Les auteurs de la sîra mentionnent plus de soixante-dix délégations, étrangères ou bédouines, qui se rendent à Médine afin d’embrasser l’islam ou de conclure des accords de paix avec le Prophète ﷺ. Il serait difficile de les étudier toutes ici, d’autant que cela n’apporterait pas toujours un intérêt particulier. Nous nous limiterons donc aux délégations les plus marquantes sur le plan historique ou les plus riches d’enseignements. Il convient néanmoins de rappeler que certaines tribus avaient déjà envoyé des délégations à Médine avant la libération de La Mecque, même si la majorité d’entre elles n’adressèrent leurs représentants au Prophète ﷺ qu’après cet événement.
La délégation de la tribu de Sa‘d b. Bakr
La tribu de Sa‘d b. Bakr envoie Damâm b. Tha‘laba à la tête d’une délégation auprès du Prophète ﷺ. Arrivé à Médine, Damâm attache sa chamelle devant la mosquée puis entre rejoindre le Prophète ﷺ, assis au milieu de ses compagnons. C’est un homme robuste, très velu, portant deux longues tresses. En s’approchant de l’assemblée, il demande : « Lequel d’entre vous est le descendant de ‘Abd al-Muttalib ? » Le Prophète ﷺ répond : « C’est moi. » Damâm poursuit : « Es-tu bien Muhammad ? » Puis il lui dit : « Ô descendant de ‘Abd al-Muttalib, je vais te poser des questions et il se peut que mes paroles soient dures ; ne m’en tiens donc pas rigueur. » Le Prophète ﷺ lui répond : « Je ne me fâcherai pas. Interroge-moi sur ce que tu veux. » Damâm déclare alors : « Je t’adjure par Dieu, ton Dieu, le Dieu de ceux qui t’ont précédé et de ceux qui viendront après toi : est-ce Dieu qui t’a envoyé comme Messager auprès de nous ? » Le Prophète ﷺ répond : « Par Dieu, oui. » Damâm poursuit : « Je t’adjure par Dieu, ton Dieu, le Dieu de ceux qui t’ont précédé et de ceux qui viendront après toi : est-ce Dieu qui t’a ordonné de nous demander de L’adorer Lui seul, sans rien Lui associer, et d’abandonner les divinités que nos ancêtres adoraient avec Lui ? » Le Prophète ﷺ répond : « Par Dieu, oui. »
Selon une autre version, Damâm déclare : « Ô Muhammad, l’homme que tu nous as envoyé prétend que tu es le Messager de Dieu. » Le Prophète ﷺ répond : « Il a dit vrai. » Damâm demande alors : « Qui a créé le ciel ? » — « Dieu. » « Qui a créé la terre ? » — « Dieu. » « Qui a dressé ces montagnes et y a placé ce qu’elles contiennent ? » — « Dieu. » Damâm poursuit : « Alors, par Celui qui a créé le ciel et la terre et dressé ces montagnes, est-ce Dieu qui t’a envoyé ? » Le Prophète ﷺ répond : « Oui. » Il ajoute ensuite : « Celui que tu nous as envoyé affirme également que nous devons accomplir cinq prières chaque jour. » Le Prophète ﷺ répond : « Il a dit vrai. » Damâm demande alors : « Par Celui qui t’a envoyé, est-ce Dieu qui t’a ordonné cela ? » — « Oui. » Damâm continue ainsi à interroger le Prophète ﷺ sur les différents piliers de l’islam jusqu’à ce qu’il déclare : « J’atteste qu’il n’y a de divinité que Dieu et que Muhammad est le Messager de Dieu. J’accomplirai ces obligations et je m’abstiendrai de ce que tu as interdit, sans rien y ajouter ni en retrancher. » Puis il reprend sa monture et s’en retourne. Le Prophète ﷺ dit alors à ses compagnons : « Si l’homme aux deux tresses est sincère, il entrera au Paradis. »
De retour parmi les siens, Damâm est accueilli par les membres de sa délégation qui se précipitent vers lui. La première chose qu’il leur dit est : « Que périssent al-Lât et al-‘Uzzâ ! » Surpris et effrayés, ils s’écrient : « Doucement, Damâm ! Crains la lèpre ! Crains la folie ! » Il leur répond : « Malheur à vous ! Par Dieu, ces deux divinités ne peuvent ni nuire ni être utiles. Dieu a envoyé un Messager auquel Il a révélé un Livre destiné à vous sortir de l’égarement. Je témoigne qu’il n’y a de dieu que Dieu, l’Unique, sans associé, et que Muhammad est Son serviteur et Son Messager. Je viens de le quitter et je vous transmets ce qu’il ordonne et ce qu’il interdit. » Son appel est alors accueilli favorablement et, selon les récits, il ne reste parmi les hommes et les femmes de sa tribu aucun individu qui ne se convertisse à l’islam.
La délégation de ‘Abd Qays
La tribu de ‘Abd al-Qays se rend auprès du Prophète ﷺ à deux reprises. La première visite a lieu durant la cinquième année de l’hégire, ou peut-être même avant. Munqidh b. Hayyân, l’un des membres de cette tribu, effectue régulièrement des voyages commerciaux à Médine. Lorsqu’il entend parler de l’islam, il l’embrasse aussitôt et retourne auprès des siens avec une lettre du Prophète ﷺ. Sa tribu se convertit à son tour et treize ou quatorze de ses membres se rendent ensuite auprès du Prophète ﷺ durant l’un des mois sacrés. Ils l’interrogent sur la foi ainsi que sur certaines boissons. À cette occasion, le Prophète ﷺ dit à leur chef, al-Ashajj al-‘Asrî : « Tu possèdes deux qualités que Dieu aime : la longanimité et la douceur. » Leur seconde visite a lieu durant l’année des délégations en l’an 9. Cette fois, ils sont quarante hommes, parmi lesquels figure al-Jârûd b. al-‘Alâ’ al-‘Abdî. Chrétien à l’origine, celui-ci embrasse l’islam et devient par la suite l’un des musulmans les plus pieux de sa région.
La délégation de Daws
La tribu de Daws arrive à Médine au début de la septième année de l’hégire, alors que le Messager de Dieu ﷺ se trouve à Khaybar. Al-Tufayl b. ‘Amr, dont nous avons déjà évoqué la conversion lorsqu’il rencontra le Prophète ﷺ à La Mecque, était retourné auprès des siens afin de les appeler à l’islam. Cependant, son peuple se montre longtemps réticent à son message. Découragé par leur refus, il revient auprès du Prophète ﷺ et lui demande d’invoquer Dieu contre eux. Le Messager de Dieu ﷺ refuse et prie au contraire pour que Dieu les guide. Son invocation est exaucée et les membres de la tribu de Daws finissent par embrasser l’islam. Al-Tufayl revient alors à Médine à la tête de soixante-dix ou quatre-vingts chefs de famille de sa tribu. Arrivés au début de la septième année de l’hégire, ils partent rejoindre le Prophète ﷺ à Khaybar.
Le messager de Farwa b. ‘Amr al-Judhâmî
Arabe d’origine, Farwa est gouverneur de Ma‘ân au service des Byzantins. Impressionné par le courage et la détermination des musulmans lors de la bataille de Mu’ta, en l’an 8 de l’hégire, il embrasse l’islam. Il envoie alors un émissaire au Messager de Dieu ﷺ pour l’informer de sa conversion et lui fait parvenir en cadeau une mule blanche. Lorsque les Byzantins apprennent son entrée dans l’islam, ils le font emprisonner. Ils lui laissent d’abord le choix entre renoncer à sa nouvelle foi ou être mis à mort. Mais Farwa refuse d’abjurer l’islam. Les Byzantins le crucifient alors avant de lui trancher la tête près d’un point d’eau appelé ‘Afrâ‘, en Palestine.
La délégation de Sadâ’
La délégation de Sadâ’ arrive après le départ du Messager de Dieu ﷺ d’al-Ji’râna (Cf. Bataille de Hunayn), durant la huitième année de l’hégire. Le Prophète ﷺ a auparavant envoyé quatre cents musulmans dans la région de Sadâ’, au Yémen. Alors que ce détachement campe à Sadr Qanât, Ziyyâd b. al-Hârith al-Sadâ’î apprend sa présence et se rend auprès du Prophète ﷺ. Il lui dit : « Je suis venu à toi en tant que représentant de mon peuple. Ordonne donc à ton armée de se retirer et je me porte garant de l’attitude des gens de ma tribu. » Le Prophète ﷺ accepte sa demande et les troupes musulmanes rebroussent chemin.
Al-Sadâ’î retourne ensuite auprès des siens et les exhorte à rencontrer le Messager de Dieu ﷺ. Quinze hommes se rendent alors à Médine et prêtent serment d’allégeance à l’islam entre les mains du Prophète ﷺ. De retour dans leur région, ils appellent à leur tour leur peuple à embrasser l’islam, qui se répand progressivement parmi eux. Plus tard, une centaine d’hommes de cette tribu accompagnent le Prophète ﷺ lors du pèlerinage d’adieu.
L’arrivée de Ka‘b b. Zuhayr b. Abî Sulmâ
Ka‘b b. Zuhayr, issu d’une famille de poètes renommés, est considéré comme l’un des Arabes les plus talentueux dans l’art de la poésie. Avant sa conversion, il compose des satires contre le Messager de Dieu ﷺ. Au cours de la huitième année de l’hégire, après le retour du Prophète ﷺ de l’expédition d’al-Tâ’if, son frère Bujayr lui adresse une lettre dans laquelle il lui écrit : « Le Messager de Dieu ﷺ a châtié certains poètes mecquois qui avaient composé des satires contre lui, tandis que les autres poètes qurayshites ont pris la fuite pour sauver leur vie. Si tu tiens à la tienne, hâte-toi donc d’aller à sa rencontre, car il ne tue pas celui qui vient à lui repentant. Si tu refuses de suivre mon conseil, alors cherche un refuge où tu pourras te cacher. » Les deux frères échangent plusieurs lettres à ce sujet, jusqu’à ce que Ka‘b se sente profondément inquiet. Il décide alors de se rendre à Médine et loge quelque temps chez un homme de la tribu de Juhayna. Après avoir accompli avec lui la prière de l’aube, son hôte lui conseille d’aller rencontrer le Prophète ﷺ. Ka‘b se rend alors auprès de lui, s’assied à ses côtés et place sa main dans la sienne. Le Prophète ﷺ, qui ne l’a jamais vu auparavant, ne le reconnaît pas. Ka‘b lui demande alors : « Ô Messager de Dieu ﷺ, si Ka‘b b. Zuhayr venait à toi repentant et musulman en sollicitant ta protection, la lui accorderais-tu ? » Le Prophète ﷺ répond : « Oui. » Ka‘b déclare alors : « Je suis Ka‘b b. Zuhayr. » À ces mots, l’un des Ansâr se lève brusquement et demande la permission de le tuer. Mais le Prophète ﷺ lui répond : « Laisse-le, car il est venu à nous en musulman, repentant et renonçant à son passé. » Ka‘b récite alors des vers de poésie poignants en faisant l’éloge du Prophète ﷺ, en le remerciant, en reconnaissant sa mission prophétique et en exprimant ses regrets pour son attitude passée. Il y évoque également les Muhâjirûn et les Ansâr, mais de manière différente : il loue abondamment les premiers tandis qu’il se montre plus réservé à l’égard des seconds. Cette différence s’explique notamment par le fait qu’un homme parmi les Ansâr avait demandé au Prophète ﷺ l’autorisation de le mettre à mort lorsqu’il révéla son identité. Par la suite, Ka‘b corrige cette omission en composant un autre poème dans lequel il célèbre à son tour les mérites des Ansâr et rend hommage à leur foi, à leur soutien indéfectible au Messager de Dieu ﷺ et à leur rôle éminent dans la défense de l’islam.
La délégation des ‘Udhra
Cette délégation se compose de douze hommes qui arrivent à Médine au mois de Safar de la neuvième année de l’hégire. Ils séjournent trois jours dans la cité. Parmi eux se trouve Hamza b. al-Nu‘mân. Lorsque le Prophète ﷺ les interroge sur leur identité, ils répondent : « Nous sommes des Banî ‘Udhra, les frères de Qusayy b. Kilâb du côté maternel. Nous descendons de ceux qui ont soutenu Qusayy et l’ont aidé à chasser les Khuzâ‘a et les Banû Bakr de la vallée de La Mecque. Nous sommes donc vos proches parents. » Le Messager de Dieu ﷺ leur réserve un accueil chaleureux, leur annonce la future libération du Châm, leur interdit de recourir aux devins et met fin à certaines de leurs pratiques rituelles liées aux sacrifices. Ils embrassent alors l’islam.
La délégation des Baliyy
Cette délégation arrive à Médine au mois de Rabî‘ al-Awwal de la neuvième année de l’hégire. Les membres de cette tribu embrassent l’islam et demeurent trois jours dans la cité. Leur chef, Abû Dubayb, interroge alors le Messager de Dieu ﷺ sur plusieurs questions. Il lui demande notamment si l’hospitalité est récompensée par Dieu. Le Prophète ﷺ répond : « Oui, et toute bonne action que vous accomplissez est une aumône, que celui qui en bénéficie soit riche ou pauvre. » Abû Dubayb s’enquiert ensuite de la durée de l’hospitalité, et le Prophète ﷺ lui répond : « Trois jours. » Il l’interroge alors au sujet du mouton égaré et lui demande à qui il appartient. Le Prophète ﷺ lui dit : « Il sera à toi, à ton frère ou au loup. » Puis il pose une question concernant le chameau égaré. Le Prophète ﷺ lui répond : « Pourquoi vous préoccuper de lui ? Laissez-le tranquille. Son propriétaire finira par le retrouver. »
La délégation de Thaqîf
La délégation de Thaqîf arrive à Médine durant le mois de Ramadan de la neuvième année de l’hégire, après le retour du Prophète ﷺ de Tabûk. Quelques mois auparavant, après le retour du Prophète ﷺ de Tâ’if, au mois de Dhû al-Qi‘da de l’an 8 de l’hégire, leur chef, ‘Urwa b. Mas‘ûd al-Thaqafî, s’était rendu auprès de lui et avait embrassé l’islam. Convaincu que son peuple suivrait son exemple, tant il jouissait d’un grand prestige auprès des siens, il retourna chez lui pour les appeler à la foi. Mais contre toute attente, les Thaqîf rejetèrent son appel et le tuèrent à coups de flèches. Ils demeurèrent ensuite plusieurs mois dans cette situation avant de prendre conscience de leur isolement. Entourés de tribus désormais alliées au Prophète ﷺ et devenues musulmanes, ils comprirent qu’ils ne pourraient plus résister longtemps. Ils décidèrent alors d’envoyer une délégation à Médine. Leur choix se porta sur ‘Abd Yâlayl b. ‘Amr, mais celui-ci craignait de subir le même sort que ‘Urwa à son retour et refusa de partir seul. Cinq autres hommes furent donc désignés pour l’accompagner, parmi lesquels figurait ‘Uthmân b. Abî al-‘Âs al-Thaqafî, le plus jeune du groupe.
À leur arrivée à Médine, le Prophète ﷺ leur fait dresser une tente dans un angle de la mosquée afin qu’ils puissent entendre la récitation du Coran et observer les musulmans dans leur prière. Durant leur séjour, il les reçoit à plusieurs reprises et les invite constamment à embrasser l’islam. Leur chef finit toutefois par demander un traité qui autorise les Thaqîf à conserver certaines pratiques telles que la fornication, la consommation de vin et l’usure. Ils demandent également à conserver leur idole al-Lât et à être dispensés de la prière. Le Prophète ﷺ rejette catégoriquement toutes ces conditions. Après s’être concertés, les membres de la délégation constatent qu’aucune autre issue ne s’offre à eux et finissent par prononcer l’attestation de foi. Ils insistent seulement pour que la destruction d’al-Lât ne soit pas accomplie par eux-mêmes. Le Prophète ﷺ accepte cette dernière requête et l’accord est conclu.
Remarquant sa maturité, son intelligence et son attachement à l’apprentissage du Coran, le Prophète ﷺ désigne ‘Uthmân b. Abî al-‘Âs pour diriger son peuple. Durant son séjour à Médine, son comportement révèle déjà ses qualités. Chaque matin, les membres de la délégation se rendent auprès du Prophète ﷺ tandis que, du fait de son jeune âge, il reste souvent en arrière pour surveiller les montures et les bagages. Lorsque les autres reviennent pour se reposer, il profite de ce moment pour aller apprendre le Coran auprès du Prophète ﷺ et l’interroger sur les questions religieuses. Si celui-ci dort, il se rend alors auprès d’Abû Bakr. Avec le temps, il devient l’un des guides les plus éclairés de son peuple. Plus tard, lors des guerres de l’apostasie, alors que certains membres de Thaqîf envisagent de renier l’islam, il leur déclare : « Ô gens de Thaqîf ! Vous avez été parmi les premiers à embrasser l’islam ; ne soyez pas les premiers à l’abandonner. » Ses paroles les amènent à renoncer à leur projet et à demeurer fidèles à leur religion.
De retour chez eux, les membres de la délégation cachent d’abord leur conversion. Ils affirment à leur peuple que le Prophète ﷺ exige l’abandon de l’idolâtrie, de l’adultère, du vin, de l’usure et des autres pratiques contraires à l’islam, faute de quoi la guerre est inévitable. Fidèles à leur orgueil tribal, les Thaqîf se préparent alors à l’affrontement. Mais Dieu fait naître dans leurs cœurs une telle crainte qu’ils finissent par abandonner toute idée de combat. Ils envisagent même de renvoyer la délégation auprès du Prophète ﷺ pour lui annoncer leur soumission à Dieu. C’est alors que les délégués révèlent la vérité sur leur conversion et sur les termes de l’accord conclu avec le Messager de Dieu ﷺ. Les Thaqîf adhèrent alors collectivement à l’islam.
Le Prophète ﷺ envoie ensuite un groupe d’hommes sous le commandement de Khâlid b. al-Walîd pour détruire al-Lât. Al-Mughîra b. Shu‘ba s’avance vers l’idole, une pioche à la main, et lance : « Par Dieu, vous allez voir aujourd’hui l’ignorance des gens de Thaqîf. » Il frappe l’idole puis feigne de s’écrouler comme s’il a été frappé par une force invisible. Les Thaqîf, terrifiés, s’écrient : « Que Dieu anéantisse al-Mughîra ! La déesse l’a tué ! » Mais il se relève aussitôt et leur répond : « Que Dieu vous couvre de honte ! Al-Lât n’est qu’un amas de pierres et de terre. » Il brise alors la porte de son sanctuaire, grimpe sur ses murs et, avec les hommes de Khâlid, démolit complètement l’idole jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que des décombres. Ils mettent ensuite au jour ses fondations et découvrent les bijoux et les vêtements que les gens lui avaient offerts. Khâlid rapporte ces biens au Prophète ﷺ qui les distribue et remercie Dieu pour Son secours et la victoire qu’Il a accordée aux croyants.
La délégation de Najrân
Najrân est une vaste région située à sept jours de marche au sud de La Mecque, en direction du Yémen. Elle regroupe soixante-treize villages qu’un cavalier rapide peut traverser en une seule journée. Sa population, majoritairement chrétienne, dispose d’une armée de cent mille combattants. La délégation de Najrân arrive à Médine durant la neuvième année de l’hégire. Elle comprend soixante hommes, dont vingt-quatre notables. Parmi eux figurent les trois principaux dirigeants de Najrân : al-‘Âqib, responsable et chef de la région, dont le nom est ‘Abd al-Masîh ; al-Sayyid, chargé des affaires politiques et culturelles, appelé al-Ayham ou encore Shurahbîl ; et enfin l’Usquf, l’évêque, responsable des questions religieuses et spirituelles, nommé Abû Hâritha b. ‘Alqama.
À leur arrivée à Médine, les délégués rencontrent le Prophète ﷺ et engagent avec lui plusieurs discussions. Lorsqu’il les appelle à l’islam et leur récite le Coran, ils se montrent réticents. Ils l’interrogent alors sur Jésus ﷺ. Le Prophète ﷺ diffère sa réponse jusqu’au lendemain, dans l’attente d’une révélation. Dieu lui révèle alors les versets suivants : « Pour Dieu, l’origine de Jésus est similaire à celle d’Adam. Dieu l’a créé d’argile, puis lui a dit : “Sois !” et il fut. Voilà la vérité qui émane de ton Seigneur. Ne sois donc point du nombre des sceptiques. À ceux qui engagent avec toi une polémique au sujet de Jésus, à présent que tu es bien informé, propose ce qui suit : “Appelons nos enfants et les vôtres, nos femmes et les vôtres, joignons-nous tous à eux et adjurons Dieu de maudire ceux d’entre nous qui sont des menteurs.” » (3 : 59 à 61).
Le lendemain matin, le Messager de Dieu ﷺ leur expose la réalité de Jésus ﷺ à la lumière de ces versets. Il leur laisse ensuite une journée entière afin qu’ils réfléchissent à ce qu’ils ont entendu. Le jour suivant, comme ils refusent toujours de reconnaître la vérité du message divin concernant Jésus ﷺ et n’acceptent pas d’embrasser l’islam, le Prophète ﷺ leur propose la mubâhala, c’est-à-dire que chaque partie invoque la malédiction de Dieu sur elle-même si elle ment. Après avoir formulé cette proposition, le Prophète ﷺ s’avance avec sérieux, prenant sous son manteau al-Hasan et al-Husayn, tandis que Fâtima marche derrière eux. En voyant sa détermination, les dirigeants de Najrân s’éloignent pour se concerter. Al-‘Âqib et al-Sayyid déclarent alors : « N’en fais rien. Par Dieu, s’il est véritablement un Prophète ﷺ et qu’il échange avec nous des invocations de malédiction, nous ne prospérerons jamais, ni nous ni nos descendants. » Ils renoncent donc à la mubâhala et décident de s’en remettre au jugement du Prophète ﷺ. Ils reviennent vers lui et acceptent de conclure un accord de paix moyennant le versement d’un tribut.
Le Messager de Dieu ﷺ conclut alors avec eux un traité prévoyant la remise de deux mille vêtements : mille au mois de Rajab et mille au mois de Safar. Les clauses de cet accord stipulent notamment que les chrétiens de Najrân bénéficient de la protection de Dieu et de Son Messager ﷺ pour leurs personnes, leur religion, leurs terres, leurs biens, leurs présents et leurs absents. Aucun évêque ne sera déplacé de son siège, aucun moine de son monastère et aucun prêtre de sa fonction. Leurs droits religieux seront préservés et aucune injustice ne leur sera infligée. Ils seront dispensés du combat et de la zakât. La justice leur sera rendue équitablement et nul ne sera puni pour la faute d’un autre. Tant qu’ils respecteront leurs engagements, ils demeureront sous la protection de Dieu et de Son Messager ﷺ. Les chrétiens de Najrân seront également autorisés à accomplir leurs prières dans la mosquée. Les habitants de Najrân demandent ensuite au Prophète ﷺ de désigner un homme de confiance pour recevoir les biens prévus par le traité. Il choisit alors Abû ‘Ubayda b. al-Jarrâh. Avec le temps, l’islam se répand progressivement à Najrân et les nouveaux convertis ne sont naturellement plus soumis au tribut. Il est même rapporté qu’al-‘Âqib et al-Sayyid embrassent l’islam peu après leur retour. Plus tard, le Prophète ﷺ envoie ‘Alî à Najrân afin de percevoir l’aumône légale et le tribut convenu par traité.
La délégation des Banî Hanîfa
Elle arrive à Médine au cours de la neuvième année de l’hégire. Elle se compose de dix-sept hommes, parmi lesquels se trouve Musaylima, le plus célèbre des imposteurs. La délégation est hébergée dans la demeure d’un médinois. Reçue par le Messager de Dieu ﷺ, elle annonce son adhésion à l’islam. Quant à Musaylima, les récits divergent au sujet de sa conversion. Leur examen montre toutefois qu’il fait preuve de réticence et d’arrogance, laissant déjà apparaître ses ambitions politiques et ses prétentions au pouvoir. Dans un premier temps, le Prophète ﷺ cherche à gagner son cœur par la douceur et la bienveillance. Mais voyant que cette attitude ne produit aucun effet, il pressent chez lui un danger pour l’islam. Le Messager de Dieu ﷺ a d’ailleurs vu en songe qu’on lui apporte les trésors de la terre et que l’on dépose dans ses mains deux bracelets d’or. Alors que cette vision lui cause de la peine, il lui est alors inspiré de souffler sur ces bracelets ; lorsqu’il le fait, ils disparaissent. Il interprète ce rêve comme l’annonce de l’apparition de deux imposteurs après lui. Aussi, lorsque Musaylama manifeste son orgueil et son refus sincère d’embrasser l’islam, le Prophète ﷺ comprend qu’il est l’un de ces deux hommes.
Musaylama déclare lui-même : « Si Muhammad ﷺ me désigne comme son successeur, alors je le suivrais. » Plus tard, le Messager de Dieu ﷺ vient à sa rencontre accompagné de Thâbit b. Qays, son orateur, tenant à la main un morceau de branche de palmier. Musaylama lui dit alors : « Si tu acceptes de me transmettre ton autorité après ta mort, nous ne contesterons pas ton pouvoir. » Le Messager de Dieu ﷺ lui répond : « Si tu me demandais ce morceau de branche de palmier, je te le refuserais. Tu n’échapperas pas au destin que Dieu t’a réservé. Si tu te détournes, Dieu te fera périr. Tu es bien celui que j’ai vu en songe. Quant à toi, voici Thâbit qui te répondra en mon nom. » Puis il s’éloigna. Les prédictions du Prophète ﷺ se réalisent par la suite. De retour à al-Yamâma, Musaylama ne cesse de réfléchir aux moyens d’obtenir l’autorité qu’il convoite. Son égarement le conduit finalement à se proclamer prophète associé au Messager de Dieu ﷺ. Il autorise à son peuple la consommation du vin et l’adultère, tout en reconnaissant pourtant la véracité de la mission de Muhammad ﷺ. Fascinés par sa personnalité, de nombreux membres de sa tribu le suivent aveuglément et finissent par le surnommer « le Miséricordieux d’al-Yamâma ». Il écrit au Messager de Dieu ﷺ en ces termes : « J’ai été associé à ton affaire ; à nous la moitié de la terre et à Quraysh l’autre moitié. » Le Prophète ﷺ lui répond en citant la parole de Dieu : « La terre est à Dieu. Il la donne en héritage à qui Il veut parmi Ses serviteurs, et l’heureuse fin est à ceux qui Le craignent » (7 : 129). Ibn Mas‘ûd rapporte que lorsque deux émissaires de Musaylama se présentent devant le Messager de Dieu ﷺ, celui-ci leur demande : « Attestez-vous que je suis le Messager de Dieu ? » Ils répondent : « Nous attestons que Musaylama est le messager de Dieu. » Le Prophète ﷺ déclare alors : « Je crois en Dieu et en Son Messager. S’il m’était permis de tuer des émissaires, je vous mettrais tous deux à mort. » Musaylama proclame ouvertement sa prétendue prophétie durant la dixième année de l’hégire. Il est finalement tué lors de la bataille d’al-Yamâma, sous le califat d’Abû Bakr, au mois de Rabî‘ al-Awwal de la douzième année de l’hégire. Celui qui le tue est Wahshî, l’ancien meurtrier de Hamza. Le second faux prophète est al-Aswad al-‘Ansî, qui apparait au Yémen. Il est tué par Fayrûz un jour et une nuit avant la mort du Prophète ﷺ. Informé de sa mort par la révélation, le Messager de Dieu ﷺ annonce la nouvelle à ses compagnons. Après son décès, des habitants du Yémen viennent confirmer à Abû Bakr la mort de cet imposteur.
Les délégations continuent d’affluer à Médine au cours des neuvième et dixième années de l’hégire. Les auteurs de la sîra mentionnent notamment celles du Yémen, des Azd, des Banû Sa‘d Hudhaym de Qudâ‘a, des Banû ‘Âmir b. Qays, des Banû Asad, des Ghassân et de nombreuses autres tribus. La dernière délégation importante est celle des Nakh‘, composée de deux cents hommes, qui arrive à Médine au milieu du mois de Muharram de l’an 11 de l’hégire. Cette succession de délégations témoigne du succès remarquable de la prédication (da‘wa) et de l’affirmation de l’islam comme force dominante dans la péninsule Arabique. Elle montre également l’importance acquise par Médine, devenue le centre politique et religieux incontournable de l’Arabie. Les tribus viennent y exprimer leur adhésion à l’islam et reconnaître l’autorité du Messager de Dieu ﷺ. Il est toutefois exagéré de penser que tous les Arabes sont alors profondément imprégnés des enseignements de l’islam. Beaucoup de bédouins ont embrassé cette religion parce que leurs chefs l’ont fait avant eux. Les valeurs de l’islam n’ont pas encore totalement effacé les habitudes héritées de leur passé. Dieu dit à leur sujet : « Les nomades sont les négateurs les plus endurcis, les hypocrites les plus sournois et les plus enclins à ne pas faire cas des préceptes que Dieu a révélés à Son Prophète. Dieu est Omniscient et Sage. Parmi les nomades, certains considèrent leur contribution comme une corvée et attendent avec impatience les malheurs qui pourraient vous atteindre. Puissent-ils en être victimes eux-mêmes ! Car Dieu est Audient et Omniscient » (9 : 97 et 98). Le Coran mentionne cependant d’autres bédouins dont la foi est sincère : « Il en est d’autres qui croient en Dieu et au Jour dernier et qui considèrent ce qu’ils dépensent comme un moyen de se rapprocher de Dieu et de bénéficier des prières du Prophète. Certes, c’est là un moyen sûr de se rapprocher de Dieu, et Dieu les admettra dans le sein de Sa miséricorde, car Dieu est Clément et Miséricordieux » (9 : 99). Les habitants de La Mecque, de Médine, de Tâ’if ainsi que de nombreuses régions du Yémen et de Bahrayn se distinguent quant à eux par un enracinement plus profond de l’islam dans leurs cœurs. Parmi eux se trouvent de grands compagnons qui deviennent des modèles pour les générations musulmanes suivantes.
Analyses et Enseignements
C’est que les Arabes guettent l’attitude de Quraysh à l’égard de l’islam. Cette tribu représente à leurs yeux l’éclaireur et le guide ; elle est la tribu qui règne sur les Lieux sacrés, la descendance d’Ismaël et le chef des Arabes, ce que nul ne conteste. C’est également Quraysh qui déclenche les hostilités contre le Messager de Dieu ﷺ. Dès lors, lorsque La Mecque capitule, que son peuple prête allégeance et embrasse l’islam, les autres Arabes comprennent qu’ils ne disposent plus d’aucune force capable de s’opposer au Messager de Dieu ﷺ. Ils se convertissent alors à l’islam par vagues successives qui affluent de toutes les régions de l’Arabie. Mais au bout de combien d’années cette situation victorieuse se réalise-t-elle ? Il ne faut pas moins de vingt-deux années de prédication persévérante, de rappels constants, d’affronts endurés et de lutte contre les agressions pour y parvenir.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
La délégation des Banû Bakr reflète la simplicité et la spontanéité de son discours. Sans arrière-pensée, les questions sont posées avec naturel et sans aucune gêne susceptible d’entraver la manifestation de la vérité. Il est indéniable que les efforts de prédication ont déjà aplani de nombreux obstacles, si bien que Damâm ne tarde pas à être convaincu. Cela est naturel, car on ne change pas de religion comme on change de vêtement. Damâm évoque sans doute en lui-même, lors de son entretien avec le Prophète ﷺ puis avec les membres de sa tribu, les différentes étapes traversées par ce message nouveau, ainsi que les épreuves et les difficultés qu’il a surmontées, autant d’éléments qui constituent à ses yeux des preuves de sa véracité et de sa pureté. Ce n’est donc pas uniquement ce bref entretien avec le Prophète ﷺ qui fait de lui et de son peuple des croyants.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
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Aussi inlassables que soient les efforts du prédicateur, et aussi précise que soit sa présentation du véritable message de l’islam, c’est avant tout la disposition de son auditoire qui détermine si son appel est entendu ou non. Le caractère des Arabes constitue un facteur important dans leur acceptation de l’islam. Ce sont des hommes simples, élevés dans un environnement lui-même marqué par la simplicité. Malgré l’ignorance et l’entêtement qui les caractérisent parfois, ils conservent les qualités propres au milieu dans lequel ils vivent. Cette immense terre désertique, chaude, aride et rude, forme un cadre propice à l’émergence de certaines des plus hautes qualités humaines. L’Arabe ordinaire ne possède souvent pour seule richesse que son chameau. Pourtant, lorsqu’il reçoit des invités, il n’hésite pas à sacrifier ce bien précieux pour les honorer et les nourrir. Il serait toutefois injuste de ne voir dans les Arabes du désert que des hommes ignorants. Ils font preuve d’une vive intelligence, d’une grande perspicacité et d’une remarquable capacité à saisir le fond des choses. Pour eux, il ne peut exister de contradiction entre les paroles et les actes. Fidèles à leur parole, ils attendent la même loyauté de la part des autres. Dès qu’ils reconnaissent la vérité d’une affaire, ils l’acceptent. Les Arabes — et Damâm en constitue un excellent exemple — ne connaissent ni la duplicité ni l’hypocrisie. Ils choisissent clairement entre l’acceptation et le refus, sans rechercher de position intermédiaire. Lorsqu’ils donnent leur parole, ils la respectent quelles que soient les circonstances. Ni les menaces pesant sur leur vie ni celles visant leurs biens ne les détournent de leurs engagements. Telle est la nature du tempérament arabe.
Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)
Les juifs de la péninsule cherchent à faire disparaître l’islam et finissent par subir les conséquences de leurs propres desseins. Ils perdent leur puissance politique et militaire sans atteindre leur objectif. L’islam accepte pourtant leur présence au sein de son État sans remettre en cause leur religion, à une seule condition : qu’ils ne participent ni aux hostilités ni aux complots dirigés contre lui. C’est là, selon cette perspective, une exigence légitime. Les juifs continuent par ailleurs à jouir de leurs droits individuels sous l’autorité musulmane. Le Prophète ﷺ donne lui-même un exemple de cette attitude lorsqu’il met sa cuirasse en gage auprès d’un juif afin d’obtenir un prêt, sans chercher à tirer profit de l’autorité que lui confère sa position. Les chrétiens, quant à eux, se montrent généralement moins hostiles à l’islam et prennent davantage leurs distances vis-à-vis des autorités ecclésiastiques.
Certains embrassent même l’islam, séduits par sa simplicité et sa rectitude, tandis que d’autres demeurent attachés à leur héritage religieux. Les relations entre les différentes communautés confessionnelles restent globalement paisibles jusqu’au conflit qui oppose les musulmans à l’Empire byzantin. En raison de la domination politique et militaire de Byzance, le christianisme exerce alors une influence importante au nord comme au sud de l’Arabie. Les musulmans, engagés dans une confrontation avec Byzance, jugent nécessaire de définir leurs rapports avec les chrétiens du Sud, d’autant que les Byzantins soutiennent activement leurs missionnaires, financent la construction d’églises et multiplient les encouragements destinés à favoriser la diffusion du christianisme parmi les populations locales. En contrepartie des droits dont bénéficient les chrétiens de Najrân, une seule obligation leur est imposée : verser chaque année deux mille habits aux musulmans.
Cette contribution demeure modeste en comparaison de la zakât acquittée par les musulmans et des charges militaires qu’ils assument seuls. Tel est le tribut fixé à l’issue des négociations précédemment évoquées. Par cette politique, l’islam parvient à détacher les Arabes chrétiens de l’influence byzantine tout en leur garantissant la liberté de culte dès lors qu’ils acceptent de vivre en paix avec lui. On peut alors se demander si les différentes communautés chrétiennes ont toujours manifesté entre elles un degré de tolérance comparable. Selon cette lecture, cette attitude constitue l’une des spécificités de l’islam, qui contribue ainsi à dissiper certaines formes d’intolérance héritées du passé.
Une autre question se pose toutefois : les gens du Livre respectent-ils toujours les engagements qu’ils contractent ? Se montrent-ils toujours équitables envers la religion qui garantit leur sécurité et leur dignité ? À la dixième année de l’hégire, l’islam continue à se répandre tandis que le paganisme recule progressivement. Cependant, certaines tribus du Sud supportent difficilement qu’un homme de Quraysh revendique la prophétie. Elles estiment pouvoir, elles aussi, produire un homme prétendant recevoir une révélation et susceptible de rencontrer un succès comparable à celui de Muhammad ﷺ. Selon certains récits, des chrétiens du Sud encouragent alors plusieurs mouvements de contestation. Les chrétiens de Najrân accueillent notamment al-Aswad al-‘Ansî, l’un des hommes qui revendiquent la prophétie. De Najrân, celui-ci se rend au Yémen où il exerce son autorité jusqu’au jour où son épouse contribue à sa disparition en le faisant tuer. Ces mouvements visent-ils à soutenir les chrétiens du Nord dans leur opposition à l’islam ou résultent-ils simplement d’une hostilité politique et religieuse ? La question demeure posée. De même, les chrétiens de Taghlib apportent leur soutien à Musaylima, qui prétend lui aussi à la prophétie. Que les chrétiens de Najrân ou de Taghlib refusent l’islam et demeurent fidèles à leur religion est une chose que nous pouvons comprendre. Ce qui est en revanche incompréhensible, c’est qu’ils rejettent la révélation qu’il considère authentique tout en accordant du crédit à ceux qu’il tient pour de faux prophètes. Encore faut-il savoir s’ils croient réellement en al-Aswad al-‘Ansî et en Musaylama. Si leur attitude relève avant tout d’une alliance politique dirigée contre l’islam, alors la question se pose dans des termes différents et beaucoup plus complexes.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
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Le Prophète ﷺ enseigne aux musulmans une attitude qui dépasse la simple tolérance en les invitant à reconnaître les convictions de ceux qui ne partagent pas leur foi. À travers cet épisode, il encourage l’établissement de relations fondées sur la connaissance mutuelle et le respect réciproque. Cette démarche exige du croyant qu’il cherche à comprendre l’autre, qu’il fasse preuve de sincérité et d’honnêteté dans son approche, et qu’il demeure humble dans sa manière d’envisager la vérité. Dans son dialogue avec les chrétiens de Najrân, le Prophète ﷺ incarne pleinement ces principes et en offre un modèle concret.
Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)
Qui aurait pu imaginer que les habitants de Tâ’if, désormais soumis et sincèrement convertis à l’islam, sont les mêmes qui avaient si mal accueilli le Prophète ﷺ lorsqu’il se rendit chez eux, qui l’avaient chassé de leur cité et avaient lancé à ses trousses leurs enfants et leurs ignorants pour le poursuivre à coups de pierres et de moqueries ? Rappelons que lorsque le Prophète ﷺ quitta Tâ’if pour retourner à La Mecque, Zayd b. al-Hâritha lui demanda : « Comment peux-tu revenir vers ceux qui t’ont expulsé ? » Le Prophète ﷺ lui répondit : « Ô Zayd, Dieu résoudra nos difficultés. Il fera triompher Sa religion et Son Prophète ﷺ. » Ces paroles se réalisent par la suite. Les habitants de La Mecque comme ceux de Tâ’if viennent finalement auprès du Prophète ﷺ pour embrasser la religion de Dieu. Que l’on considère les souffrances que les habitants de Tâ’if lui infligent, la déception qu’il éprouve après avoir parcouru monts et vallées dans l’espoir d’être écouté ou, à défaut, accueilli avec bienveillance. Face à une telle épreuve, le désir de vengeance paraît naturel. Pourtant, le Prophète ﷺ ne cherche jamais à se venger. Après avoir assiégé Tâ’if pendant plusieurs jours, il ordonne aux musulmans de lever le siège. Lorsque certains lui demandent d’invoquer Dieu contre ses habitants, il refuse et lève les mains vers le ciel en disant : « Ô mon Dieu, guide les habitants de Tâ’if et amène-les à l’islam. »
Lorsque Dieu exauce cette invocation, Abû Bakr et al-Mughîra b. Shu‘ba s’empressent d’annoncer au Prophète ﷺ cette heureuse nouvelle, sachant combien leur conversion le réjouira. Il sort alors à leur rencontre et consacre son temps à les conseiller et à les guider. Pourtant, il endure pendant de longues années leur hostilité alors qu’il ne leur veut que du bien, ici-bas comme dans l’au-delà. Eux se réjouissent de ses difficultés, tandis que lui ne se réjouit que de leur conversion. Est-ce simplement l’attitude d’un homme défendant des principes ou une foi librement choisie ? Ou bien est-ce la nature même des prophètes, entièrement tournée vers l’accomplissement de leur mission afin de comparaître devant Dieu avec l’espoir de Son agrément ? Pour celui qui suit cette voie, les souffrances et les épreuves deviennent plus faciles à supporter, et sa joie est immense lorsqu’il atteint le but qu’il poursuit. L’islam se résume à cet esprit qui ignore la rancune et les mauvaises intentions. Il prescrit le combat sans haine, autorise le recours à la force sans égoïsme ni arrogance, recommande la clémence sans faiblesse et l’amour sans qu’il détourne de Dieu. L’arrivée successive des délégations à Médine pour annoncer leur conversion à l’islam constitue l’accomplissement de cette victoire que le Prophète ﷺ attend avec tant d’espérance et que Dieu lui avait promise. Telle est la leçon qui se dégage du récit des délégations.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Il est permis d’accueillir un polythéiste dans une mosquée lorsque l’on espère lui faire connaître l’islam et l’y initier. Le Prophète ﷺ reçoit ainsi la délégation de Tâ’if dans sa mosquée afin de lui enseigner les principes de la religion. Si l’accueil des polythéistes est autorisé dans ce cadre, celui des juifs et des chrétiens l’est également. Le Prophète ﷺ reçoit de la même manière la délégation chrétienne de Najrân lorsqu’elle vient à sa rencontre pour découvrir la vérité et s’informer sur l’islam.
Al-Zarkashî écrit : « D’après al-Râfi‘î et al-Nawawî, un négateur peut entrer dans une mosquée — à l’exception de la Mosquée sacrée de La Mecque — avec l’autorisation des musulmans et sous certaines conditions : que la protection qui lui a été accordée ne comporte pas l’interdiction d’entrer dans les mosquées ; que le musulman qui lui en donne la permission jouisse de sa pleine capacité juridique ; qu’il entre pour écouter la récitation du Coran, dans l’espoir de sa conversion, ou pour effectuer un travail dans la mosquée. » Al-Qâdî Abû ‘Alî al-Fâriqî estime quant à lui qu’un non-musulman dont la conversion paraît totalement exclue ne doit pas être autorisé à entrer dans une mosquée, même s’il manifeste de l’intérêt pour l’enseignement religieux ou pour l’écoute du Coran.
L’entrée dans les mosquées doit en revanche être refusée à celui qui cherche à se moquer de l’islam ou qui agit par intérêt, dans l’espoir d’obtenir un avantage quelconque en retour. Selon al-Nawawî, les actes de manger et de dormir ne doivent pas être autorisés aux non-musulmans dans les mosquées. D’autres savants considèrent que cette interdiction doit être appliquée de manière encore plus stricte. Al-Fâriqî autorise toutefois l’entrée dans les mosquées pour l’apprentissage des langues, du calcul et d’autres disciplines utiles. Il va de soi que cette autorisation ne peut être accordée que si elle n’entraîne ni préjudice, ni profanation du lieu, ni perturbation des fidèles dans leur adoration. L’abus le plus grave consisterait à exposer les croyants à la tentation ou à troubler le recueillement de la prière. De même, transformer la mosquée en simple lieu de repos, de restauration ou de visite touristique motivée uniquement par l’admiration de son architecture ou de ses décorations constitue un usage qui s’éloigne de sa vocation première.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Le bon traitement des délégations ainsi que de tous ceux qui bénéficient de la protection des musulmans est une obligation. La différence entre les deux situations est la suivante : une délégation représente une tribu entière et se compose de plusieurs personnes, tandis que, dans le second cas, il s’agit d’un individu qui se rend seul auprès des musulmans et sollicite leur protection afin de mieux les connaître et de découvrir l’islam. Dieu ordonne aux musulmans d’accueillir favorablement et de protéger celui qui bénéficie d’une telle garantie de sécurité : « Si un polythéiste te demande asile, accorde-le-lui afin qu’il puisse entendre la parole de son Seigneur. Puis conduis-le en lieu sûr, car ce sont des gens qui vivent dans l’ignorance » (9 : 6). Les délégations doivent donc être traitées avec la même bienveillance que les personnes qui recherchent la protection des musulmans. L’accueil que le Prophète ﷺ réserve aux habitants de Tâ’if constitue à cet égard le meilleur exemple.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Ceux qui sont les plus aptes à gouverner et à assumer la fonction d’imam sont les hommes les mieux versés dans le Livre de Dieu. C’est pour cette raison que le Prophète ﷺ désigne ‘Uthmân b. Abî al-‘Âs à la tête de la tribu de Thaqîf. Son empressement à comprendre le Coran et à approfondir sa connaissance de l’islam plaît particulièrement au Prophète ﷺ. Durant son séjour à Médine avec les membres de sa délégation, il devient le plus versé d’entre eux dans le Livre de Dieu et dans les enseignements de l’islam. Car qu’est-ce que l’autorité, sinon une responsabilité religieuse consistant à édifier une société et un État fondés sur les principes de l’islam ? On comprend dès lors l’importance d’une telle condition.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Il n’est pas nécessaire qu’une statue soit effectivement adorée pour être détruite. Toutes les statues doivent être détruites, car le Prophète ﷺ fait lui-même détruire celles qui sont retirées de la Ka‘ba, bien qu’elles ne fassent pas toutes l’objet d’un culte comme d’autres statues idolâtriques. Cela rappelle l’interdiction de fabriquer des statues sous quelque forme que ce soit, sujet que nous avons déjà abordé, ainsi que l’interdiction d’en conserver chez soi, quelle qu’en soit la raison. Nous nous limitons ici à détailler la délégation de Tâ’if et laissons de côté les autres délégations qui se rendent cette année-là auprès du Prophète ﷺ, car elles n’apportent rien d’essentiel au sujet qui nous occupe. Il importe néanmoins de rappeler que ces délégations se répartissent en deux grandes catégories : les idolâtres d’une part, et les gens du Livre d’autre part. La plupart des idolâtres embrassent l’islam, puis retournent auprès des leurs afin de diffuser la foi en l’unicité de Dieu et le message de l’islam. Quant aux gens du Livre, la majorité d’entre eux demeurent attachés à leurs croyances juives ou chrétiennes. C’est notamment le cas de la délégation de Najrân.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)