Les juifs de Khaybar sont depuis longtemps hostiles à l’islam. Ils participent à la bataille des Coalisés et ne rejoignent pas les Quraychites dans le traité de paix signé à Hudaybiya. Par le passé, le Prophète ﷺ a écarté les principaux instigateurs des complots, mais malgré cela, les juifs de Khaybar continuent à manigancer contre les musulmans. En cette septième année de l’Hégire, deux raisons principales poussent les musulmans à lancer une expédition contre Khaybar. D’une part, Khaybar devient le refuge des juifs expulsés de Médine, qui restent profondément hostiles à l’islam et souhaitent attaquer la ville pour reprendre leurs terres. D’autre part, les juifs de Khaybar ont auparavant encouragé les Quraychites à attaquer Médine, notamment lors de la bataille des Coalisés, allant jusqu’à promettre la moitié de leur récolte de dattes aux Banû Ghatafân pour les inciter à participer. Cela montre clairement leur volonté de se débarrasser des musulmans. Par ailleurs, Khaybar constitue une puissance économique et militaire redoutable : la cité est organisée en forteresses difficiles d’accès, reliées entre elles, et capables de tenir une année entière grâce à leurs réserves. Les musulmans ne peuvent donc pas attendre une attaque. D’autant plus que les habitants préfèrent se retrancher dans leurs fortifications plutôt que de combattre à découvert. Les musulmans doivent alors intervenir afin de neutraliser cette menace et rétablir la sécurité à Khaybar et dans ses environs.
Le départ des musulmans
Le Prophète ﷺ sort à la tête de 1 400 hommes, tandis que 10 000 combattants les attendent derrière les forteresses de Khaybar. Comme le butin risque d’être considérable, il ne permet de participer à l’expédition qu’à ceux qui ont répondu à son appel lors du petit pèlerinage. Or, à cette occasion, aucun butin n’avait été obtenu, alors même que le voyage entre Médine et La Mecque était long, coûteux et éprouvant. Les compagnons qui avaient accompagné le Prophète ﷺ lors de ce pèlerinage avaient ainsi démontré leur sincérité et leur détachement à l’égard des biens matériels. Lorsque les Quraychites et les bédouins du Najd apprennent que le Prophète ﷺ se dirige vers les forteresses de Khaybar, ils pensent qu’il s’agit d’une plaisanterie, tant ces forteresses sont réputées imprenables.
L’armée musulmane part en direction d’al-Rajî‘, situé à l’est de Khaybar. Le Prophète ﷺ cherche ainsi à s’interposer entre les juifs de Khaybar et leurs alliés de Ghatafân. En effet, les juifs ont réussi à convaincre ces derniers, en échange de récoltes et d’argent, de se joindre à eux en cas d’attaque des musulmans. Alors que le Prophète ﷺ avance vers Khaybar, il envoie une patrouille en direction du territoire des Ghatafân. Craignant pour leurs familles et leurs biens, ces derniers font aussitôt demi-tour, pensant qu’une attaque musulmane vise leur territoire. Grâce à cette manœuvre, le Prophète ﷺ parvient à empêcher la participation des Ghatafân à la bataille de Khaybar, alors même qu’ils représentent une force importante, estimée à environ 4 000 hommes selon certaines sources.
Alors que les croyants approchent de Khaybar, le Prophète ﷺ fait venir Ibn al-Akwa‘, connu pour la beauté de sa voix, et lui demande de réciter quelques chants de chamelier. Ibn al-Akwa‘ déclame alors :
Par Dieu, sans Allâh nous ne serions pas guidés
Nous ne donnerions pas l’aumône et nous n’accomplirions pas la prière.
Si des gens agissent avec injustice contre nous
Et cherchent à nous détourner de notre religion,
Alors fais descendre sur nous la fermeté, ô mon Dieu,
Et affermis nos pas lorsque nous combattons.
Lorsqu’il termine, le Prophète ﷺ lui dit : « Que Dieu te fasse miséricorde. » ‘Umar comprend alors qu’Ibn al-Akwa‘ va trouver la mort, et il dit : « Tu as rendu la chose inéluctable, ô Envoyé de Dieu ! Si seulement tu nous avais laissés profiter plus longtemps de sa présence ! » ‘Umar sait que le Prophète ﷺ n’invoque la miséricorde de Dieu – Le Très Haut – sur quelqu’un que lorsqu’il sait qu’il est destiné au martyre.
Après deux jours et demi de marche, les musulmans ne sont plus qu’à une étape de leur destination. À la tombée de la nuit, accompagnés d’un guide, ils avancent en silence jusqu’aux abords des murailles de la cité. À l’aube, ils découvrent le « Jardin du Hijâz », avec ses riches palmeraies et ses vastes champs de blé. Ibn Hishâm rapporte : « Lorsque les musulmans arrivent à Khaybar, le Prophète ﷺ ordonne aux combattants de s’arrêter, puis il invoque Dieu en ces termes : “Ô Dieu, Seigneur des cieux et de tout ce qu’ils couvrent, Seigneur de la terre et de tout ce qu’elle porte, Seigneur du vent et de tout ce qu’il emporte, nous Te demandons de nous accorder le meilleur de ce que contient ce village, l’élite de ses habitants, et de nous préserver du mal qu’ils pourraient nous faire.” Il ordonne ensuite à ses hommes d’avancer. Lorsque le Prophète ﷺ envisage d’attaquer une tribu, il attend le matin : s’il entend l’appel à la prière venant de chez eux, il s’abstient de combattre ; s’il ne l’entend pas, il lance l’attaque. » Au matin, les travailleurs agricoles sortent et découvrent l’armée musulmane devant leurs forteresses.
Le début de la bataille
Les juifs tiennent un conseil de guerre et décident de se retrancher dans leurs forteresses en combattant par groupes séparés, ce qui révèle leur manque d’unité, contrairement à l’armée musulmane qui reste unie et disciplinée. Les musulmans attaquent alors forteresse après forteresse, sans que les combattants de l’une viennent soutenir ceux de l’autre. Cette stratégie permet de réduire l’écart numérique et met à l’épreuve l’endurance des musulmans engagés dans une longue campagne loin de chez eux. Les hommes de Khaybar comptent parmi les meilleurs tireurs de toute l’Arabie, et jamais les musulmans n’ont autant eu recours à leurs boucliers. Au camp, les femmes doivent faire face à un grand nombre de blessés à soigner.
Lorsque le Prophète ﷺ arrive à Khaybar, il invoque : « Ô Dieu ! Seigneur des cieux et de tout ce qu’ils couvrent ! Seigneur des terres et de tout ce qu’elles portent ! Seigneur des vents et de tout ce qu’ils ont emporté ! Nous Te demandons le bien de cette ville, le bien de ses habitants et le bien qui s’y trouve ! Nous cherchons refuge auprès de Toi contre son mal, le mal de ses habitants et tout mal qui s’y trouve ! Avancez au nom de Dieu. »
Après environ six jours de siège, un espion juif est capturé. En échange de la vie sauve, il indique quelle est la forteresse la moins bien gardée tout en étant la plus importante. Cette forteresse renferme de nombreuses armes, dont des machines de guerre utilisées pour prendre d’assaut d’autres positions. Le jour suivant, elle tombe entre les mains des musulmans, qui s’emparent notamment d’une baliste pour lancer des rochers et de deux tortues, utilisées pour protéger les combattants lors de l’approche des fortifications.
Le château fort de Na‘îm
Le château fort de Na‘îm est le plus résistant. Après treize jours de siège, la situation devient éprouvante et préoccupante pour l’armée musulmane, car toutes les attaques sont repoussées. Le Prophète ﷺ confie d’abord l’étendard à Abû Bakr, qui combat toute la journée sans parvenir à percer la défense. Le lendemain, ‘Umar prend à son tour l’étendard, mais sans plus de succès. Le soir venu, lors de la prière, le Prophète ﷺ stimule ses troupes en déclarant : « Je donnerai l’étendard demain, après la prière de l’aube, à un homme à qui sera accordée la victoire, qui ne fuit pas devant le danger, qui aime Allah et Son Messager, et qu’Allah et Son Messager aiment. » Il ne mentionne pas son nom, et tous les compagnons espèrent être désignés, ce qui ravive leur moral et leur enthousiasme.
Le lendemain matin, les compagnons se pressent pour être au premier rang lors de la prière, espérant être l’homme que le Prophète ﷺ va désigner. Après la prière, le Prophète ﷺ demande le grand étendard noir des croyants, surnommé « l’Aigle », puis le fait planter devant tous. Il appelle ensuite son gendre ‘Alî b. Abî Tâlib et lui dit : « Prends l’étendard, avance vers la forteresse, et ne te retourne pas jusqu’à ce que Dieu t’accorde la victoire. » ‘Alî s’élance et finit par planter l’étendard sur des rochers dominant le fortin. Un juif, du haut de la forteresse, l’interpelle : « Qui es-tu ? » ‘Alî répond : « Je suis ‘Alî b. Abî Tâlib. » L’homme réplique alors : « Par ce qui a été révélé à Moïse, vous nous avez vaincus ! » ‘Alî ne quitte les lieux qu’après avoir pris le fortin. L’un des compagnons rapporte : « Nous étions avec ‘Alî b. Abî Tâlib lorsque le Messager de Dieu ﷺ l’envoya avec l’étendard. Lorsqu’il s’approcha du fortin, ses habitants sortirent à sa rencontre et il les combattit. Un juif frappa ‘Alî, et son bouclier tomba de sa main. Il saisit alors une porte près du fortin et s’en servit comme bouclier. Il la teint ainsi tout le temps du combat, jusqu’à ce que Dieu lui accorde la victoire, puis il la jeta une fois le combat terminé. Je me souviens que nous étions huit hommes à tenter de la renverser, sans y parvenir. »
La citadelle de Zubayr et la forteresse de Qamûs
La citadelle de Zubayr est la mieux défendue. Après trois jours de siège, un juif informe le Prophète ﷺ de l’existence d’une source souterraine qui alimente le fort en eau potable, une ressource secrète qui peut prolonger le siège indéfiniment. En échange de la vie sauve, il propose d’expliquer comment venir à bout de la citadelle. Il indique qu’un escalier mène à un ruisseau et que si cette source est coupée de l’extérieur, la soif contraindra les assiégés à sortir combattre ou à se rendre. Sans attendre, le Prophète ﷺ met ce plan à exécution. Privés d’eau, les juifs sont forcés de sortir, ce qui donne lieu à un combat intense entre eux et les musulmans : quelques croyants et une dizaine de juifs sont tués, mais le fort tombe finalement entre les mains des musulmans.
La forteresse de Qamûs appartient à la famille de Kinâna, l’une des plus puissantes et des plus riches des Banû Nadîr. Certains de ses membres y sont installés depuis longtemps, tandis que d’autres, comme Kinâna, s’y établissent après leur expulsion de Médine. Kinâna parvient à négocier avec le Prophète ﷺ qu’aucun membre de sa famille ne soit tué ni réduit en captivité, à condition qu’ils quittent Khaybar en laissant tous leurs biens aux musulmans. Le Prophète ﷺ ajoute cependant une clause claire : « Celui qui dissimule une partie de ses biens sera mis à mort. » Tous acceptent cet accord, et Abû Bakr, ‘Umar, ‘Alî, Zubayr ainsi que dix juifs en sont témoins. La question se pose alors de savoir où se trouve le célèbre trésor des Banû Nadîr. Kinâna affirme qu’il a été vendu pour acheter jdes armes et renforcer les fortifications. Mais après une journée de recherches, le trésor est découvert par les musulmans. Kinâna est alors exécuté, ainsi que son cousin impliqué dans la dissimulation. Quant à leur famille, elle est faite captive.
L’épouse de Kinâna s’appelle Safiyya. Elle est la fille de Huyay, qui est exécuté après la bataille des Coalisés lors de l’expédition contre les Banû Qurayza. Contrairement à son époux et à son père, Safiyya est croyante et convaincue que Muhammad ﷺ est le Messager de Dieu. Dans un récit rapporté par Ibn Ishâq, elle raconte : « J’étais l’enfant le plus cher dans le cœur de mon père et dans celui de mon oncle Abû Yâsir. Chaque fois qu’ils me voyaient avec l’un de leurs enfants, ils me prenaient dans leurs bras à l’exclusion des autres. Mais lorsque le Messager de Dieu ﷺ s’installe à Qubâ’ chez les Banû ‘Amr fils de ‘Awf, mon père, Huyay fils d’Akhtab, et mon oncle, Abû Yâsir fils d’Akhtab, vont le voir et ne repartent qu’au coucher du soleil, marchant lentement et visiblement accablés. Comme à mon habitude, je cours vers eux pour qu’ils me sourient, mais cette fois ils ne se tournent pas vers moi, tant leur chagrin est grand. J’entends alors mon oncle Abû Yâsir demander à mon père : “Est-ce bien lui ?” Il répond : “Par Dieu, c’est bien lui !” Mon oncle demande : “L’as-tu vraiment reconnu ?” Il répond : “Oui.” Mon oncle dit alors : “Que ressens-tu à son égard ?” Il rétorque : “Je le haïrai aussi longtemps que je vivrai !” » On rapporte également que, quelques jours avant la prise de Khaybar, Safiyya voit en rêve la lune tomber dans son giron. Lorsqu’elle raconte ce rêve à son mari, il lui dit : « Cela signifie que tu désires Muhammad, le roi du Hijâz ! » Puis il la frappe si violemment que, lorsque le Prophète ﷺ l’épouse, la trace du coup est encore visible sur son visage. Quant aux deux dernières forteresses, elles tombent rapidement et se rendent aux mêmes conditions que celles acceptées par Kinâna.
Après la bataille de Khaybar
On rapporte qu’un berger du nom d’al-Aswad vient trouver le Prophète ﷺ au cours du siège d’une des forteresses de Khaybar. Il amène avec lui des moutons qu’il garde pour le compte d’un juif. Après avoir découvert l’islam, il se convertit. Al-Aswad demande alors : « Ô Envoyé de Dieu ! J’étais au service du propriétaire de ces moutons, qui me les a confiés en dépôt ; que dois-je en faire ? » Le Prophète ﷺ lui répond : « Lance des cailloux vers eux, et ils retourneront à leur propriétaire. » Al-Aswad s’exécute et crie en jetant des cailloux en direction du troupeau : « Retournez à votre propriétaire, je ne vous conduirai plus jamais. » Après avoir restitué les moutons, il s’avance pour combattre. Il est alors atteint par une pierre et tombe en martyr. L’histoire d’al-Aswad illustre avec force la probité du Prophète ﷺ.
À la fin de la bataille, le Prophète ﷺ exige que les juifs quittent Khaybar, mais ceux-ci demandent à rester pour cultiver les terres. Le Prophète ﷺ, qui pose cette condition dans une logique de négociation, accepte finalement de les maintenir sur place à condition qu’ils remettent chaque année aux musulmans une part de leurs récoltes, environ la moitié. Cette clause représente un avantage important pour les musulmans : en laissant les habitants de Khaybar travailler leurs terres, ils bénéficient de leur production tout en limitant les risques de nouvelles hostilités. Le Prophète ﷺ accepte donc leur demande, tout en précisant que, s’il décide un jour de les expulser, ils devront quitter la région sans s’y opposer. Quant au butin de guerre, il le répartit entre les musulmans en attribuant une part au fantassin et une double part au cavalier ; comme l’explique Nâfi‘ dans un récit rapporté par al-Bukhârî : celui qui possède un cheval reçoit trois parts, tandis que celui qui n’en a pas n’en reçoit qu’une seule.
Tandis que le Prophète ﷺ se trouve encore à Khaybar, Ja‘far b. Abî Tâlib vient le rejoindre avec seize hommes et femmes revenus d’Abyssinie. Le Prophète ﷺ leur accorde une part du butin, après avoir obtenu l’accord des musulmans. Ibn Hishâm rapporte : « Lorsque Ja‘far b. Abî Tâlib rencontre le Prophète ﷺ, celui-ci l’étreint et l’embrasse entre les deux yeux. On ne sait pas ce qui le rend le plus heureux : la prise de Khaybar ou le retour de Ja‘far. »
Avant de quitter la région pour Médine, une femme juive appelée Zaynab bint al-Hârith invite le Prophète ﷺ à manger un rôti d’agneau qu’elle a soigneusement empoisonné. Il en goûte un morceau, mais le recrache aussitôt. À ses côtés se trouve Bishr b. al-Barâ’, qui goûte également puis avale sa bouchée. Le Prophète ﷺ dit : « Cet os m’informe qu’il est empoisonné. » Il fait alors venir Zaynab, qui reconnaît avoir empoisonné l’agneau. Le Prophète ﷺ lui demande : « Qu’est-ce qui t’a poussée à faire cela ? » Elle répond : « Tu as fait à mon peuple ce que tu sais. Je me suis dit : s’il est un roi, je me débarrasserai de lui ; et s’il est Prophète, il sera averti. » Comme un homme meurt des suites du poison, le Prophète ﷺ ordonne son exécution. Il est également rapporté qu’il lui accorde le pardon après sa conversion à l’islam.
Avant de regagner Médine, le Prophète ﷺ confie Khaybar à Sawâd b. Ghaziyya, un Médinois des Banû ‘Adî, qui lui offre par la suite des dattes d’excellente qualité. Le Prophète ﷺ lui demande : « Les dattes de Khaybar sont-elles toutes de cette qualité ? » Sawâd lui répond : « Non. Nous échangeons deux à trois mesures de dattes de moindre qualité contre une seule de cette qualité. » Le Prophète ﷺ lui dit alors : « Ne faites plus cela. Vendez plutôt vos dattes contre des dirhams, puis utilisez-les pour acheter des dattes de meilleure qualité. »
Après la libération de Khaybar, les musulmans se dirigent vers le nord-est, en direction de Fadak. Lorsque les juifs de cette région apprennent l’approche de l’armée musulmane, ils se rendent aux mêmes conditions que ceux de Khaybar. Les croyants assiègent ensuite les juifs de Wadî al-Qurâ, qui ont formé une alliance avec ceux de Khaybar. Après trois jours de siège, ils se rendent à leur tour dans les mêmes conditions. On rapporte qu’avant d’entrer dans la région de Wadî al-Qurâ, un serviteur du Prophète ﷺ pose une selle sur la chamelle de l’Envoyé de Dieu ﷺ lorsqu’une flèche inconnue le frappe et le tue. En voyant cela, les compagnons s’écrient : « Félicitations pour lui ! Il entrera au Paradis. » Le Messager de Dieu ﷺ répond alors : « Non ! Par Celui qui tient l’âme de Muhammad, sa couverture brûle maintenant sur lui en enfer : il l’avait prise frauduleusement dans le butin le jour de Khaybar. »
Lorsque le Messager de Dieu ﷺ quitte Khaybar, il dit à ses compagnons, vers la fin de la nuit : « Qui veillera pour nous réveiller afin d’accomplir la prière du matin ? Peut-être nous endormirons-nous. » Bilâl répond : « Moi, ô Envoyé de Dieu ﷺ, je veillerai sur vous. » Le Prophète ﷺ et les croyants s’endorment tandis que Bilâl passe une partie de la nuit en prière. Mais lorsque l’heure de la prière approche, il est lui aussi gagné par le sommeil. Le Prophète ﷺ ne se réveille qu’au lever du soleil. En se levant, il réveille Bilâl et lui dit : « Qu’as-tu fait, ô Bilâl, avec nous ? » Bilâl répond : « Ô Envoyé de Dieu ! Ce qui s’est emparé de moi est ce qui s’est emparé de toi. » Le Prophète ﷺ lui dit : « Tu as dit la vérité. » Il fait alors ses ablutions et dirige la prière avec les croyants. Après cela, il leur dit : « Si vous oubliez une prière, accomplissez-la dès que vous vous en souvenez, car Dieu dit : “Adore-Moi donc et accomplis la prière en souvenir de Moi” (20 : 14). » La chute de Khaybar et des tribus juives environnantes marque la fin de leur présence militaire et politique en Arabie. Ce n’est que des années plus tard, sous le califat de ‘Umar b. al-Khattâb, que celui-ci leur demandera de quitter définitivement la péninsule.
- L’expédition de Khaybar entre offensive et sécurité
- Combat et appel préalable à l’islam
- Corruption des peuples et chute des sociétés
- Répartition du butin et part du Prophète ﷺ
- Partage du butin et accord des combattants
- Miracles de Khaybar et protection du Prophète ﷺ
- Légendes médiévales autour de la mort du Prophète ﷺ
- Accueil du voyageur et accolade en islam
- Contrat d’arrosage et métayage en islam
- Interdiction de l’usure et moyens licites
- Rupture de l’accord et expulsion des juifs de Khaybar
- Déclin des peuples et transmission de la souveraineté
La première observation qui vient à l’esprit au sujet de cette expédition est qu’elle diffère, par sa nature, de toutes celles qui l’ont précédée. Les expéditions antérieures étaient essentiellement défensives : les musulmans répondaient aux agressions répétées de leurs ennemis, comme nous l’avons vu en étudiant les causes de chacune d’elles. En revanche, l’expédition de Khaybar, qui survient juste après celle menée contre les Banû Qurayza et après le traité de paix de Hudaybiya, se déroule dans des circonstances nouvelles, inconnues jusque-là des musulmans. Elle marque ainsi le début d’une nouvelle étape après Hudaybiya. L’expédition de Khaybar constitue la première offensive menée par le Prophète ﷺ contre des tribus juives installées à Khaybar, sans qu’ils aient eux-mêmes déclenché directement les hostilités à ce moment précis. Selon cette lecture des événements, la cause principale de cette expédition réside dans l’appel adressé aux juifs à embrasser l’islam. Les musulmans devaient alors faire face au refus de cet appel, ainsi qu’à l’hostilité persistante et à l’animosité que certains nourrissaient envers eux, malgré une longue période d’invitation pacifique fondée sur la persuasion. Le Prophète ﷺ passa la première nuit à Khaybar sans engager de combat, au point que personne ne remarqua leur présence. Il attendit l’aube et, conformément à la pratique connue dans la législation musulmane, comme aucun appel à la prière ne se faisait entendre, il décida alors de lancer l’attaque. Nous avons déjà mentionné que le Prophète ﷺ menait généralement ses offensives à l’aube lorsqu’aucun appel à la prière (adhân) n’était entendu. Cette compréhension est renforcée par la parole adressée par le Prophète ﷺ à ‘Alî, chargé de porter l’étendard. Lorsque ce dernier demanda s’il devait combattre les juifs jusqu’à leur conversion, le Prophète ﷺ répondit : « Avance doucement jusqu’à parvenir sur leur territoire, puis appelle-les à l’islam et informe-les des devoirs qu’ils ont envers Allah. »
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
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La campagne menée par le Prophète ﷺ contre Khaybar et les tribus juives des environs était considérée comme justifiée sur les plans politique, religieux et économique. D’ailleurs, même parmi les orientalistes les plus critiques, peu ont contesté cette expédition. William Montgomery Watt écrit à ce sujet : « Si les juifs de Médine, après l’exécution des Banû Qurayza, semblaient revenus au calme, ceux de Khaybar — parmi lesquels les chefs des Banû Nadîr étaient les plus actifs — demeuraient animés envers Muhammad d’un profond désir de vengeance. Ils utilisaient leurs richesses pour encourager les tribus arabes voisines, notamment les puissantes tribus de Ghatafân, à se joindre à eux contre les musulmans. Muhammad avait donc là une raison évidente d’attaquer Khaybar. » En revanche, l’analyse de Maurice Gaudefroy-Demombynes apparaît plus confuse et contradictoire. Il affirme notamment que « Muhammad commença un siège pour lequel il était mal préparé ». Pourtant, si les musulmans avaient réellement été mal préparés sur le plan militaire, comment expliquer la prise de l’ensemble des fortins de Khaybar en quarante jours seulement ? Il avance également que « les musulmans éprouvaient une certaine inquiétude à l’idée d’attaquer ces repaires juifs, dont certains habitants avaient autrefois été leurs voisins et alliés à Médine ». Une telle affirmation paraît difficile à concilier avec le contexte historique présenté ici, puisque ces groupes étaient accusés par les sources musulmanes d’avoir poursuivi leurs complots contre Médine et d’avoir encouragé les Qurayshites ainsi que les tribus de Ghatafân à former des coalitions contre le Prophète ﷺ et les musulmans. Malgré la difficulté de cette campagne, les pertes musulmanes restèrent relativement limitées, avec environ une vingtaine de morts, alors même qu’ils durent affronter et prendre sept fortins fortifiés.
‘Abdurrahman Badawi (Défense de la vie du Prophète Muhammad contre ses détracteurs)
Selon l’avis des Shaféites et de la majorité des juristes musulmans, il est permis de combattre un peuple ayant déjà reçu l’appel à l’Islam, même sans nouvel avertissement préalable. Ils s’appuient notamment sur le comportement du Prophète ﷺ lors de l’expédition de Khaybar. Toutefois, l’appel préalable à l’Islam ainsi que l’enseignement de ses principes demeurent unanimement reconnus et recommandés par les savants.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Les Arabes étaient habitués au type de guerre privilégié par les juifs, qui répugnaient généralement au combat direct sur le champ de bataille et préféraient se retrancher derrière leurs fortifications. Certains expliquent cela par leur attachement à la vie et leur crainte de la mort. Lorsque le Prophète ﷺ les vit se précipiter vers leurs fortins, il voulut accentuer leur effroi en proclamant : « Allah est le Plus Grand ! Khaybar est détruite. Quel mauvais matin pour ceux qui sont avertis de notre arrivée ! » (al-Bukhârî). Les sociétés corrompues portent souvent en elles-mêmes les causes de leur propre déclin. Il est rapporté que le Prophète ﷺ a dit : « Lorsque la débauche et l’usure se répandent dans une cité, elle attire sur elle la colère d’Allah » (al-Hâkim). Certaines sources décrivent une partie des juifs de cette époque comme étant connus pour la pratique de l’usure, la corruption morale et les comportements dissolus. Toutefois, cela n’empêche pas qu’il existait parmi eux des hommes et des femmes attachés à la morale et à la chasteté. Le Coran le rappelle clairement : « Et parmi le peuple de Moïse, il existe une communauté qui guide selon la vérité et qui, par elle, exerce la justice » (7 : 159). Ainsi, les textes distinguent entre les comportements de certains groupes et l’existence, parmi eux, de personnes droites et justes. Mais c’est la majorité qui détermine le devenir des peuples.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Les quatre cinquièmes du butin étaient répartis entre les combattants : le fantassin recevait une part, tandis que le cavalier en recevait trois, une pour lui-même et deux pour son cheval. Le cinquième restant était ensuite divisé conformément au verset suivant : « Sachez que, sur tout butin que vous faites, le cinquième revient à Allah, au Messager, à ses proches, aux orphelins, aux pauvres et au voyageur démuni, si vous croyez en Allah et en ce que Nous avons fait descendre sur Notre serviteur » (8 : 41). Selon les écoles shaféite et hanafite, la part qui revenait au Prophète ﷺ devait, après son décès, être redistribuée dans l’intérêt des musulmans. D’autres savants considéraient qu’elle revenait au calife, qui pouvait alors l’utiliser pour les besoins de la communauté selon ce qu’il jugeait approprié. En réalité, ces deux avis restent proches dans leur finalité, puisqu’ils visent tous deux l’intérêt général des musulmans.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Concernant la légitimité du partage du butin avec les absents au combat, cela n’était possible qu’avec l’accord de ceux à qui le butin revenait légitimement. Le Prophète ﷺ ne donna une part du butin à Ja‘far b. Abî Tâlib et à ses compagnons revenus du Yémen et d’Abyssinie qu’après avoir obtenu l’autorisation des musulmans. Al-Bukhârî ne mentionne pas cette condition, tandis qu’al-Bayhaqî précise que le Prophète ﷺ consulta les musulmans, qui acceptèrent alors de partager le butin avec les nouveaux arrivants. Cela montre qu’un geste dépassant le strict cadre de la répartition habituelle pouvait être accepté avec le consentement collectif. L’importance de cette condition apparaît également dans le cas de Abân b. Sa‘îd. Le Prophète ﷺ l’avait envoyé au Najd à la tête d’un détachement, et il n’arriva à Khaybar qu’à la fin des combats. Il demanda alors : « Ô Messager de Dieu, donne-moi ma part du butin. » Mais le Prophète ﷺ ne lui attribua rien. D’un côté, l’exemple des émigrés revenus du Yémen et d’Abyssinie montre donc la nécessité de l’accord des combattants concernés ; de l’autre, le cas de Abân b. Sa‘îd indique que cette autorisation ne conduit pas nécessairement à un partage dans tous les cas. On peut alors s’interroger sur l’application de ces règles avec l’évolution des guerres, des systèmes politiques et des soldes militaires. Nous avons déjà vu que, selon Abû Hanîfa et Mâlik, les biens immobiliers acquis suite à un combat ne devaient pas être distribués aux combattants, sauf en cas de nécessité ou d’intérêt général reconnu. Quant aux biens mobiliers, ils étaient répartis entre les combattants victorieux selon la méthode appliquée par le Prophète ﷺ, tout en tenant compte des réalités du combat et des différents rôles occupés par les soldats. Rien n’empêche alors que ces droits soient accordés sous forme de soldes, de rémunérations ou de primes régulières. L’essentiel est que l’État ne s’approprie pas injustement ces biens au détriment de ceux à qui ils reviennent légitimement.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Deux événements survenus durant cette expédition sont rapportés de manière authentique dans les hadiths et considérés comme des miracles par lesquels Dieu soutint le Prophète ﷺ. Le premier concerne ‘Alî, qui souffrait fortement des yeux. Le Prophète ﷺ crachota alors dans ses yeux, et ils furent guéris immédiatement. Le second concerne l’épisode de l’agneau empoisonné. Dieu révéla au Prophète ﷺ que la viande qu’on lui présentait était empoisonnée. Cependant, Bishr b. al-Barâ’ en mangea une bouchée avant que le Prophète ﷺ ne puisse l’en avertir, et il en mourut. Cet événement constitue, parmi d’autres, une preuve de la protection accordée par Dieu à Son Prophète ﷺ, conformément à Sa parole : « Allah te protégera des hommes » (5 : 67). Nous avons déjà mentionné que les récits divergent au sujet de la femme juive qui avait préparé ce poison. Selon Ibn Shihâb al-Zuhrî et d’autres savants, l’avis le plus probable est qu’elle se serait convertie à l’islam. D’après un récit rapporté par Muslim, le Prophète ﷺ ne l’aurait alors pas fait exécuter. Selon cette analyse, il n’est pas certain qu’elle devait être condamnée à mort, car le principe juridique veut que la conversion efface les fautes commises auparavant. La peine liée à un meurtre s’applique lorsqu’il est commis après l’entrée en islam. Quant aux actes accomplis avant la conversion, leur jugement dépend des règles liées à l’état de guerre existant auparavant, lequel prend fin avec l’acceptation de l’islam.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
L’auteur du Liber Nycolay affirme que le Prophète ﷺ, qu’il appelle « Nicolas-Mahomet », aurait été tué par un homme nommé Marzuco, dont l’épouse, Carufa, aurait suscité l’amour de Mahomet-Nicolas. Selon ce récit légendaire, après l’avoir tué, Marzuco et sa femme auraient inventé une histoire afin d’éviter la colère des croyants. Ils prétendirent que des anges avaient élevé Mahomet-Nicolas au ciel et que Carufa, tentant de le retenir, n’aurait gardé dans sa main que son pied. Pour convaincre le peuple, ils montrèrent ce pied comme preuve de leur récit. Cette même légende apparaît chez Pier Pascasio, qui raconte que Mahomet aurait été amoureux d’une femme juive et que celle-ci, avec d’autres juifs, aurait comploté pour le tuer. Elle l’aurait invité chez elle avant qu’il ne soit assassiné et amputé de son pied gauche, tandis que le reste de son corps aurait été dévoré par des porcs. La femme aurait ensuite conservé ce pied et prétendu que deux anges avaient élevé Mahomet au ciel alors qu’elle tentait de le retenir. Ces récits illustrent l’imaginaire légendaire de certains auteurs européens du XIIIe siècle, qui semblent avoir transformé un événement mentionné dans les ouvrages de sîra : la tentative d’empoisonnement du Prophète ﷺ par Zaynab bint al-Hârith, épouse de Sallâm b. Mishkam, un chef juif de Khaybar. Elle lui avait servi une agnelle rôtie contenant du poison. Avec le temps, Zaynab devint « Carufa » dans ces récits, et Sallâm b. Mishkam fut transformé en « Marzuco ». Une simple tentative d’empoisonnement fut ainsi déformée en un récit fantastique d’assassinat. Face à ces légendes contradictoires autour du prophète de l’islam, Jacopo da Varagine adopta une position plus proche des récits historiques connus. Dans sa Legenda aurea, il rapporte que le Prophète ﷺ mourut des suites d’un poison introduit plusieurs années auparavant dans la viande d’un agneau.
‘Abdurrahman Badawi (Défense de la vie du Prophète Muhammad contre ses détracteurs)
Le baiser et l’accolade adressés à un voyageur de retour ou à une personne absente depuis longtemps sont considérés comme parfaitement légitimes. Les savants ne divergent pas sur cette question. Ils s’appuient notamment sur l’accueil que le Prophète ﷺ réserva à Ja‘far b. Abî Tâlib lors de son retour d’Abyssinie. Ce hadith est rapporté par Abû Dâwûd à partir de chaînes de transmission jugées fiables. Al-Tirmidhî rapporte également d’après ‘Â’isha bint Abî Bakr : « Le Prophète ﷺ était chez moi lorsque Zayd b. al-Hâritha arriva à Médine. Cherchant le Prophète ﷺ, il frappa à la porte. Le Prophète ﷺ se leva pour l’accueillir, l’étreignit et l’embrassa. » Un autre hadith rapporté par al-Tirmidhî d’après Anas b. Mâlik peut sembler, à première vue, poser question : un homme demanda au Prophète ﷺ : « Ô Messager de Dieu, lorsque l’un de nous rencontre son frère ou son ami, doit-il s’incliner devant lui ? » Il répondit : « Non. » L’homme demanda ensuite : « Doit-il l’étreindre et l’embrasser ? » Le Prophète ﷺ répondit : « Non plus. » Puis il demanda : « Doit-il lui serrer la main ? » Le Prophète ﷺ répondit : « Oui. » Les savants expliquent toutefois que ce dernier hadith concerne les rencontres habituelles et quotidiennes. Dans ce contexte, les embrassades et accolades répétées sont déconseillées. Cela ne contredit donc pas l’accueil exceptionnel réservé par le Prophète ﷺ à Ja‘far et à Zayd lors de leur retour après une longue absence.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Il s’agit d’un contrat par lequel le propriétaire d’un terrain confie à une autre personne l’entretien de ses plantations, leur arrosage et leur exploitation, en échange d’un partage des récoltes. Mâlik, al-Shâfi‘î et Ahmad considèrent ce type de contrat comme parfaitement licite, en se basant sur la manière dont le Prophète ﷺ traita avec les habitants de Khaybar. Abû Hanîfa est le seul à soutenir l’avis contraire. Selon lui, le hadith ne constitue pas une preuve suffisante, car Khaybar ayant été conquise par la force, ses habitants étaient désormais soumis à l’autorité du Prophète ﷺ et leurs biens relevaient de sa disposition. Toutefois, Mâlik et al-Shâfi‘î rejoignent l’avis majoritaire et considèrent ce contrat comme légitime.
Les savants ont également divergé sur l’étendue de cette permission : certains estiment qu’elle concerne toutes les plantations, tandis que d’autres la limitent aux dattiers et aux vignes, puisque les terres de Khaybar étaient principalement composées de ces cultures. Beaucoup de juristes ont néanmoins adopté l’avis de la généralisation. Quant au métayage — contrat par lequel un propriétaire confie une terre agricole à un cultivateur en échange d’une part des récoltes — plusieurs savants qui autorisent pourtant le contrat d’arrosage, y compris parmi les shaféites, l’ont désapprouvé. Ils s’appuient notamment sur un hadith authentique rapporté par Muslim indiquant que le Prophète ﷺ autorisa la location contre une somme d’argent mais interdit certaines formes de métayage, sauf lorsqu’il était lié à un contrat d’entretien agricole déjà établi. Cependant, en examinant les circonstances et les objectifs de cette interdiction, certains savants ont considéré que le métayage et le contrat d’arrosage pouvaient tous deux être autorisés. Selon cette lecture, l’interdiction initiale du métayage était liée à la situation économique difficile des musulmans à cette époque, notamment celle des émigrés qui ne possédaient pas de terres. Le Prophète ﷺ encourageait alors les habitants de Médine à faire preuve de solidarité et de générosité envers eux. Jâbir b. ‘Abdallâh rapporte : « Les habitants de Médine possédaient de vastes terres qu’ils louaient contre le tiers ou le quart des récoltes. Le Prophète ﷺ leur dit : “Que celui qui possède une terre la cultive lui-même, ou qu’il la donne à son frère. S’il refuse, qu’il la conserve.” » Par la suite, lorsque la situation financière des musulmans s’améliora et que le besoin diminua, le métayage fut de nouveau pratiqué. Cela est confirmé par son usage à l’époque du Prophète ﷺ puis sous les califes après lui.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Concernant l’interdiction d’échanger des aliments de même nature mais de qualité différente avec une différence de quantité, le Prophète ﷺ l’a clairement interdite dans plusieurs hadiths authentiques. Parmi eux figure celui rapporté par Muslim d’après ‘Ubâda b. al-Sâmit : « J’ai entendu le Prophète ﷺ interdire l’échange de l’or contre l’or, de l’argent contre l’argent, des dattes contre les dattes, du froment contre le froment, de l’orge contre l’orge et du sel contre le sel, sauf lorsqu’ils sont échangés en quantités égales et de même nature. Celui qui prend un surplus ou en demande tombe dans l’usure. » Al-Bukhârî rapporte également que le Prophète ﷺ interdit d’échanger des dattes de mauvaise qualité contre des dattes meilleures avec une différence de quantité. L’objectif de cette interdiction est largement développé dans les ouvrages de jurisprudence. Ce qui retient ici particulièrement l’attention, c’est que le Prophète ﷺ orienta celui qui souhaitait obtenir de meilleures dattes vers une méthode licite : vendre d’abord les dattes de moindre qualité, puis utiliser cet argent pour acheter des dattes de meilleure qualité. Ainsi, il montra une voie permise permettant d’éviter l’usure tout en atteignant le résultat recherché. À partir de cela, certains juristes ont déduit qu’il était permis de recourir à des moyens licites afin d’obtenir légalement ce qu’il serait interdit d’obtenir directement par une méthode illicite, tant que l’acte en lui-même demeure conforme à la loi religieuse. C’est le cas du mariage d’un homme avec une femme divorcée dans l’espoir qu’elle puisse ensuite retourner vers son premier mari, à condition que cela ne soit pas stipulé dans le contrat, ou encore le cas d’un créancier donnant sa zakât à son débiteur incapable de rembourser sa dette, puis récupérant ensuite son dû après paiement. Al-Bûtî critique la position d’Ibn al-Qayyim, qui considère que les actes doivent être jugés selon leurs intentions et estime qu’utiliser un acte légal pour atteindre un autre objectif peut constituer une forme de détournement de la loi. Selon al-Bûtî, cette position contredit certains hadiths authentiques ainsi que certaines analyses développées par Ibn al-Qayyim lui-même dans A‘lâm al-Muwaqqa‘în, où il critique parfois certains procédés juridiques avant d’en admettre d’autres quelques pages plus loin.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Les juifs de Khaybar furent poussés par leur hostilité envers les musulmans à commettre certains actes graves. Ils assassinèrent notamment un homme parmi les Ansâr. Plus tard, sous le califat de ‘Umar b. al-Khattâb, un incident important conduisit à l’abrogation de l’accord conclu avec eux : les juifs avaient brisé les deux mains de ‘Abdallâh b. ‘Umar furent brisées. À cette occasion, ‘Umar prononça l’allocution suivante : « Le Messager de Dieu ﷺ avait stipulé dans son accord avec les juifs que nous avions le droit de les expulser si cela devenait nécessaire. Ils ont porté atteinte à ‘Abdallâh b. ‘Umar, comme ils avaient auparavant tué un médinois. Nous ne doutons pas de leur responsabilité, car nous n’avons dans cette région aucun autre adversaire. Que ceux qui possèdent des biens à Khaybar aillent les récupérer, car je vais en expulser ses habitants. » Puis il les expulsa (al-Bukhârî et Muslim).
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
La leçon à retenir de ces batailles et des expulsions qui les suivirent est que la terre appartient à Allah, qui en fait héritier qui Il veut parmi Ses serviteurs. Il retire Ses bienfaits aux communautés qui sombrent dans la corruption et les accorde à ceux qui savent en reconnaître la valeur et remercier Dieu pour eux. Toute communauté libre qui dépasse les limites de la justice et manque de piété envers Dieu finit par perdre sa souveraineté et tomber sous la domination d’autres peuples qui dirigent alors ses affaires selon leur volonté. Cette loi s’est appliquée sévèrement aux descendants d’Isrâ’îl (Jacob) après qu’ils eurent délaissé les prescriptions de la Torah pour suivre leurs passions. Il en fut de même pour les musulmans lorsqu’ils s’égarèrent en reniant les bienfaits de la guidée divine : « Tel est le châtiment de ton Seigneur quand Il sévit contre les cités criminelles. Ses coups sont toujours douloureux et portés avec violence » (11 : 102). La vie est faite d’avancées et de reculs, de flux et de reflux. L’histoire de l’humanité montre qu’aucune communauté ne conserve éternellement la position dominante ; dès qu’un peuple atteint le sommet, un autre se prépare à lui disputer cette place. Le destin des États ressemble aux vagues qui s’élèvent avant de retomber sur le rivage. Les descendants d’Isrâ’îl connurent autrefois la puissance et la gloire par une sagesse voulue par Dieu. Puis ce même décret divin les en dépouilla afin de transmettre cette responsabilité à l’État musulman naissant, dans une transformation présentée comme bénéfique pour l’humanité. Pourquoi certains juifs soutenaient-ils les idolâtres contre l’islam ? Quelle utilité y trouvaient-ils ? Ils considéraient la religion et la vie à travers leurs intérêts propres. Quant au décret suprême de Dieu, il visait à faire émerger une nouvelle communauté porteuse d’un message de réforme destiné à combattre les perversions, la corruption et la léthargie qui avaient gagné la civilisation humaine. Si certains groupes tentaient de s’opposer à cette transformation par haine ou par intérêt matériel, ils finissaient par subir les conséquences de leurs choix. Le texte affirme également que, malgré leur savoir-faire dans la culture des terres, les juifs d’Arabie n’auraient pas apporté au monde une véritable réforme morale ou spirituelle. À l’inverse, l’islam est présenté dès son apparition comme un message de foi et de réforme. Sa propagation et sa victoire seraient liées à la vérité et au bien qu’il portait. Mais lorsque la communauté musulmane fut à son tour touchée par l’usure, l’affaiblissement moral et la négligence, elle connut le même sort que d’autres communautés avant elle et entra dans une période de déclin et d’errance.





