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Publié le 15 avril 2026

PARTIE 44 : NÉGOCIATIONS ET TRAITÉ DE PAIX DE HUDAYBIYA (L’AN 6)

Après l’installation des musulmans à Hudaybiya, les Quraychites envoient successivement plusieurs émissaires issus de différentes tribus afin d’impressionner les croyants. Ils cherchent à afficher leur supériorité numérique et à intimider les pèlerins pour les contraindre à rebrousser chemin vers Médine. Ils veulent également rappeler que d’autres tribus hostiles à l’islam peuvent intervenir, et que le sort des musulmans ne dépend pas uniquement de leur décision. Leur stratégie consiste à adopter une attitude provocatrice et ostentatoire pour offenser le Prophète et le pousser à déclarer la guerre, ce qui leur donnerait alors un prétexte pour combattre. Lorsque le Prophète arrive à Hudaybiya, il envoie Kharâsh b. Umayya sur son chameau pour informer les Mecquois que les musulmans ne viennent pas faire la guerre, mais simplement accomplir la visite de la Maison sacrée. À son arrivée, son chameau est abattu et on tente même de le tuer, mais il parvient à s’échapper et à revenir sain et sauf à Hudaybiya. Le premier émissaire envoyé par les Quraychites est Budayl, de la tribu des Banû Khuzâ‘a, présent à La Mecque au moment de l’arrivée des musulmans. Les Quraychites comptent sur lui pour convaincre les croyants de renoncer à leur projet, s’ils envisagent d’entrer par la force, ce qui montre déjà leur inquiétude. Les Banû Khuzâ‘a occupent une place importante parmi les alliés des musulmans, d’autant plus que le Prophète a épousé Juwayriya, issue des Banû Mustaliq rattachés à cette tribu. Il accorde une attention particulière à leurs avis. Budayl se présente donc avec quelques membres de sa tribu et dit : « J’ai laissé les descendants de Ka‘b b. Lu’ayy avec leurs familles, déterminés à te combattre et à t’empêcher d’atteindre la Ka‘ba. » Le Prophète répond : « Nous ne sommes venus combattre personne. Les Quraychites ont été épuisés par la guerre. S’ils le souhaitent, je conclus avec eux une trêve et ils cessent de s’interposer entre moi et les gens. Mais s’ils ne veulent que la guerre, je les combattrai pour cette religion jusqu’à y laisser ma vie. » De retour à La Mecque, Budayl informe les Quraychites : « Ô gens de La Mecque, vous vous empressez de suspecter Muhammad. Il n’est pas venu pour la guerre, mais seulement pour visiter la Maison sacrée. » Les Quraychites rejettent ses propos avec dureté et déclarent : « Même s’il n’est pas venu combattre, par Dieu, il n’entrera jamais ici de force. Il ne faut pas que les Arabes disent cela de nous. »

Après le retour de Budayl, les Quraychites envoient Hulays, chef des Ahâbîsh et allié de longue date. Ce groupe appartient aux Banû Kinâna, liés aux Quraychites par des relations commerciales et militaires anciennes, et qui ont combattu à leurs côtés à Uhud et lors de l’expédition des Coalisés. En le dépêchant comme émissaire, les Quraychites cherchent à faire comprendre aux musulmans que leurs alliés se tiendront à leurs côtés en cas d’entrée forcée à La Mecque, ce qui révèle en même temps leur inquiétude. Lorsque le Prophète aperçoit Hulays, il dit : « Cet homme appartient à un peuple qui respecte les bêtes destinées au sacrifice. Montrez-les-lui. » En voyant les animaux marqués et préparés pour l’offrande, Hulays fait immédiatement demi-tour sans même rencontrer le Prophète . De retour auprès des Quraychites, il leur dit : « Ô Quraychites ! Vous laissez les gens les plus insignifiants d’Arabie visiter la Maison sacrée, et vous empêcheriez le descendant de ‘Abd al-Muttalib d’y accéder ? Par Dieu, il n’est venu que pour cela. Malheur à vous si vous persistez. J’ai vu les bêtes destinées au sacrifice : laissez-les entrer. » Ses propos provoquent une forte tension et une divergence ouverte. Pour les Banû Kinâna, empêcher des pèlerins pacifiques d’accéder au sanctuaire est inacceptable. ‘Abd Allâh b. Abû Bakr rapporte qu’au cœur de la dispute, Hulays s’écrie : « Ô gens de La Mecque ! Par Dieu, nous ne nous sommes pas alliés à vous pour cela. Est-il permis d’empêcher quelqu’un de se rendre à la Maison de Dieu alors qu’il vient l’honorer ? Par Celui qui détient l’âme de Hulays, soit vous laissez Muhammad accomplir ce pour quoi il est venu, soit je me retire avec tous les Ahâbîsh. » Face à sa colère, les Quraychites tentent de l’apaiser en lui disant : « Patiente, Hulays, jusqu’à ce que nous trouvions une solution qui nous convienne. »

Les Quraychites envoient ensuite ‘Urwa b. Mas‘ûd, notable influent de la tribu de Thaqîf, afin d’impressionner le Prophète en lui rappelant la supériorité numérique des Mecquois. À travers lui, ils cherchent aussi à montrer que Tâ’if, seconde grande cité de la péninsule, soutient leur position. Lorsque ‘Urwa arrive, il trouve le Prophète assit et s’adresse à lui en posant la main sur sa barbe, geste perçu comme irrespectueux et susceptible de provoquer une réaction. Al-Mughîra b. Shu‘ba, debout à ses côtés, l’épée en main et le casque sur la tête, repousse à chaque fois la main de ‘Urwa avec le fourreau en lui disant : « Éloigne ta main de la barbe du Prophète . » Malgré cette attitude provocatrice, les musulmans gardent leur calme et ne cèdent pas à la tension recherchée. ‘Urwa observe alors attentivement le comportement des compagnons du Prophète . Plus tard, il témoigne : « Chaque fois que Muhammad crachait, l’un de ses compagnons recueillait ce crachat et s’en frottait le visage et le corps. Ils exécutent ses ordres sans hésitation, se disputent l’eau de ses ablutions, baissent la voix en sa présence et n’osent même pas le fixer tant leur respect est grand. » De retour à La Mecque, il dit aux Quraychites : « J’ai vu les cours d’Héraclius, de Kisrâ et du Négus, mais je n’ai jamais vu un roi aussi respecté par ses hommes que Muhammad l’est par les siens. Il vous a proposé une solution équitable : acceptez-la. »

 ‘Uthmân b. ‘Affân, l’ambassadeur des musulmans

Après le départ des émissaires mecquois, le Prophète envoie à son tour un ambassadeur pour négocier. Il propose d’abord à ‘Umar b. al-Khattâb, mais celui-ci répond : « Ô Envoyé de Dieu , je crains les Quraychites pour ma vie. À La Mecque, je n’ai aucun protecteur parmi les Banû ‘Adiyy b. Ka‘b, et ils savent combien je suis dur envers eux. Mais je peux te proposer un homme plus apte que moi : ‘Uthmân b. ‘Affân. » Le Prophète confie alors cette mission à ‘Uthmân, qu’il envoie auprès d’Abû Sufyân et des notables mecquois pour leur faire savoir que les musulmans ne viennent qu’en paix. Les Quraychites retiennent ‘Uthmân à La Mecque et font croire qu’il a été tué, espérant ainsi provoquer une réaction militaire. ‘Uthmân se rend chez un proche, Abân b. Sa‘îd b. al-‘Âs, qui lui propose d’accomplir les tours de la Ka‘ba (tawâf), mais il refuse en disant : « Je ne le ferai qu’après que l’Envoyé de Dieu l’aura fait lui-même. » Face à son absence prolongée et aux rumeurs de sa mort, le Prophète réunit ses compagnons sous un arbre et leur demande de lui prêter serment de combattre jusqu’au bout, en déclarant : « Nous ne partirons pas avant d’avoir affronté notre ennemi. » Bien qu’il ne soit pas venu pour la guerre, la supposée exécution de son émissaire change la situation. Les compagnons lui prêtent alors allégeance, ce qui sera appelé l’allégeance de la satisfaction (bay‘a al-ridwân), jurant de ne pas fuir au combat. Seul Jadd b. Qays, parmi les hypocrites, ne participe pas. Le Prophète prête également allégeance au nom de ‘Uthmân en frappant une de ses mains contre l’autre. À cette occasion, Dieu – Le Très-Haut – révèle : « Dieu a été Satisfait des croyants qui t’ont prêté serment d’allégeance sous l’arbre. Il savait quels sentiments les animaient. Aussi fit-il naître la quiétude dans leurs coeurs, et leur accorda, en récompense, une victoire rapide » (48 : 18). Peu après cet engagement solennel, ‘Uthmân revient sain et sauf au camp, suivi de l’arrivée d’un nouvel émissaire mecquois, Suhayl b. ‘Amr, venu pour une ultime tentative de négociation afin de convaincre les musulmans de retourner à Médine.

Les négociations avec Suhayl b. ‘Amr

Lorsque le Messager de Dieu voit Suhayl b. ‘Amr s’approcher du camp, il comprend que les Quraychites sont disposés à conclure un accord. Suhayl s’assoit devant lui et explique que les Mecquois refusent l’entrée des musulmans à La Mecque cette année-là. Sans engager de discussion, le Prophète accepte de se retirer, ce qui trouble profondément ses compagnons. Eux qui espéraient accomplir le petit pèlerinage (‘umra) cette année-là sont déstabilisés par cette décision, d’autant qu’elle semble contredire la vision qu’il avait eue. Suhayl précise que les musulmans devront retourner à Médine et qu’ils ne pourront accomplir le petit pèlerinage que l’année suivante, avec un séjour limité à trois jours. Le Prophète accepte également cette condition. Une trêve de dix ans est alors conclue entre les deux parties, durant laquelle aucun des deux camps ne s’attaquera. ‘Alî est chargé de rédiger le traité. Suhayl exige que les expressions « Bismillâh al-Rahmân al-Rahîm (au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux) » et « Muhammad, Messager de Dieu » soient retirées, car les Quraychites ne reconnaissent ni cette formulation ni la prophétie de Muhammad. ‘Alî refuse d’effacer ces mots, mais le Prophète , qui ne lit pas, lui demande de lui en indiquer l’emplacement afin de les effacer lui-même, puis il dicte une nouvelle formulation : « Ceci est le traité conclu entre Muhammad b. ‘Abdallâh et Suhayl b. ‘Amr. » Une fois ces modifications apportées, ils passent à la rédaction des clauses du traité.

Les clauses du traité de paix

Le traité de paix conclu entre le Messager de Dieu et Suhayl b. ‘Amr comporte quatre clauses principales :

  1. Cette année, les musulmans retournent à Médine, et ne pourront revenir à La Mecque pour accomplir le petit pèlerinage (‘umra) que l’année suivante pour une durée de trois jours, en gardant leurs épées dans leurs fourreaux ;
  2. La guerre entre les musulmans de Médine et les Quraychites est suspendue pour une durée de dix ans ;
  3. Toute tribu est libre de s’allier soit aux musulmans, soit aux Quraychites dans le cadre de ce pacte, mais si une tribu alliée à l’un des deux camps attaque une tribu alliée à l’autre, le traité est aussitôt rompu ;
  4. Si un partisan de Muhammad , résidant à La Mecque, rejoint Médine sans l’autorisation de son protecteur, il est renvoyé, tandis que si un partisan des Quraychites quitte Médine pour retourner auprès des siens, à La Mecque, il n’est pas renvoyé.

À l’annonce de la troisième clause, les Banû Khuzâ‘a se lèvent et déclarent : « Nous nous allions à Muhammad par ce pacte. » De leur côté, des membres des Banû Bakr, présents avec Suhayl, annoncent leur alliance avec les Quraychites. Ainsi, conformément au traité de Hudaybiya, les musulmans deviennent alliés des Banû Khuzâ‘a, tandis que les Quraychites s’allient aux Banû Bakr.

La déception des croyants

Les compagnons du Prophète ne saisissent pas immédiatement l’objectif qu’il poursuit : utiliser le temps et la paix pour diffuser le message de l’islam à une plus grande échelle. Ils ne perçoivent pas encore les raisons profondes qui l’amènent à accepter des concessions face aux Quraychites. En réalité, le Prophète tire parti de la position de force acquise par les musulmans pour lever un obstacle majeur à la propagation du message et poursuivre sa mission dans un cadre plus favorable. Fort de cette position, il choisit d’ouvrir de nouveau la voie au dialogue.

L’arrivé d’Abû Jandal

À peine le traité de Hudaybiya est-il signé qu’Abû Jandal, fils de Suhayl, parvient à rejoindre le camp musulman. Musulman depuis longtemps, il a été emprisonné et torturé par sa famille pour l’empêcher de partir à Médine. Ayant appris la présence du Prophète à proximité, il réussit à s’échapper pour le rejoindre. Cependant, conformément aux clauses du traité tout juste conclu, le Prophète doit le renvoyer à La Mecque. Face à la détresse évidente d’Abû Jandal, il demande à Suhayl une dérogation exceptionnelle, mais celui-ci refuse catégoriquement, affirmant que toute concession annulerait l’accord. Le Prophète dit alors à Abû Jandal : « Ô Abû Jandal, sois patient et garde espoir, car Dieu accordera à toi et à ceux qui sont dans ta situation une issue favorable et un soulagement. Nous avons conclu un pacte avec ces gens, et nous ne trahirons pas. » Il est ainsi contraint de le laisser repartir. Les Quraychites l’enchaînent et le ramènent à La Mecque. Cette scène suscite une forte réaction chez ‘Umar b. al-Khattâb, profondément bouleversé. Il dit au Prophète : « N’es-tu pas le Messager de Dieu ? » – « Si », répond-il. – « Ne sommes-nous pas dans la vérité et eux dans l’erreur ? » – « Si », répond encore le Prophète . – « Pourquoi alors acceptons-nous l’humiliation dans notre religion ? » Le Prophète répond avec fermeté : « Je suis le Messager de Dieu et Son serviteur. Je n’agirai jamais en contradiction avec Son ordre, et Il ne m’abandonnera pas. » Troublé, ‘Umar se rend ensuite auprès d’Abû Jandal en pleurs et place son épée à sa portée, espérant qu’il puisse se libérer par la force. Mais Abû Jandal refuse, choisissant d’obéir au Prophète malgré l’épreuve.

Après le départ des idolâtres, le Prophète demande à trois reprises aux pèlerins de sacrifier leurs bêtes et de se raser la tête, mais aucun compagnon ne réagit, tant ils sont bouleversés par les événements. Attristé, le Prophète se rend auprès de son épouse Umm Salama, qui lui conseille de commencer lui-même : « S’ils te voient le faire, ils te suivront. » Il applique ce conseil, se rase la tête, et les compagnons l’imitent aussitôt, comme libérés de leur hésitation. Un vent emporte alors leurs cheveux vers le territoire sacré. Sur le chemin du retour, ‘Umar est profondément saisi de remords et dit : « Depuis ce jour, je n’ai cessé de prier, jeûner, donner en aumône et affranchir des esclaves, par crainte que Dieu ne me demande compte de mes paroles. » Lorsque le Prophète le fait appeler et l’accueille avec un sourire apaisant, son cœur se tranquillise. Le Prophète lui annonce alors la révélation : « En vérité, Nous t’avons accordé une victoire éclatante » (48 : 1), qui inaugure la sourate al-Fath. Les effets de cette trêve apparaîtront dès l’année suivante, lorsque de nombreuses tribus arabes embrassent l’islam et se rendent à Médine pour prêter allégeance au Prophète .

L’histoire d’Abû Basîr

Après la signature du traité de Hudaybiya, l’épreuve d’Abû Jandal marque profondément les musulmans. Peu après, un autre croyant, Abû Basîr, retenu à La Mecque, parvient à s’enfuir et rejoint Médine. Il fait partie de ces musulmans persécutés que la clause du traité empêche de rester auprès du Prophète sans l’accord de leur protecteur mecquois. Deux émissaires des Quraychites arrivent aussitôt pour réclamer son retour en s’appuyant sur les termes de l’accord. Fidèle à ses engagements, le Prophète accepte, malgré lui, de le leur remettre. En chemin, lors d’une halte, Abû Basîr se saisit de l’épée de l’un des émissaires et le tue. Le second prend la fuite et revient en hâte à Médine, terrifié. En le voyant entrer dans la mosquée, le Prophète dit : « Cet homme a vu quelque chose d’effrayant. » L’émissaire raconte alors ce qui s’est passé. Peu après, Abû Basîr arrive à son tour, l’épée à la main, et dit : « Ô Messager de Dieu , tu as tenu ton engagement en me remettant à eux, et Dieu m’a ensuite délivré. » Le Prophète répond : « Quel combattant redoutable il serait, s’il avait des hommes avec lui ! » Il demande ensuite à l’émissaire de le ramener, mais celui-ci refuse, déclarant : « Ô Muhammad , je tiens à la vie, je ne peux faire face à cet homme. » Ainsi, les musulmans ont respecté le traité, tandis que les Quraychites, désormais, hésitent à reprendre leurs propres hommes.

Le Prophète se tourne alors vers Abû Basîr et lui dit : « Va où tu veux. » Celui-ci prend la direction du littoral, méditant les paroles du Prophète : « S’il avait des hommes avec lui… ». Progressivement, d’autres musulmans persécutés le rejoignent, et ils commencent à intercepter les caravanes commerciales des Quraychites sur la route du nord. Cette pression finit par contraindre les Mecquois à demander au Prophète de rappeler Abû Basîr et ses compagnons à Médine. Le discernement du Prophète se manifeste ainsi pleinement. Par ailleurs, après le traité de Hudaybiya, les femmes qui embrassent l’islam et quittent La Mecque pour Médine ne sont pas renvoyées. Contrairement aux hommes, elles sont exposées à des risques d’humiliation et de violence si elles sont livrées aux polythéistes. Les musulmans considèrent également que la clause du traité ne concerne que les hommes. Ils les gardent donc auprès d’eux, conformément à la révélation : « Ô vous qui croyez ! Quand des croyantes se présentent en réfugiées auprès de vous, mettez leur foi à l’épreuve, bien que Dieu soit mieux Informé de la sincérité de leur foi. Si vous êtes convaincus qu’elles sont de vraies croyantes, ne les renvoyez pas aux infidèles, car, désormais, elles ne sont plus licites pour eux ni eux licites pour elles » (60 : 10). Les croyants doivent en contrepartie verser une compensation aux anciens époux mecquois si ceux-ci refusent de se convertir et de rejoindre leurs épouses à Médine. Ainsi, la justice et la foi encadrent chaque étape de cette trêve décisive.

Après l’installation des musulmans à Hudaybiya, les Quraychites envoient successivement plusieurs émissaires issus de différentes tribus afin d’impressionner les croyants. Ils cherchent à afficher leur supériorité numérique et à intimider les pèlerins pour les contraindre à rebrousser chemin vers Médine. Ils veulent également rappeler que d’autres tribus hostiles à l’islam peuvent intervenir, et que le sort des musulmans ne dépend pas uniquement de leur décision. Leur stratégie consiste à adopter une attitude provocatrice et ostentatoire pour offenser le Prophète et le pousser à déclarer la guerre, ce qui leur donnerait alors un prétexte pour combattre. Lorsque le Prophète arrive à Hudaybiya, il envoie Kharâsh b. Umayya sur son chameau pour informer les Mecquois que les musulmans ne viennent pas faire la guerre, mais simplement accomplir la visite de la Maison sacrée. À son arrivée, son chameau est abattu et on tente même de le tuer, mais il parvient à s’échapper et à revenir sain et sauf à Hudaybiya. Le premier émissaire envoyé par les Quraychites est Budayl, de la tribu des Banû Khuzâ‘a, présent à La Mecque au moment de l’arrivée des musulmans. Les Quraychites comptent sur lui pour convaincre les croyants de renoncer à leur projet, s’ils envisagent d’entrer par la force, ce qui montre déjà leur inquiétude. Les Banû Khuzâ‘a occupent une place importante parmi les alliés des musulmans, d’autant plus que le Prophète a épousé Juwayriya, issue des Banû Mustaliq rattachés à cette tribu. Il accorde une attention particulière à leurs avis. Budayl se présente donc avec quelques membres de sa tribu et dit : « J’ai laissé les descendants de Ka‘b b. Lu’ayy avec leurs familles, déterminés à te combattre et à t’empêcher d’atteindre la Ka‘ba. » Le Prophète répond : « Nous ne sommes venus combattre personne. Les Quraychites ont été épuisés par la guerre. S’ils le souhaitent, je conclus avec eux une trêve et ils cessent de s’interposer entre moi et les gens. Mais s’ils ne veulent que la guerre, je les combattrai pour cette religion jusqu’à y laisser ma vie. » De retour à La Mecque, Budayl informe les Quraychites : « Ô gens de La Mecque, vous vous empressez de suspecter Muhammad. Il n’est pas venu pour la guerre, mais seulement pour visiter la Maison sacrée. » Les Quraychites rejettent ses propos avec dureté et déclarent : « Même s’il n’est pas venu combattre, par Dieu, il n’entrera jamais ici de force. Il ne faut pas que les Arabes disent cela de nous. »

Après le retour de Budayl, les Quraychites envoient Hulays, chef des Ahâbîsh et allié de longue date. Ce groupe appartient aux Banû Kinâna, liés aux Quraychites par des relations commerciales et militaires anciennes, et qui ont combattu à leurs côtés à Uhud et lors de l’expédition des Coalisés. En le dépêchant comme émissaire, les Quraychites cherchent à faire comprendre aux musulmans que leurs alliés se tiendront à leurs côtés en cas d’entrée forcée à La Mecque, ce qui révèle en même temps leur inquiétude. Lorsque le Prophète aperçoit Hulays, il dit : « Cet homme appartient à un peuple qui respecte les bêtes destinées au sacrifice. Montrez-les-lui. » En voyant les animaux marqués et préparés pour l’offrande, Hulays fait immédiatement demi-tour sans même rencontrer le Prophète . De retour auprès des Quraychites, il leur dit : « Ô Quraychites ! Vous laissez les gens les plus insignifiants d’Arabie visiter la Maison sacrée, et vous empêcheriez le descendant de ‘Abd al-Muttalib d’y accéder ? Par Dieu, il n’est venu que pour cela. Malheur à vous si vous persistez. J’ai vu les bêtes destinées au sacrifice : laissez-les entrer. » Ses propos provoquent une forte tension et une divergence ouverte. Pour les Banû Kinâna, empêcher des pèlerins pacifiques d’accéder au sanctuaire est inacceptable. ‘Abd Allâh b. Abû Bakr rapporte qu’au cœur de la dispute, Hulays s’écrie : « Ô gens de La Mecque ! Par Dieu, nous ne nous sommes pas alliés à vous pour cela. Est-il permis d’empêcher quelqu’un de se rendre à la Maison de Dieu alors qu’il vient l’honorer ? Par Celui qui détient l’âme de Hulays, soit vous laissez Muhammad accomplir ce pour quoi il est venu, soit je me retire avec tous les Ahâbîsh. » Face à sa colère, les Quraychites tentent de l’apaiser en lui disant : « Patiente, Hulays, jusqu’à ce que nous trouvions une solution qui nous convienne. »

Les Quraychites envoient ensuite ‘Urwa b. Mas‘ûd, notable influent de la tribu de Thaqîf, afin d’impressionner le Prophète en lui rappelant la supériorité numérique des Mecquois. À travers lui, ils cherchent aussi à montrer que Tâ’if, seconde grande cité de la péninsule, soutient leur position. Lorsque ‘Urwa arrive, il trouve le Prophète assit et s’adresse à lui en posant la main sur sa barbe, geste perçu comme irrespectueux et susceptible de provoquer une réaction. Al-Mughîra b. Shu‘ba, debout à ses côtés, l’épée en main et le casque sur la tête, repousse à chaque fois la main de ‘Urwa avec le fourreau en lui disant : « Éloigne ta main de la barbe du Prophète . » Malgré cette attitude provocatrice, les musulmans gardent leur calme et ne cèdent pas à la tension recherchée. ‘Urwa observe alors attentivement le comportement des compagnons du Prophète . Plus tard, il témoigne : « Chaque fois que Muhammad crachait, l’un de ses compagnons recueillait ce crachat et s’en frottait le visage et le corps. Ils exécutent ses ordres sans hésitation, se disputent l’eau de ses ablutions, baissent la voix en sa présence et n’osent même pas le fixer tant leur respect est grand. » De retour à La Mecque, il dit aux Quraychites : « J’ai vu les cours d’Héraclius, de Kisrâ et du Négus, mais je n’ai jamais vu un roi aussi respecté par ses hommes que Muhammad l’est par les siens. Il vous a proposé une solution équitable : acceptez-la. »

 ‘Uthmân b. ‘Affân, l’ambassadeur des musulmans

Après le départ des émissaires mecquois, le Prophète envoie à son tour un ambassadeur pour négocier. Il propose d’abord à ‘Umar b. al-Khattâb, mais celui-ci répond : « Ô Envoyé de Dieu , je crains les Quraychites pour ma vie. À La Mecque, je n’ai aucun protecteur parmi les Banû ‘Adiyy b. Ka‘b, et ils savent combien je suis dur envers eux. Mais je peux te proposer un homme plus apte que moi : ‘Uthmân b. ‘Affân. » Le Prophète confie alors cette mission à ‘Uthmân, qu’il envoie auprès d’Abû Sufyân et des notables mecquois pour leur faire savoir que les musulmans ne viennent qu’en paix. Les Quraychites retiennent ‘Uthmân à La Mecque et font croire qu’il a été tué, espérant ainsi provoquer une réaction militaire. ‘Uthmân se rend chez un proche, Abân b. Sa‘îd b. al-‘Âs, qui lui propose d’accomplir les tours de la Ka‘ba (tawâf), mais il refuse en disant : « Je ne le ferai qu’après que l’Envoyé de Dieu l’aura fait lui-même. » Face à son absence prolongée et aux rumeurs de sa mort, le Prophète réunit ses compagnons sous un arbre et leur demande de lui prêter serment de combattre jusqu’au bout, en déclarant : « Nous ne partirons pas avant d’avoir affronté notre ennemi. » Bien qu’il ne soit pas venu pour la guerre, la supposée exécution de son émissaire change la situation. Les compagnons lui prêtent alors allégeance, ce qui sera appelé l’allégeance de la satisfaction (bay‘a al-ridwân), jurant de ne pas fuir au combat. Seul Jadd b. Qays, parmi les hypocrites, ne participe pas. Le Prophète prête également allégeance au nom de ‘Uthmân en frappant une de ses mains contre l’autre. À cette occasion, Dieu – Le Très-Haut – révèle : « Dieu a été Satisfait des croyants qui t’ont prêté serment d’allégeance sous l’arbre. Il savait quels sentiments les animaient. Aussi fit-il naître la quiétude dans leurs coeurs, et leur accorda, en récompense, une victoire rapide » (48 : 18). Peu après cet engagement solennel, ‘Uthmân revient sain et sauf au camp, suivi de l’arrivée d’un nouvel émissaire mecquois, Suhayl b. ‘Amr, venu pour une ultime tentative de négociation afin de convaincre les musulmans de retourner à Médine.

Les négociations avec Suhayl b. ‘Amr

Lorsque le Messager de Dieu voit Suhayl b. ‘Amr s’approcher du camp, il comprend que les Quraychites sont disposés à conclure un accord. Suhayl s’assoit devant lui et explique que les Mecquois refusent l’entrée des musulmans à La Mecque cette année-là. Sans engager de discussion, le Prophète accepte de se retirer, ce qui trouble profondément ses compagnons. Eux qui espéraient accomplir le petit pèlerinage (‘umra) cette année-là sont déstabilisés par cette décision, d’autant qu’elle semble contredire la vision qu’il avait eue. Suhayl précise que les musulmans devront retourner à Médine et qu’ils ne pourront accomplir le petit pèlerinage que l’année suivante, avec un séjour limité à trois jours. Le Prophète accepte également cette condition. Une trêve de dix ans est alors conclue entre les deux parties, durant laquelle aucun des deux camps ne s’attaquera. ‘Alî est chargé de rédiger le traité. Suhayl exige que les expressions « Bismillâh al-Rahmân al-Rahîm (au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux) » et « Muhammad, Messager de Dieu » soient retirées, car les Quraychites ne reconnaissent ni cette formulation ni la prophétie de Muhammad. ‘Alî refuse d’effacer ces mots, mais le Prophète , qui ne lit pas, lui demande de lui en indiquer l’emplacement afin de les effacer lui-même, puis il dicte une nouvelle formulation : « Ceci est le traité conclu entre Muhammad b. ‘Abdallâh et Suhayl b. ‘Amr. » Une fois ces modifications apportées, ils passent à la rédaction des clauses du traité.

Les clauses du traité de paix

Le traité de paix conclu entre le Messager de Dieu et Suhayl b. ‘Amr comporte quatre clauses principales :

  1. Cette année, les musulmans retournent à Médine, et ne pourront revenir à La Mecque pour accomplir le petit pèlerinage (‘umra) que l’année suivante pour une durée de trois jours, en gardant leurs épées dans leurs fourreaux ;
  2. La guerre entre les musulmans de Médine et les Quraychites est suspendue pour une durée de dix ans ;
  3. Toute tribu est libre de s’allier soit aux musulmans, soit aux Quraychites dans le cadre de ce pacte, mais si une tribu alliée à l’un des deux camps attaque une tribu alliée à l’autre, le traité est aussitôt rompu ;
  4. Si un partisan de Muhammad , résidant à La Mecque, rejoint Médine sans l’autorisation de son protecteur, il est renvoyé, tandis que si un partisan des Quraychites quitte Médine pour retourner auprès des siens, à La Mecque, il n’est pas renvoyé.

À l’annonce de la troisième clause, les Banû Khuzâ‘a se lèvent et déclarent : « Nous nous allions à Muhammad par ce pacte. » De leur côté, des membres des Banû Bakr, présents avec Suhayl, annoncent leur alliance avec les Quraychites. Ainsi, conformément au traité de Hudaybiya, les musulmans deviennent alliés des Banû Khuzâ‘a, tandis que les Quraychites s’allient aux Banû Bakr.

La déception des croyants

Les compagnons du Prophète ne saisissent pas immédiatement l’objectif qu’il poursuit : utiliser le temps et la paix pour diffuser le message de l’islam à une plus grande échelle. Ils ne perçoivent pas encore les raisons profondes qui l’amènent à accepter des concessions face aux Quraychites. En réalité, le Prophète tire parti de la position de force acquise par les musulmans pour lever un obstacle majeur à la propagation du message et poursuivre sa mission dans un cadre plus favorable. Fort de cette position, il choisit d’ouvrir de nouveau la voie au dialogue.

L’arrivé d’Abû Jandal

À peine le traité de Hudaybiya est-il signé qu’Abû Jandal, fils de Suhayl, parvient à rejoindre le camp musulman. Musulman depuis longtemps, il a été emprisonné et torturé par sa famille pour l’empêcher de partir à Médine. Ayant appris la présence du Prophète à proximité, il réussit à s’échapper pour le rejoindre. Cependant, conformément aux clauses du traité tout juste conclu, le Prophète doit le renvoyer à La Mecque. Face à la détresse évidente d’Abû Jandal, il demande à Suhayl une dérogation exceptionnelle, mais celui-ci refuse catégoriquement, affirmant que toute concession annulerait l’accord. Le Prophète dit alors à Abû Jandal : « Ô Abû Jandal, sois patient et garde espoir, car Dieu accordera à toi et à ceux qui sont dans ta situation une issue favorable et un soulagement. Nous avons conclu un pacte avec ces gens, et nous ne trahirons pas. » Il est ainsi contraint de le laisser repartir. Les Quraychites l’enchaînent et le ramènent à La Mecque. Cette scène suscite une forte réaction chez ‘Umar b. al-Khattâb, profondément bouleversé. Il dit au Prophète : « N’es-tu pas le Messager de Dieu ? » – « Si », répond-il. – « Ne sommes-nous pas dans la vérité et eux dans l’erreur ? » – « Si », répond encore le Prophète . – « Pourquoi alors acceptons-nous l’humiliation dans notre religion ? » Le Prophète répond avec fermeté : « Je suis le Messager de Dieu et Son serviteur. Je n’agirai jamais en contradiction avec Son ordre, et Il ne m’abandonnera pas. » Troublé, ‘Umar se rend ensuite auprès d’Abû Jandal en pleurs et place son épée à sa portée, espérant qu’il puisse se libérer par la force. Mais Abû Jandal refuse, choisissant d’obéir au Prophète malgré l’épreuve.

Après le départ des idolâtres, le Prophète demande à trois reprises aux pèlerins de sacrifier leurs bêtes et de se raser la tête, mais aucun compagnon ne réagit, tant ils sont bouleversés par les événements. Attristé, le Prophète se rend auprès de son épouse Umm Salama, qui lui conseille de commencer lui-même : « S’ils te voient le faire, ils te suivront. » Il applique ce conseil, se rase la tête, et les compagnons l’imitent aussitôt, comme libérés de leur hésitation. Un vent emporte alors leurs cheveux vers le territoire sacré. Sur le chemin du retour, ‘Umar est profondément saisi de remords et dit : « Depuis ce jour, je n’ai cessé de prier, jeûner, donner en aumône et affranchir des esclaves, par crainte que Dieu ne me demande compte de mes paroles. » Lorsque le Prophète le fait appeler et l’accueille avec un sourire apaisant, son cœur se tranquillise. Le Prophète lui annonce alors la révélation : « En vérité, Nous t’avons accordé une victoire éclatante » (48 : 1), qui inaugure la sourate al-Fath. Les effets de cette trêve apparaîtront dès l’année suivante, lorsque de nombreuses tribus arabes embrassent l’islam et se rendent à Médine pour prêter allégeance au Prophète .

L’histoire d’Abû Basîr

Après la signature du traité de Hudaybiya, l’épreuve d’Abû Jandal marque profondément les musulmans. Peu après, un autre croyant, Abû Basîr, retenu à La Mecque, parvient à s’enfuir et rejoint Médine. Il fait partie de ces musulmans persécutés que la clause du traité empêche de rester auprès du Prophète sans l’accord de leur protecteur mecquois. Deux émissaires des Quraychites arrivent aussitôt pour réclamer son retour en s’appuyant sur les termes de l’accord. Fidèle à ses engagements, le Prophète accepte, malgré lui, de le leur remettre. En chemin, lors d’une halte, Abû Basîr se saisit de l’épée de l’un des émissaires et le tue. Le second prend la fuite et revient en hâte à Médine, terrifié. En le voyant entrer dans la mosquée, le Prophète dit : « Cet homme a vu quelque chose d’effrayant. » L’émissaire raconte alors ce qui s’est passé. Peu après, Abû Basîr arrive à son tour, l’épée à la main, et dit : « Ô Messager de Dieu , tu as tenu ton engagement en me remettant à eux, et Dieu m’a ensuite délivré. » Le Prophète répond : « Quel combattant redoutable il serait, s’il avait des hommes avec lui ! » Il demande ensuite à l’émissaire de le ramener, mais celui-ci refuse, déclarant : « Ô Muhammad , je tiens à la vie, je ne peux faire face à cet homme. » Ainsi, les musulmans ont respecté le traité, tandis que les Quraychites, désormais, hésitent à reprendre leurs propres hommes.

Le Prophète se tourne alors vers Abû Basîr et lui dit : « Va où tu veux. » Celui-ci prend la direction du littoral, méditant les paroles du Prophète : « S’il avait des hommes avec lui… ». Progressivement, d’autres musulmans persécutés le rejoignent, et ils commencent à intercepter les caravanes commerciales des Quraychites sur la route du nord. Cette pression finit par contraindre les Mecquois à demander au Prophète de rappeler Abû Basîr et ses compagnons à Médine. Le discernement du Prophète se manifeste ainsi pleinement. Par ailleurs, après le traité de Hudaybiya, les femmes qui embrassent l’islam et quittent La Mecque pour Médine ne sont pas renvoyées. Contrairement aux hommes, elles sont exposées à des risques d’humiliation et de violence si elles sont livrées aux polythéistes. Les musulmans considèrent également que la clause du traité ne concerne que les hommes. Ils les gardent donc auprès d’eux, conformément à la révélation : « Ô vous qui croyez ! Quand des croyantes se présentent en réfugiées auprès de vous, mettez leur foi à l’épreuve, bien que Dieu soit mieux Informé de la sincérité de leur foi. Si vous êtes convaincus qu’elles sont de vraies croyantes, ne les renvoyez pas aux infidèles, car, désormais, elles ne sont plus licites pour eux ni eux licites pour elles » (60 : 10). Les croyants doivent en contrepartie verser une compensation aux anciens époux mecquois si ceux-ci refusent de se convertir et de rejoindre leurs épouses à Médine. Ainsi, la justice et la foi encadrent chaque étape de cette trêve décisive.

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