d’une tombe, de faire de ses abords un lieu de prière, de prier en direction d’une tombe ou de transformer celle-ci en lieu de dévotion. Certains savants considèrent la prière auprès des tombes comme répréhensible, tandis que d’autres vont jusqu’à la condamner.

Ceux qui adoptent cette dernière position visent principalement le cas où la tombe se trouve entre le fidèle et la qibla. Toutefois, cette condamnation n’entraîne pas l’invalidité de la prière. Celle-ci demeure valable, de la même manière que la prière accomplie sur une terre usurpée reste juridiquement valide malgré son caractère répréhensible. Al-Nawawî écrit : « Les premiers musulmans et leurs successeurs devinrent si nombreux qu’ils eurent besoin d’agrandir la mosquée du Prophète . Cet agrandissement fut tel qu’il finit par englober les appartements des Mères des croyants, y compris celui de ‘Â’isha, ainsi que les tombes du Prophète et de ses deux compagnons, Abû Bakr et ‘Umar. » La tombe fut alors entourée d’un haut mur afin d’empêcher les fidèles de prier en sa direction. Par la suite, deux murs furent construits au nord de l’édifice et reliés l’un à l’autre, de sorte que personne ne puisse se tenir face à la tombe pendant la prière.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Nous pouvons entrevoir les sentiments du Prophète , ses pensées et ce qui occupait son esprit durant ses derniers instants à travers les événements qu’il vécut alors et que nous avons passés en revue. Nous avons vu que, le lundi matin, alors que les musulmans se préparaient à accomplir la prière de l’aube, le rideau qui séparait la chambre de ‘Â’isha de la mosquée s’écarta et laissa apparaître le Prophète . Il contempla les croyants rangés pour la prière et leur sourit. Abû Bakr s’apprêtait à rejoindre les rangs lorsque les fidèles, transportés de joie à la vue du Prophète debout, furent sur le point d’interrompre leur prière. Mais le Prophète leur fit signe de poursuivre leur office, puis il rentra dans la chambre et referma le rideau. Ses pensées se tournaient alors vers sa communauté et vers ce qu’elle deviendrait après sa mort. Le regard empreint de satisfaction qu’il posa sur ses compagnons recueillis devant Dieu exprimait tout l’amour qu’il leur portait et tout l’intérêt qu’il leur témoignait.

Dans ces derniers instants de sa vie, le Prophète voulut emporter avec lui, à travers ce regard, une ultime image de ces hommes auxquels il avait transmis la foi et la vérité dont il était porteur. Dieu lui fit voir ce qui le remplit de joie au point de lui faire oublier les souffrances de l’agonie. Son visage rayonnait alors d’une telle sérénité que ses compagnons en furent déconcertés. Ils se demandaient si la maladie l’avait quitté et s’il avait retrouvé la guérison. Ils ne se doutaient pas que ce regard était un regard d’adieu et que le Prophète emportait avec lui une dernière image de ses compagnons et de sa communauté, entre l’instant où il allait les quitter dans ce monde et celui où il les retrouverait dans l’autre. Dans Sa sagesse, Dieu voulut que le dernier spectacle qui s’offrît au regard du Prophète fût celui de la prière. La fidélité à la prière constitua ainsi la dernière recommandation. Ô frère musulman, demeure fidèle à cet engagement de piété qui fit sourire le Prophète dans ses derniers instants et effaça la souffrance de ses traits.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Abû Bakr continua à diriger la prière durant la maladie du Prophète jusqu’au jour même de son décès. On dirait que Dieu voulut ainsi rassurer Son Prophète quant à la bonne marche de sa communauté et à sa fidélité à la guidée, dans les derniers instants de sa vie.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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Le récit de la maladie du Prophète nous fournit plusieurs preuves de la grande considération qu’il portait à Abû Bakr. Lorsque le Prophète prononça ces paroles : « Dieu a donné à l’un de Ses serviteurs le choix entre les biens de ce monde et ce qui se trouve auprès de Lui. Il a choisi ce qui se trouve auprès de Lui », Abû Bakr comprit immédiatement leur véritable signification. Il s’écria en pleurant : « Que nos pères et nos mères te soient sacrifiés ! » Personne d’autre qu’Abû Bakr ne réagit ainsi. Il est rapporté d’après Abû Sa‘îd al-Khudrî qu’en le voyant pleurer, il se dit : « Pourquoi donc ce vieil homme pleure-t-il ? Qu’y a-t-il de si triste dans l’histoire d’un serviteur de Dieu à qui son Seigneur a laissé le choix ? » Puis il comprit plus tard que le Prophète parlait en réalité de lui-même. Abû Bakr le connaissait mieux que quiconque. Les paroles du Prophète : « Ô musulmans, nul ne m’a davantage soutenu de sa compagnie et de ses biens qu’Abû Bakr » demeurent également un témoignage éternel en sa faveur. On peut également citer ce hadith rapporté par Muslim d’après ‘Â’isha : « Appelle ton père Abû Bakr ainsi que ton frère. Je veux laisser un écrit, car je crains que quelqu’un ne nourrisse des prétentions au pouvoir. Pourtant, Dieu et les croyants refuseraient qu’un autre qu’Abû Bakr soit placé à leur tête. » Ce hadith laisse entendre que le Prophète envisageait de désigner Abû Bakr comme son successeur. Toutefois, Dieu ne lui accorda pas le temps de recueillir un engagement formel de ses compagnons ni de laisser un écrit à ce sujet. La succession demeura ainsi fondée sur le choix et la consultation, et non sur un principe héréditaire.

Enfin, le Prophète désigne Abû Bakr pour diriger la prière durant sa maladie. Nous avons déjà vu avec quelle fermeté il maintint cette décision lorsque ‘Â’isha tente de l’en dissuader. Toutes ces qualités, attestées par les hadiths, prédisposaient Abû Bakr à succéder au Prophète . Cela ne doit cependant pas nous faire oublier les mérites des autres califes, et en particulier ceux de ‘Alî b. Abî Tâlib. Lors de l’expédition de Khaybar, le Prophète avait déclaré : « Demain, je confierai l’étendard à un homme qui aime Dieu et Son Messager, et qui est aimé de Dieu et de Son Messager. » Les musulmans passèrent alors la nuit à se demander qui recevrait cet honneur. Le lendemain, le Prophète remit l’étendard à ‘Alî. Après le décès du Prophète , l’élection du calife se déroule sans affrontement et se limite aux discussions nécessaires en pareilles circonstances. Abû Bakr et ‘Alî ne cessent de témoigner mutuellement de leur estime. Il est donc vain d’attiser aujourd’hui les divisions en cherchant à déterminer, quatorze siècles plus tard, lequel des deux mérite davantage le califat. Ceux qui sont directement concernés ne se sont pas opposés ; ils sont demeurés unis et solidaires jusqu’à leur rencontre avec Dieu.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Abû Bakr rappelle à Usâma les principes de la guerre que le Prophète n’a cessé d’enseigner tout au long de sa vie. Ces recommandations constituent une véritable éthique du combat, héritée du Messager de Dieu et transmise au jeune commandant. Parmi elles, la protection des animaux et de la nature occupe une place centrale. Le croyant doit respecter la création quelles que soient les circonstances, même en temps de guerre. Le Prophète allait jusqu’à reprocher à ses compagnons le gaspillage de l’eau lors des ablutions, leur enseignant que les ressources naturelles ne peuvent être utilisées sans mesure.

Le respect de l’environnement n’est donc pas seulement motivé par des considérations matérielles, mais relève d’une exigence spirituelle qui rapproche de Dieu. De même, le Prophète sensibilise ses compagnons à la dignité des animaux, rappelant que toutes les créatures appartiennent à Dieu. Il évoque l’homme à qui Dieu pardonne pour avoir abreuvé un chien assoiffé, ainsi que la femme châtiée pour avoir laissé mourir une chatte enfermée. Il insiste également sur la nécessité de traiter les animaux avec bienveillance, y compris lors du sacrifice. Quant à la guerre, elle ne vise que ceux qui prennent effectivement les armes ou manifestent clairement leur intention d’attaquer. Les prisonniers et ceux qui ne représentent plus une menace doivent être épargnés. Le combat n’est autorisé que pour repousser l’injustice et l’agression, et il doit cesser dès que l’ennemi recherche la paix ou renonce à combattre, conformément à l’enseignement du Coran (8 : 61).

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

Jusqu’à son dernier souffle, le Prophète veille à son hygiène, conscient que Dieu lui a enseigné l’importance de préserver un corps sain. Il sait que le corps est un dépôt confié par le Créateur et qu’il possède des droits qu’il convient de respecter. Ainsi, le Messager de Dieu semble soucieux d’honorer pleinement cette responsabilité jusqu’à ses derniers instants. Prendre soin de sa santé, prévenir la maladie, maintenir une bonne hygiène et répondre aux besoins du corps font partie des devoirs dont l’être humain devra rendre compte devant Dieu dans l’au-delà, comme l’enseigne la tradition prophétique.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

La mort du Prophète laisse un vide immense dans le cœur des compagnons, un vide qu’ils doivent désormais combler par une foi plus profonde en Dieu l’Unique. Privés de la présence du Messager de Dieu , ils sont appelés à poursuivre leur chemin avec patience et confiance. L’épreuve est si douloureuse que ‘Umar, pourtant réputé pour sa force de caractère, se laisse submerger par l’émotion, révélant toute sa fragilité humaine. À l’inverse, Abû Bakr, connu pour sa grande sensibilité, conserve son calme et parvient à maîtriser sa peine. Les rôles semblent alors s’inverser, mettant en lumière la complexité des âmes et la diversité des réactions face à l’épreuve. Cet épisode rappelle que le chemin vers la sagesse passe par la reconnaissance de sa propre vulnérabilité et par l’acceptation de ses limites humaines.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

La visite de la tombe du Prophète et de sa mosquée occupe une place importante dans la tradition musulmane. La grande majorité des savants l’ont considérée comme recommandée. Ibn Taymiyya adopte toutefois une position différente et estime que le voyage entrepris spécifiquement dans le but de visiter la tombe du Prophète n’est pas légiféré. Les arguments avancés par les autres savants sont les suivants : la visite des tombes est généralement permise, voire recommandée. Nous avons déjà mentionné que le Prophète se rend au cimetière de Baqî‘ pour saluer les défunts et invoquer Dieu en leur faveur. De nombreux hadiths authentiques confirment cette pratique. Le lieu où repose le Prophète demeure une tombe à laquelle s’appliquent, selon eux, les mêmes principes généraux. Les compagnons du Prophète ainsi que les générations qui leur succèdent visitent sa tombe et le saluent lorsqu’ils passent auprès d’elle. Cette pratique est rapportée par de nombreux imams et savants. Il est également rapporté que plusieurs compagnons visitent sa tombe. La visite de Bilâl est mentionnée par Ibn ‘Asâkir ; celle d’Ibn ‘Umar est rapportée par Mâlik dans al-Muwatta’ ; celle d’Abû Ayyûb est rapportée par Ahmad. Aucune de ces visites ne fait l’objet d’une réprobation connue. Ahmad rapporte également un hadith dans lequel le Prophète fait ses adieux à Mu‘âdh b. Jabal lorsqu’il l’envoie au Yémen : « Peut-être ne me reverras-tu plus après cette année. Il se peut que tu passes un jour par cette mosquée et par ma tombe. » Selon cette interprétation, le Prophète évoque lui-même la visite de sa mosquée et de sa tombe. Les partisans de cette opinion considèrent donc que la visite de la tombe du Prophète demeure légitime et recommandée.

Ibn Taymiyya fonde principalement son avis sur plusieurs hadiths. Le premier est la parole du Prophète : « On ne sangle les montures que pour se rendre vers trois mosquées : la Mosquée sacrée, ma mosquée que voici et la Mosquée al-Aqsâ. » Il invoque également le hadith : « Que Dieu maudisse les juifs qui ont pris les tombes de leurs prophètes comme lieux de prière », ainsi que cette autre parole : « Ne faites pas de ma tombe un lieu de fête. » Selon les savants qui ne partagent pas son avis, ces textes ne concernent pas directement la question de la visite de la tombe du Prophète . Ils expliquent que le premier hadith établit simplement la supériorité particulière de ces trois mosquées sur toutes les autres. Son sens serait que les mosquées ne se distinguent pas les unes des autres en mérite, à l’exception de ces trois sanctuaires qui possèdent une excellence particulière. Ainsi, celui qui souhaite accomplir une retraite spirituelle ou rechercher le mérite d’une mosquée particulière ne trouvera cette distinction que dans ces trois lieux. Dans cette lecture, le hadith traite exclusivement des mosquées et non de la visite des tombes, des proches, des savants ou des autres lieux. Il ne vise donc pas la visite de la tombe du Prophète . Les savants ajoutent que si l’on comprenait ce hadith comme une interdiction générale de voyager vers tout autre lieu, il faudrait alors interdire les voyages entrepris pour visiter ses proches, rechercher la science ou rencontrer des personnes vertueuses, ce qui n’a jamais été l’avis des musulmans. Ils soulignent également que le Prophète quittait régulièrement Médine pour se rendre à la mosquée de Qubâ’ et la visiter. Les narrations rapportent qu’il s’y rendait fréquemment, notamment le samedi.

En définitive, selon cette interprétation, la parole : « On ne sangle les montures que pour se rendre vers trois mosquées » signifie simplement que les lieux de culte dont le mérite justifie un voyage particulier sont ces trois mosquées. Elle ne concerne ni la visite des tombes, ni celle des proches, ni celle des savants ou des autres personnes. Quant à la parole du Prophète : « Que la malédiction de Dieu soit sur les juifs ; ils ont pris les tombes de leurs prophètes comme lieux de prière », elle ne concerne nullement la visite des tombes. Elle vise l’interdiction de transformer les tombes des prophètes et leurs abords immédiats en lieux de prière. Le Prophète parle en effet de « lieux de prière » ou de « mosquées ». Si la simple visite des cimetières impliquait cette interdiction, le Prophète n’aurait pas lui-même visité régulièrement le cimetière de Baqî’. Quant à sa parole : « Ne faites pas de ma tombe un lieu de fête », elle signifie, selon al-Mundhirî et d’autres spécialistes du hadith, qu’il ne faut pas limiter la visite de sa tombe à des occasions particulières et récurrentes, comme des fêtes périodiques. On peut également comprendre de ce texte l’interdiction de transformer ces visites en festivités. En revanche, rien n’indique que le Prophète ait voulu interdire la visite de sa tombe. Comment aurait-il pu l’interdire alors qu’il visitait lui-même fréquemment les cimetières ? La visite de la tombe du Prophète relève au contraire des convenances et du respect qui lui sont dus.

Si Dieu vous accorde la grâce de visiter les lieux où vécut le Prophète , rendez-vous dans sa mosquée et saluez-le avec respect. Préparez-vous à entrer à Médine avec recueillement, portez des vêtements propres et prenez conscience de la grandeur de cette ville qui abrita le meilleur des serviteurs de Dieu. Une fois dans la mosquée, accomplissez la prière et recueillez-vous avec dignité. En vous approchant du lieu où repose le Prophète , gardez-vous de toute attitude excessive. Ne vous précipitez pas vers la tombe, ne vous agrippez pas aux grilles et ne cherchez pas à vous y frotter, comme le font certains ignorants. De telles pratiques ne font pas partie de la voie enseignée par les savants. Tenez-vous avec respect, saluez le Prophète et témoignez qu’il a transmis le message de son Seigneur, guidé sa communauté avec sagesse et persévérance, et adoré Dieu jusqu’à la fin de sa vie. Invoquez ensuite les bénédictions de Dieu sur lui, sur sa famille et sur ses compagnons. Après cela, tournez-vous vers la qibla pour adresser vos invocations à Dieu. Toute prière est destinée à Dieu seul et doit être orientée vers la qibla. Il ne convient pas de se tourner vers la tombe pour invoquer. Le croyant demande ses besoins à Dieu, espère Son pardon et sollicite Sa miséricorde. Invoquez alors Dieu pour votre religion, pour votre vie présente, pour votre famille et pour l’ensemble des musulmans. Demandez-Lui ce qui vous est utile ici-bas et dans l’au-delà, car c’est à Lui seul qu’appartiennent le pardon, la grâce et la miséricorde.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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