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Publié le 16 juillet 2026

PARTIE 64 : LES ÉPOUSES DU PROPHÈTE ﷺ

Avant le début de sa mission, à l’âge de vingt-cinq ans, le Prophète épouse Khadîja, fille de Khuwaylid, qui est veuve. Il a avec elle deux fils, qui meurent en bas âge, ainsi que quatre filles : Zaynab, Ruqayya, Umm Kalthûm et Fâtima. Le Prophète n’a qu’une seule épouse jusqu’à la mort de Khadîja. Il épouse par la suite, à différentes périodes, plusieurs femmes dont nous donnons ici une très brève présentation :

1 – Sawda, fille de Zam‘a. Elle est d’abord mariée à al-Sukrân b. ‘Amr avec qui elle émigre en Abyssinie pour échapper aux persécutions des païens qurayshites. Après le décès de son mari, elle retourne à La Mecque et le Prophète la demande en mariage alors qu’elle a cinquante ans. Elle meurt sous le califat de ‘Umar.

2 – ‘Â’isha, fille d’Abû Bakr. Elle est promise au Prophète alors qu’elle est jeune. Nous lui devons la transmission d’un grand nombre de hadiths. Elle rend l’âme en l’an 57 de l’Hégire.

3 – Zaynab bint Khuzayma, de la tribu des Banû Hilâl, une branche des Hawâzin. Avant son mariage avec le Prophète , elle est d’abord l’épouse de Tufayl b. al-Hârith, puis de son frère ‘Ubayda b. al-Hârith. Ce dernier est tué lors de la bataille de Badr. Le Prophète l’épouse en l’an 3 de l’hégire. Elle a alors vingt-huit ans, mais meurt dix-huit mois plus tard.

4 – Hafsa, fille de ‘Umar. Elle devient veuve à l’âge de vingt-deux ans lorsque son premier mari trouve la mort lors de la bataille d’Uhud. Contrairement à la grande majorité des femmes de son époque, elle sait lire et écrire.

5 – Umm Salama, fille d’Abû Umayya et proche parente de Khâlid b. al-Walîd. C’est une femme cultivée pour son époque, qui compose des poèmes. Elle émigre en Abyssinie avec son premier mari, Abû Salama, qui trouve la mort des suites de ses blessures reçues à Uhud. Elle décède en l’an 61 de l’Hégire.

6 – Juwayriyya, fille d’al-Hârith, chef païen de la tribu des Banû Mustaliq. Celui-ci est vaincu par les musulmans. Juwayriyya figure parmi les captifs. Elle se convertit à l’islam et demande au Prophète de l’aider à payer sa rançon en échange de sa libération. Le Messager de Dieu lui propose alors de devenir son épouse, ce qu’elle accepte. Elle décède en l’an 57 de l’Hégire.

7 – Zaynab, fille de Jahsh, cousine du Prophète , précédemment mariée à Zayd b. Hâritha, le fils adoptif de l’Envoyé de Dieu . Elle embrasse l’islam très tôt et est une femme d’une grande piété. C’est pourquoi elle accepte d’épouser Zayd lorsque le Prophète le lui propose. Toutefois, ce mariage se solde par un échec, les deux époux ne parvenant pas à s’entendre. Lorsque les plaintes se multiplient, Zayd finit par se séparer d’elle. Dieu ordonne alors au Prophète de l’épouser, et il s’exécute malgré les critiques que cela risque de susciter parmi les Arabes. Elle meurt en l’an 20 de l’Hégire.

8 – Umm Habîba, fille d’Abû Sufyân. Elle est auparavant mariée à ‘Ubaydallâh b. Jahsh et l’accompagne en Abyssinie lors de la première émigration. Elle se sépare de lui lorsqu’il embrasse le christianisme. Au moment de son mariage avec le Prophète , son père est encore un adversaire acharné de l’islam.

9 – Safiyya, issue de la communauté juive de Khaybar. Convertie à l’islam, elle épouse le Prophète en l’an 7 de l’Hégire après la reddition de son peuple.

10 – Maymûna, fille d’al-Hârith. Veuve et âgée de trente-six ans, elle épouse le Prophète en l’an 7 de l’Hégire, un an après la trêve de Hudaybiyya.

Nous pouvons également citer Mâriya, d’origine copte, qui se convertit à l’islam. Elle donne au Prophète un fils nommé Ibrâhîm, qui meurt en bas âge. Les récits de la sîra mentionnent également d’autres épouses, comme Fâtima bint al-Dahhâk, de la tribu de Kilâb. Selon certains récits, le Prophète se sépare d’elle après avoir constaté qu’elle est atteinte de la lèpre. D’autres rapportent que c’est elle qui demande la séparation. Ces récits, ainsi que d’autres mentionnés dans certaines sources, sont considérés par de nombreux savants comme faibles ou peu fondés.

Analyses et Enseignements

Certains, parmi les gens du Livre, remettent en cause la polygamie. Ils avancent tantôt qu’aucun texte ne tranche définitivement la question, tantôt que l’évolution des sociétés et l’intérêt général exigent désormais que l’homme se limite à une seule épouse, compte tenu des responsabilités qu’il assume envers sa femme et ses enfants. Plusieurs facteurs expliquent l’émergence de ces idées dans le monde musulman. Ils méritent d’être examinés avec attention afin d’en évaluer la pertinence. À une certaine époque, les opposants à la polygamie exercent d’importantes pressions pour obtenir l’adoption d’une loi l’interdisant. Toutefois, leurs démarches se heurtent à l’opposition des savants musulmans ainsi qu’à la mobilisation de nombreux spécialistes des sciences de l’islam. La vie sociale obéit à des lois démographiques et économiques permanentes. Que les hommes en aient conscience ou non, ces lois continuent de produire leurs effets. La polygamie répond à certaines réalités sociales et son rejet revient parfois à nier des situations concrètes.

Deux hypothèses peuvent être envisagées : soit le nombre d’hommes et de femmes est équivalent, soit l’un des deux sexes est plus nombreux que l’autre. Si les hommes et les femmes sont en nombre égal, ou si les femmes sont moins nombreuses, la polygamie tend naturellement à disparaître, chaque homme pouvant alors se contenter d’une seule épouse. En revanche, si le nombre de femmes est supérieur, trois possibilités se présentent : soit une partie des femmes demeure célibataire toute sa vie ; soit les relations hors mariage se développent ; soit la polygamie est autorisée. La plupart des femmes préfèrent éviter aussi bien le célibat contraint que les relations illicites. Dans cette perspective, le mariage en tant que coépouse apparaît comme une solution préférable, permettant à la femme de vivre dans le cadre d’une famille et à ses enfants de bénéficier d’une filiation reconnue. Ainsi, la polygamie, telle qu’elle est encadrée par l’islam, répond à cette réalité.

Tous les hommes ne connaissent pas la même intensité du désir sexuel. Il serait donc injuste de les placer tous sur un même plan, alors que les situations varient considérablement. Il existe également des cas où l’épouse est malade, stérile ou d’un âge avancé. Dans ces circonstances, il n’est pas souhaitable que l’homme abandonne son épouse. En considération de leur vie commune, celle-ci mérite de demeurer sous sa protection tout en cohabitant, si nécessaire, avec une coépouse.

Toutefois, l’islam ne conçoit pas la polygamie comme une satisfaction des passions ou une recherche de possession. Ce droit s’accompagne d’obligations exigeantes. La polygamie est subordonnée à une justice rigoureuse entre les épouses. Toute atteinte aux droits des femmes ou des enfants remet en cause sa légitimité. L’homme doit notamment disposer des moyens financiers nécessaires pour subvenir aux besoins de l’ensemble de sa famille. Si le mariage lui-même est déconseillé à celui qui ne peut en assumer les charges, cette exigence s’impose avec encore plus de force en matière de polygamie. Le Coran recommande d’ailleurs la continence à ceux qui ne peuvent se marier : « Ceux qui ne trouvent pas à se marier chercheront la continence jusqu’à ce que Dieu les enrichisse par Sa faveur » (24 : 33).

La polygamie entraîne généralement une famille plus nombreuse. L’islam impose alors de garantir à tous les enfants les mêmes droits, tant sur le plan matériel que dans leur éducation, sans favoriser les enfants d’une épouse au détriment de ceux d’une autre. Plusieurs traditions prophétiques rappellent à ce sujet la responsabilité du père envers les personnes placées sous sa charge. Si les sentiments ne peuvent être entièrement maîtrisés, les actes, les dépenses et les décisions doivent, quant à eux, demeurer conformes à la justice prescrite par Dieu. Le Prophète a dit : « Dieu demandera à tout homme des comptes sur ce dont Il l’a chargé pour voir s’il en a pris soin ou non » (Ahmad) Il dit également : « C’est un très grave péché pour l’homme de léser les droits de ceux qui sont à sa charge » (Muslim). Seuls ceux qui sont réellement capables de respecter ces exigences peuvent recourir à la polygamie. Les autres doivent se limiter à une seule épouse, conformément à la parole de Dieu : « Mais si vous craignez de ne pas être équitables, prenez une seule femme » (4 : 3).

Une objection est parfois soulevée : pourquoi la polygamie est-elle autorisée alors que la polyandrie ne l’est pas ? La finalité première du mariage est de fonder une famille stable et d’assurer l’éducation des enfants dans un cadre clairement établi. Cet objectif ne pourrait être atteint de la même manière dans une situation où plusieurs hommes seraient simultanément les époux d’une même femme, notamment en raison des difficultés liées à la filiation. Une autre réponse apportée à cette objection repose sur la complémentarité entre l’homme et la femme, ainsi que sur le principe de la qiwâma, c’est-à-dire la responsabilité confiée à l’homme au sein de la famille. Il est toutefois regrettable que certains hommes recourent à la polygamie sans en respecter les conditions. Certains contractent plusieurs mariages sans disposer des ressources nécessaires, négligent l’entretien de leur famille, privent leurs enfants d’une éducation convenable, favorisent certains au détriment des autres ou abandonnent leur première épouse sans lui accorder les droits que Dieu lui a garantis. À l’inverse, d’autres hommes, pourtant matériellement capables d’assumer plusieurs épouses, préfèrent multiplier les relations illicites. L’interdiction de la polygamie ne constitue donc pas une réponse à ces dérives. La difficulté réside moins dans le principe lui-même que dans son mauvais usage. Il convient ainsi de distinguer l’institution d’une règle de son application concrète.

Les efforts devraient donc porter sur les moyens de garantir la justice exigée par la législation musulmane plutôt que sur une remise en cause du principe même de la polygamie. Les débats contestant son existence apparaissent, dans cette perspective, comme largement influencés par des conceptions extérieures au monde musulman. Parmi les religions issues de la tradition d’Abraham, le christianisme limite le mariage à une seule épouse, tandis que plusieurs prophètes mentionnés dans les Écritures ont eu plusieurs femmes sans que cela ne porte atteinte à leur probité. L’islam ne fait ni du célibat un idéal religieux, ni de la polygamie une obligation. Ce qu’il condamne avant tout, c’est aussi bien l’abandon aux passions que leur négation totale, en recherchant un équilibre conforme aux enseignements de la religion.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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Trois situations peuvent notamment justifier la polygamie :

  1. Lorsque l’épouse est atteinte d’une maladie incurable qui compromet l’épanouissement de la vie conjugale ;
  2. Lorsqu’elle est stérile ;
  3. Lorsqu’elle avance en âge et perd de sa beauté au point que son mari éprouve de la répulsion à son égard.

 

La question qui se pose alors est la suivante : qu’est-il préférable de faire ? Répudier son épouse ou demeurer auprès d’elle, tout en épousant une ou plusieurs autres femmes, en continuant à lui assurer un logement, sa subsistance, un traitement digne et la possibilité de vivre auprès de ses enfants ? La seconde solution apparaît, de toute évidence, préférable. Toutefois, si une femme préfère la première option, elle peut demander le divorce ou stipuler, dans son contrat de mariage, qu’elle disposera du droit de divorcer en cas de polygamie. Ce droit lui appartient. Par ailleurs, la polygamie est davantage conforme à l’une des finalités du mariage, qui consiste à assurer la continuité du genre humain par la naissance d’enfants. La réalité de la vie ne contredit donc pas la polygamie ; elle tend plutôt à la confirmer.

Quant aux arguments avancés par les adversaires de la polygamie, ils paraissent faibles. Ils affirment tout d’abord que la polygamie est contraire à l’égalité entre les sexes. Nous répondons que cette égalité, entendue comme une stricte identité des rôles, est fictive, puisque les fonctions de l’homme et de la femme au sein du couple ne sont pas les mêmes. Chacun assume un rôle qui lui est propre ; il est donc inexact de parler d’une égalité parfaite en tous points entre les deux époux. Ils soutiennent également que la polygamie est source de jalousie et de conflits, le mari finissant inévitablement par préférer l’une de ses épouses aux autres. Nous répondons que la jalousie et les conflits sont des réalités humaines qui peuvent apparaître dès lors que deux personnes ou davantage vivent ensemble. Les excès de jalousie doivent être corrigés par l’éducation morale, non par la condamnation de la polygamie. Autrement, il faudrait aussi soutenir qu’un couple ne devrait avoir qu’un seul enfant, au motif que plusieurs enfants peuvent éprouver de la jalousie les uns envers les autres et entrer en conflit. Une telle idée n’a jamais été sérieusement défendue, tant elle est contraire au bon sens. Selon moi, exiger la monogamie revient, sur ce point, à exiger d’un couple qu’il ne donne naissance qu’à un seul enfant.

La polygamie peut cependant donner lieu à des abus. Mais l’abus existe dans tous les domaines et doit être condamné en toute circonstance. Le problème ne réside donc pas dans la polygamie elle-même, mais dans le comportement de certains individus. La monogamie comme la polygamie ont ainsi leur place, et le choix entre l’une et l’autre dépend des circonstances sociales propres à chaque situation. Concernant les abus pouvant accompagner la polygamie, Dieu pose une condition très claire : « Si vous craignez, en épousant des orphelines, de vous montrer injustes envers elles, sachez qu’il vous est permis d’épouser, en dehors d’elles, parmi les femmes de votre choix, deux, trois ou quatre épouses. Mais si vous craignez encore de manquer d’équité à l’égard de ces épouses, n’en prenez alors qu’une seule, libre ou choisie parmi vos esclaves » (4 : 3). Ce verset montre que l’équité entre les épouses constitue une condition indispensable de la polygamie. Cette exigence étant particulièrement difficile, voire impossible, à satisfaire parfaitement, certains y voient une limitation très forte de cette pratique. Les partisans de la polygamie répondent toutefois que cette équité relève d’une appréciation concrète et non d’une égalité absolue en toute chose.

Une dernière interrogation porte sur la différence entre la polygamie et la succession de plusieurs mariages au cours d’une même vie. L’écart entre les deux situations paraît relativement faible. Il est ainsi jugé paradoxal que de nombreux pays qualifiés de « modernes » interdisent la polygamie tout en autorisant un nombre illimité de mariages successifs. Il semble dès lors incohérent de prohiber l’une de ces pratiques tout en permettant l’autre. Une plus grande cohérence consisterait soit à autoriser les deux, soit à les interdire toutes les deux.

‘Abdurrahman Badawi (Défense de la vie du Prophète Muhammad contre ses détracteurs)

Dans son ouvrage Das Leben und Lehre des Mohammad, Sprenger consacre un chapitre aux épouses du Prophète . Il affirme que, si la polygamie était déjà répandue chez les Arabes avant l’islam, ses excès étaient néanmoins considérés comme immoraux. Selon lui, le Prophète aurait donc reçu une révélation particulière afin d’apaiser l’opinion publique. Il soutient que le verset 50 de la sourate Les Coalisés (Sourate 33) lui accorde une liberté plus grande que celle des autres croyants quant au nombre et au choix de ses épouses. Il ajoute que les musulmans cherchent à justifier cette situation et estime que cette tâche aurait été plus aisée si l’un de ses mariages postérieurs avait donné naissance à une descendance. Il avance enfin que le véritable motif de ces mariages réside dans le goût du Prophète pour les femmes, en s’appuyant sur une tradition dans laquelle il est rapporté : « Les femmes, le parfum et la prière constituent ce que j’aime le plus dans ce monde. » Il mentionne également une explication donnée par certains musulmans selon laquelle Dieu aurait accordé au Prophète une force exceptionnelle en compensation du poids de sa mission. Frantz Buhl développe une analyse comparable.

Plusieurs remarques s’imposent toutefois. La polygamie est pratiquée sans limitation dans l’Arabie préislamique. Les sources de l’islam montrent que cette situation ne suscite pas de contestation particulière. L’islam introduit au contraire une limitation en fixant le nombre maximal d’épouses à quatre pour les croyants. Le verset 50 de la sourate 33 ne laisse nullement entendre que le Prophète fasse l’objet d’un blâme de la part de l’opinion publique en raison du nombre de ses épouses. Il énonce simplement une disposition particulière : « Ô Prophète ! Nous déclarons licites pour toi tes épouses que tu as dotées et les captives que Dieu t’a accordées au titre de butin de guerre, comme nous te permettons d’épouser les filles de ton oncle paternel, les filles de tes tantes paternelles, les filles de ton oncle maternel et les filles de tes tantes maternelles qui ont émigré avec toi, ainsi que toute croyante qui s’offre au Prophète, si le Prophète souhaite l’épouser. C’est là un privilège qui t’est accordé, à l’exclusion des autres croyants. Certes, Nous connaissons les règles que Nous leur avons prescrites au sujet de leurs épouses et de leurs esclaves, et ce afin qu’aucun grief ne te soit fait. Dieu est Indulgent et Miséricordieux » (33 : 50). La fin du verset précise explicitement qu’il s’agit d’un privilège réservé au Prophète . Rien dans le texte ne permet d’y voir une réponse à une prétendue réprobation de l’opinion publique. Les exégètes expliquent d’ailleurs que ce passage concerne principalement l’autorisation donnée au Prophète d’épouser une croyante qui se serait offerte à lui sans qu’il soit tenu de lui verser une dot (mahr). Cet exemple illustre les difficultés que rencontrent certains orientalistes dans leur compréhension du Coran et le caractère parfois subjectif des conclusions qu’ils en tirent.

Dans son ouvrage Mahomet, sa vie et sa doctrine, Tor Andrae adopte une analyse sensiblement différente. Il considère que Muhammad introduit « une conception plus morale du mariage » et qu’il cherche à limiter « l’extrême liberté en matière sexuelle » qui caractérise, selon lui, la période préislamique. Il explique également que les critiques adressées à la vie conjugale du Prophète s’enracinent largement dans une conception chrétienne ascétique qui associe l’acte sexuel au péché. Il écrit ainsi : « Le trait qui, dans le caractère de Muhammad, répugne le plus aux chrétiens occidentaux est sans nul doute sa sensualité. Son manque de mesure et de domination de lui-même, dans ce domaine, nous paraît d’autant plus fort que la morale chrétienne moyenne, héritière de l’ascétisme antique, se fait une idée exagérée du péché attaché à l’instinct sexuel. » Tor Andrae rapporte également que les juifs de Médine se seraient interrogés entre eux en disant : « Quel singulier prophète, qui ne pense qu’à se marier. » Après vérification, aucune source connue ne rapporte de tels propos. Cette affirmation paraît d’autant plus surprenante que la loi juive autorisait elle-même la polygamie. D’après le livre de la Genèse, Abraham eut au moins deux épouses, Sarah et Hagar, tandis que Jacob épousa simultanément deux sœurs. Malgré les réserves formulées par certains rabbins du XIᵉ siècle, notamment Rabbi Gershom ben Judah (m. 1028), la polygamie continua d’être pratiquée dans plusieurs communautés juives, y compris après les interdictions adoptées par certains rabbins réformés lors de la conférence de Philadelphie en 1869.

‘Abdurrahman Badawi (Défense de la vie du Prophète Muhammad contre ses détracteurs)

La biographie du Prophète rapporte que Khadîja a quarante ans lorsqu’il l’épouse, alors que lui-même est âgé de vingt-cinq ans, à la fleur de l’âge. Il n’a pas de seconde épouse pendant vingt-cinq années et ne se remarie qu’après le décès de Khadîja, alors qu’elle a atteint l’âge de soixante-cinq ans. Durant toute cette période, aucun de ses adversaires les plus acharnés ne peut lui reprocher le moindre comportement suspect. Malgré la vigueur de sa jeunesse, il se distingue partout par sa noblesse de caractère et sa parfaite chasteté. Pourtant, ni les usages de son peuple, ni la loi, ni la religion ne l’empêchent de prendre une seconde épouse. La polygamie est alors largement répandue chez les Arabes et admise dans la tradition d’Abraham. Le Prophète choisit néanmoins de se contenter de Khadîja, trouvant auprès d’elle réconfort, sérénité et bonheur, malgré son âge. Ce choix est, à lui seul, riche de sens.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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Le mariage du Prophète avec Khadîja montre qu’il ne recherche pas avant tout les plaisirs des sens. S’il en faisait sa priorité, il choisirait naturellement une épouse plus jeune. Tout indique au contraire qu’il est attiré par la noblesse de son caractère et sa dignité, qui lui valent le surnom de « la Pure ». Khadîja demeure son unique épouse jusqu’à son décès, à l’âge de soixante-cinq ans, alors que le Prophète approche lui-même de la cinquantaine. Durant toute cette période, il ne songe jamais à prendre une autre épouse. Il convient de rappeler que la période où le désir sexuel atteint généralement son intensité la plus forte se situe entre vingt et cinquante ans. Pourtant, tout au long de la vie de Khadîja, Muhammad ne connaît aucune autre femme, libre ou esclave, alors même que la polygamie est admise par les usages de son peuple et qu’elle ne suscite aucune réprobation. Son mariage avec une veuve presque deux fois plus âgée que lui rend ce choix encore plus significatif.

Ces éléments constituent, selon cette analyse, une réponse aux accusations formulées par certains missionnaires, orientalistes et autres détracteurs de l’islam, qui cherchent à présenter le Prophète comme un homme dominé par ses passions. Ces critiques reposent davantage sur des préjugés et des idées reçues que sur une étude sérieuse de sa vie. Elles reproduisent souvent une lecture héritée du regard colonial, sans véritable effort de compréhension des sources historiques. L’examen de la vie conjugale du Prophète conduit à une conclusion bien différente. Loin d’étayer l’image d’un homme sensuel, elle la contredit. Il est difficile d’expliquer, dans le contexte de l’Arabie préislamique, qu’un homme demeure chaste jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, épouse ensuite une veuve beaucoup plus âgée que lui et lui reste fidèle pendant vingt-cinq années, alors que rien ne l’empêche, socialement ou légalement, de multiplier les épouses. Quant à ses autres mariages, ils peuvent tous recevoir une explication particulière et participent, selon cette lecture, à la compréhension de sa mission. Ils ne sauraient être interprétés comme la recherche de plaisirs personnels. Si tel était le cas, pourquoi attendrait-il un âge avancé pour s’y abandonner, alors que sa jeunesse, période où les passions sont les plus fortes, précède même le début de sa mission prophétique ? Les accusations portées contre sa vie privée apparaissent ainsi incompatibles avec les faits rapportés par sa biographie.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Après le décès de Khadîja, le Prophète est libre d’épouser une femme jeune et belle. Pourtant, ce n’est jamais ce qui guide ses choix. Le choix de ses épouses répond avant tout aux intérêts de sa mission. Il établit ainsi des liens de parenté avec ceux qui le soutiennent dans la prédication et la diffusion du message. Il épouse d’abord ‘Â’isha, la fille d’Abû Bakr, malgré son jeune âge, puis Hafsa, la fille de ‘Umar, qui n’est pas particulièrement réputée pour sa beauté. Il épouse ensuite Umm Salama, la veuve de son commandant Abû Salama, tombé en martyr dans le sentier de Dieu, après qu’elle a enduré les épreuves de l’émigration en Abyssinie puis à Médine. Avant elles, il épouse Sawda, une femme déjà âgée qui ne songe même plus au mariage. La vie qu’il mène avec ces quatre épouses ne laisse donc pas présager la recherche d’un plaisir particulier ni d’une existence tournée vers les jouissances. Et quand bien même ce serait le cas, cela relèverait de son droit, comme de celui de tout croyant, d’autant que son équité entre ses épouses ne fait l’objet d’aucune contestation.

Une objection est parfois formulée : au moment de son décès, le Prophète laisse neuf épouses. Pourquoi bénéficie-t-il d’une situation qui n’est pas accordée aux autres croyants ? N’est-ce pas une marque d’attachement aux plaisirs ou à la concupiscence ? À cela, il est répondu : de quel plaisir peut-il être question pour un homme qui ne connaît pratiquement aucun repos, entièrement absorbé par les exigences de sa mission, les épreuves de la prédication et les efforts constants accomplis dans le sentier de Dieu ? Les défenseurs des grandes causes humaines sont déjà accablés par les préoccupations de leur peuple au point que les rares moments de repos ne servent qu’à reprendre des forces avant de poursuivre leur combat. Que dire alors de celui qui porte le dernier message divin et affronte l’hostilité de tous les Arabes ? Le Prophète renonce volontairement aux plaisirs de ce monde dans la force de sa jeunesse ; il est donc difficile d’imaginer qu’il s’y attache davantage à un âge plus avancé.

Les circonstances de ses autres mariages montrent qu’ils s’inscrivent dans les responsabilités qui découlent de sa mission, qu’elles concernent des individus, des familles ou l’intérêt général de la communauté. Le mariage avec Zaynab bint Jahsh en constitue une illustration. Loin d’être une recherche de satisfaction personnelle, il représente une épreuve particulièrement difficile. Dieu ordonne au Prophète de l’épouser afin d’abolir une coutume profondément enracinée chez les Arabes. Zaynab est une cousine du Prophète , qu’il connaît depuis son enfance. C’est lui-même qui l’a auparavant encouragée à épouser Zayd b. al-Hâritha. Ni elle ni son frère n’accueillent d’abord favorablement cette proposition. Issue d’une famille noble, elle considère difficilement le mariage avec un ancien esclave, même si le Prophète a honoré Zayd en l’adoptant au point qu’on l’appelle alors Zayd b. Muhammad . Par obéissance à Dieu et à Son Messager, Zaynab finit néanmoins par accepter ce mariage. Le Prophète entend ainsi combattre les préjugés liés à la naissance et au rang social. Cependant, cette union ne produit pas l’harmonie espérée. Zaynab ne parvient pas à éprouver une véritable affection pour son époux. Zayd souffre de cette situation et décide finalement de divorcer. Le Prophète tente à plusieurs reprises de les réconcilier, mais sans succès. Dieu révèle alors à Son Messager qu’après la fin de la période de viduité de Zaynab, il devra l’épouser. Cette perspective lui est particulièrement pénible. Il redoute les réactions des Arabes, qui diront qu’il a épousé l’ancienne femme de son fils adoptif, ce qu’ils considèrent comme interdit. C’est précisément cette conception que Dieu veut abolir, afin de montrer que le fils adoptif ne possède pas le même statut juridique qu’un fils biologique. Espérant que Dieu lui épargne cette épreuve, le Prophète retarde son exécution et conseille encore à Zayd : « Garde ton épouse et crains Dieu. » La révélation intervient alors pour lui reprocher cette hésitation et lui ordonner d’accomplir sans crainte ce que Dieu a décrété, malgré les critiques que les hommes pourraient formuler. Par ce mariage, l’islam met définitivement fin à la confusion entre adoption et filiation naturelle.

Les Arabes pratiquaient cette confusion au mépris de la vérité, et il était temps que le Prophète donne lui-même l’exemple en abolissant ces vestiges du paganisme que représentait cet usage courant. Voici le récit tel que le Coran le relate : « Souviens-toi de celui que Dieu et toi-même avez comblé de bienfaits, et auquel tu disais : “Garde ton épouse et crains Dieu”, tu cachais en toi-même, par crainte des hommes, ce que Dieu allait rendre public ; mais c’est Dieu que tu devais craindre. Puis, quand Zayd eut cessé tout commerce avec son épouse, Nous te l’avons donnée pour femme afin qu’il ne soit plus interdit aux musulmans d’épouser les femmes avec lesquelles leurs fils adoptifs auront cessé tout commerce. L’ordre de Dieu devait être exécuté » (33 : 37). Il est curieux de voir ce qui fut tramé autour de ce récit par quelques niais qui se permirent de parler, à cet égard, de plaisir et d’amour vil. Ils prétendirent que le Prophète avait été épris de Zaynab, qu’il avait d’abord tu cet amour, puis que, lorsqu’il s’était manifesté, il l’avait épousée après son divorce. Ils osèrent même avancer que le début du verset constituait une réprimande adressée au Prophète à cause de ce sentiment latent. Ces tentatives absurdes de brouiller la vérité étaient pour le moins singulières.

En effet, si le Prophète avait voulu épouser Zaynab, sa cousine, rien ne l’en aurait empêché, et il ne l’aurait pas exhortée à épouser Zayd, qu’elle n’aimait pas. L’aurait-il convoitée après l’avoir proposée à un autre ? La prétendue réprimande contenue dans le verset, d’après ces ignorants, porterait sur l’amour de Zaynab que le Prophète cachait en lui-même et que Dieu lui reprochait de ne pas avoir déclaré. Or, du simple point de vue de la morale, convient-il à un homme amoureux d’une femme d’en parler publiquement, divulguant ainsi son secret et celui de celle qu’il aime ? N’est-ce pas encore plus vrai s’il s’agit d’un sentiment pervers qui le conduit à aimer l’épouse d’un autre ? Dieu tiendrait-Il grief à quelqu’un qui, épris de l’épouse d’un autre, garde cet amour secret ? L’aurait-Il élevé en dignité s’il avait composé des poésies amoureuses à son sujet ? Quelle impertinence ! Et c’est avec cette même impertinence que ces sots veulent expliquer le Coran. Dieu ne punit pas celui qui tait un amour pervers ; mais le contexte de cette histoire est exactement celui que nous avons rapporté. Ce que le Prophète cache en lui-même, c’est l’appréhension qu’il éprouve devant ce mariage qui lui est ordonné, sa lenteur à exécuter l’ordre de Dieu et sa crainte de la réaction des gens face à l’abolition d’un principe profondément enraciné : l’adoption. Mais Dieu explique à son Prophète qu’aucune illusion ne doit faire obstacle à son décret suprême, incontournable comme il l’a toujours été pour les Messagers qui l’ont précédé. La fin du verset le stipule clairement : « L’ordre de Dieu devait être exécuté. » Il s’agit donc d’une sentence irrévocable.

Ce verset est suivi de ce qui confirme clairement cet aspect. Dieu dit : « Nul grief n’est à faire au Prophète pour ce que Dieu lui a accordé, conformément aux lois établies par Dieu pour les prophètes qui l’ont précédé – les décrets de Dieu étant inéluctables -, pour ceux qui transmettaient les messages de Dieu, Le craignaient sans redouter nul autre que Lui, car Dieu suffit pour établir le compte exact des hommes » (33 : 38 et 39). Pour affermir quelqu’un dans sa résolution, on lui dit : « Ne crains que Dieu ! » Ce propos ne s’adresse pas à quelqu’un qui s’apprête à commettre un péché, mais à celui qui entreprend un acte d’une grande vertu, contraire aux usages hérités du passé. Il est clair, à la lumière de tous ces versets, que Dieu n’encourage pas son Prophète à être amoureux d’une femme ; Il l’incite à abroger une mauvaise habitude à laquelle les gens sont attachés et à donner lui-même l’exemple. C’est pourquoi Dieu dit, dans la suite des versets susmentionnés : « Non, Muhammad n’est le père d’aucun homme d’entre vous, mais il est l’Envoyé de Dieu et le sceau des prophètes. Dieu est au courant de tout » (33 : 40).

Quant aux autres femmes que le Prophète épouse, elles sont toutes de si haute naissance qu’elles sont considérées comme des princesses. Avec l’avènement de l’islam, elles connaissent des bouleversements qu’il ne convient pas au guide de la prédication d’ignorer. Umm Habîba est la fille d’Abû Sufyân b. Harb, le seigneur et chef de Quraysh, qui combat l’islam durant plus de vingt ans. Elle embrasse l’islam en bravant son père et sa famille par amour pour Dieu ; puis elle émigre en Abyssinie, abandonnant La Mecque où son père règne en maître absolu. Convient-il d’abandonner une telle femme, après la mort de son mari, à quiconque bafoue sa dignité ? Le Prophète la compte parmi ses épouses par reconnaissance pour ses actes et afin de l’honorer. Safiyya, la fille de Huyay, est la fille du roi des Juifs. Son père, son frère et son époux périssent dans le combat contre les musulmans, et elle échut comme captive à un soldat qui ne voit en elle rien d’autre qu’une esclave mise à sa disposition par le droit de propriété. Peut-on alors reprocher au Prophète de prendre en considération son passé et le malheur qui l’a frappée, afin de soulager sa peine et de lui témoigner sa bienveillance en l’épousant ? Juwayriyya, la fille d’al-Hârith, chef de la tribu des Banî Mustaliq, appartient à une tribu qui essuie une défaite cuisante face aux musulmans. Son peuple avait failli devenir une proie facile et subir l’humiliation après sa déroute. Mais le Prophète console ce chef déchu en s’alliant à lui par mariage, afin que les musulmans présents à cette expédition prennent en considération la protection et la dignité dues à ceux qui deviennent désormais les beaux-parents du Prophète . En effet, les musulmans répugnaient à toute conduite susceptible de nuire à un peuple dont le Prophète avait épousé une femme, et tous les captifs de cette tribu furent remis en liberté.

Des gens qui ne connaissent pas la biographie du Prophète sont enclins à penser que sa vie est caractérisée par l’orgie et la profusion. Telle est l’impression que peut donner, de prime abord, un homme aux multiples épouses : le bien-être, l’aisance matérielle, les tables bien servies, toutes sortes de viandes délicates, de fruits et de boissons procurant l’enivrement et l’extase, en compagnie de femmes aux beautés diverses, puis allant, le lendemain, l’esprit serein, s’occuper de ses affaires. C’est une grave erreur que de penser que le foyer du Prophète a le moindre aspect de cette vie de palais. Il convient de rectifier cette fausse image en concevant autrement la vie du Prophète : un foyer rustique où un homme ne tient à la vie que par un seul fil, celui de la vérité ; il n’est mû que par la volonté de la connaître et de la faire connaître. Sa plus grande félicité est de s’en rapprocher, ne serait-ce que d’un pouce. Quant aux désirs et aux passions de la vie, ils sont son dernier souci. Tel est l’homme élu par la Providence. Il plane dans une autre dimension de l’existence où il dit : « Qu’ai-je à faire de la vie ? Je suis tel celui qui, après avoir fait une sieste à l’ombre d’un arbre, l’abandonne et part » (Ibn Mâjah et al-Tirmidhî). Il s’occupait de stimuler l’ardeur des gens pour les idéaux et pour leur devenir auprès de Dieu et disait : « La place qu’occuperait le fouet de l’un de vous dans le paradis vaut mieux que la vie ici-bas et ce qu’elle contient. Une marche sur le sentier de Dieu, au début du jour ou à sa fin, vaut mieux que la vie ici-bas et ce qu’elle contient » (al-Bukhârî et Muslim). Sa vie avec ses épouses était d’une austérité que personne n’aurait pu supporter. Al-Bukhârî rapporte d’après Anas : « À ma connaissance, jamais le Prophète n’a goûté de pain blanc jusqu’à sa mort ; jamais ses yeux n’ont vu un agneau échaudé puis rôti. » ‘Â’isha rapporte, à propos de cette austérité : « Il nous est arrivé d’observer trois croissants lunaires sans que le moindre feu fût allumé dans le foyer du Prophète . » ‘Urwa b. al-Zubayr lui demanda : « Et de quoi viviez-vous ? » Elle répondit : « D’eau et de dattes. » ‘Â’isha dit aussi : « À la mort du Prophète , je n’avais à la maison rien qui puisse être mangé, hormis un morceau de pain d’orge sur une étagère. » Le lit où se couchait ce Prophète était en cuir bourré de fibres végétales (al-Bukhârî). Il s’y allongeait un peu, puis le quittait peu après, au chant du coq, pour la prière de l’aube.

Mais cela ne signifie nullement que l’islam répugne aux choses agréables ni que son Prophète , par sa conduite, recommande aux gens d’y renoncer. Non, la loi musulmane est claire et précise à cet égard. Nous rapportons ces faits à propos d’un homme qui a renoncé à tout ce qui pousse les gens à s’entretuer. Que de savants et de penseurs, totalement absorbés par leurs recherches, oublient même de prendre le repas qu’on leur a servi. J’imagine le Prophète observant les luttes meurtrières que les hommes se livrent pour les biens périssables de ce monde, et c’est comme si je l’entendais dire : « Ah ! Si vous saviez ce que je sais, vous ririez peu et pleureriez beaucoup » (al-Bukhârî). Ensuite, il implorerait Dieu : « Seigneur Dieu ! Fais que la subsistance de la famille de Muhammad soit ce qui suffit à maintenir quelqu’un en vie ! » (al-Bukhârî et Muslim). C’est une insulte à l’intelligence et une injustice abominable envers l’histoire que d’insinuer à ceux qui ignorent la vie du Prophète qu’il a plusieurs épouses afin que ces pauvres ingénus en concluent que cela est un signe de profusion, d’orgie et de plaisirs de la vie. Mais le Prophète ne menait pas une vie austère parce qu’il n’avait pas le choix ; il n’aurait pas davantage joui, avec ses épouses, des délices de l’aisance si une immense fortune avait été à sa disposition. D’ailleurs, elle ne lui faisait pas défaut : il aurait pu, s’il l’avait voulu, prélever autant qu’il désirait sur les biens de l’État qu’il administrait. Mais ce noble Prophète était à l’abri de ces menus plaisirs ; il aspirait à une finalité bien plus élevée. Quand bien même il aurait disposé des trésors du monde, il aurait pensé avant tout à satisfaire les besoins des gens. Abû Dharr rapporte : « Je marchais avec le Prophète à l’extérieur de Médine. Quand nous vîmes à l’horizon la montagne d’Uhud, le Prophète me dit : “Je ne me réjouirais pas de posséder l’équivalent de cette montagne en or et de laisser passer trois jours sans avoir tout donné jusqu’au dernier dinar, hormis ce qui me servirait à rembourser une dette.” Il continua sa marche, puis il dit : “Les opulents, dans ce monde, seront les plus démunis le Jour de la Résurrection, hormis ceux qui dépensent leur fortune dans les voies du bien ; et comme ils sont rares !” » (al-Bukhârî et Muslim).

L’homme repu trouve insipide la nourriture la plus délicieuse. La satiété du Prophète réside dans son cœur. Il est indifférent à la ruée des hommes sur les biens de ce monde. Bien plus, il distribue tout ce qui lui revient aux indigents et à ceux qui aspirent aux richesses. Quant à sa véritable richesse, elle est toute intérieure. Telle est la noblesse de caractère dont Dieu l’a doté depuis qu’Il lui a dit : « Ne porte pas tes regards vers les jouissances éphémères que Nous avons accordées à certains groupes d’entre eux. Ce n’est là que le vain clinquant de ce monde, destiné à les mettre à l’épreuve. Mais les biens que ton Seigneur te réserve sont meilleurs et plus durables. Recommande la prière à ta famille ! Et toi-même, persévère dans la prière ! Nous ne te réclamons aucun bien, c’est Nous qui t’en accorderons. Le meilleur destin est réservé aux gens pieux » (20 : 131 et 132).

Le Prophète veut échapper aux adversités de la vie et à l’injustice des hommes afin de se prémunir, lui et sa famille, contre l’humiliation du besoin. Il adopte toujours ce principe : le peu qui suffit vaut mieux que l’abondance qui distrait (Ahmad et Ibn Hibbân). Par les limites de ce peu suffisant, il veut se protéger des atteintes des autres et s’empêcher de leur porter atteinte. C’est pourquoi il supplie Dieu : « Seigneur ! J’implore Ta protection contre l’indigence, le besoin et l’humiliation ; fais que personne ne me porte préjudice et que je ne porte préjudice à personne ; que je ne sois ni auteur ni victime de quelque niaiserie que ce soit » (Abû Dâwûd et al-Nasâ’î). Il dit aussi : « Seigneur ! Je T’implore la guidée, la piété, la santé et le contentement » (Muslim).

Ce mode de vie austère est aussi imposé par la force des choses à ses épouses, issues de grandes familles et peu habituées à une telle frugalité ; elles se sont accoutumées à l’aisance chez leurs parents ou auprès de leurs anciens époux. Il n’est donc pas étonnant de les voir se réunir un jour, malgré leurs divergences, pour demander au Prophète d’augmenter les dépenses de leur foyer. Ne sont-elles pas les épouses de l’homme le plus illustre des Arabes ? Ne méritent-elles pas un niveau de vie digne de leur rang ? Ce sont ‘Â’isha et Hafsa qui prennent la tête de ces revendications. Cette attitude cause beaucoup de peine au Prophète . Il est le premier musulman sur la terre ; les regards des musulmans et des musulmanes sont tournés vers lui, tandis qu’il édifie une communauté qui se fraie un chemin au milieu d’une multitude d’adversaires aux aguets. Si son foyer ne mène pas la vie austère du militant, comment peut-il poursuivre son effort sur la voie de Dieu et demander aux hommes de sa communauté de renoncer à tout, sauf à leur religion, dont ils doivent assurer la suprématie ? Le Prophète rejette la demande de ses épouses d’augmenter les dépenses de leur foyer et éprouve une telle répugnance pour cette aspiration qu’il se retire loin d’elles. Des rumeurs circulent même selon lesquelles le Prophète a répudié toutes ses épouses. Le Prophète tient ses épouses à l’écart pendant un mois, sans avoir le moindre contact avec elles. Elles ont ainsi le temps de prendre conscience de ce qu’elles ont fait. Ensuite est révélé le verset dit de « l’option », qui les invite à choisir entre le dévouement aux côtés du Prophète , en vue de l’au-delà et conformément à son mode de vie, ou le retour auprès de leurs familles, où elles trouveraient l’aisance qu’elles désiraient. La leçon est suffisante pour les amener à renoncer aux tentations des plaisirs de la vie, et elles sont profondément affligées de regret.

Elles optent pour le principe du Prophète : un peu qui satisfait vaut mieux qu’une abondance qui distrait. Elles consacrent le reste de leur vie à ses côtés à l’effort sur la voie de Dieu, au recueillement, au sacrifice, à la compassion, à l’humilité et au service. Dieu dit : « Ô Prophète ! Dis à tes épouses : ‘Si vous désirez les plaisirs et le faste de ce monde, venez que je vous verse une indemnité honorable et que je vous libère dignement. Mais, si c’est Dieu que vous recherchez ainsi que Son Prophète et la vie future, Dieu a préparé pour les bienfaisantes d’entre vous une magnifique récompense » (33 : 28 et 29). Elles optent donc pour Dieu, Son Messager et la demeure dernière, et vivent avec le Prophète , soucieuses de la vérité et désireuses d’obtenir la rétribution divine.

C’est pour ce dévouement au service du Message et pour leur renoncement aux désirs de l’âme concupiscente que Dieu les élève en dignité ; si bien qu’elles ne sont plus seulement des épouses vivant à la charge du Prophète , mais des associées dans une vie vertueuse et sublime, méritant cette parole divine : « Le Prophète a plus de droits sur les croyants qu’ils n’en ont sur eux-mêmes ; et ses épouses sont leurs mères » (33 : 6). Pour consacrer cette maternité spirituelle, il est prescrit aux mères des croyants de ne rencontrer les hommes étrangers à leur famille, même ceux qui leur sont interdits en mariage (mahram), qu’à travers un rideau (hijâb). C’est derrière un voile que l’on peut les interroger sur les questions de la vie et de la religion ; de même, personne n’a le droit d’épouser l’une d’elles après la mort du Prophète . Cette législation rigoureuse met fin aux visites importunes de tant d’intrus et d’indiscrets qui fréquentent les foyers des dirigeants. Elle barre également la route à ceux qui aspirent à la gloire en cherchant à épouser ces femmes. Cette prescription vient à point nommé : quelqu’un ose en effet dire, avec une impertinence inouïe : « Si le Prophète venait à mourir, j’épouserais ‘Â’isha ! » La dignité du Prophète mérite d’être préservée de la grossièreté de ces bédouins.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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Les nombreux mariages du Prophète font partie de sa politique. Dans le système tribal, les relations nouées par le mariage revêtent une importance capitale. Cela éclaire les mariages que le Prophète contracte après son émigration à Médine. Grâce à eux, des liens sont établis avec d’innombrables personnes, dont les cœurs s’adoucissent alors envers sa mission. Le premier mariage du Prophète est avec Khadîja, une veuve qui a presque deux fois son âge. En dehors de cette union, tous les autres mariages sont contractés pour des raisons politiques et missionnaires qui profitent à l’islam. L’année qui suit la paix de Hudaybiyya […], il épouse une veuve du nom de Maymûna bint al-Hârith. Elle a huit sœurs, toutes mariées dans les familles mecquoises les plus distinguées. En l’épousant, le Prophète établit des liens de parenté avec ces huit familles. Khâlid b. al-Walîd est le neveu de Maymûna, qui l’a élevé comme son propre fils. Ainsi, Khâlid, le plus grand guerrier qurayshite, devient comme le beau-fils du Prophète . Par la suite, Khâlid ne participe plus à aucune action hostile contre les musulmans et, très rapidement, il entre lui aussi dans le giron de l’islam. Pour célébrer son mariage avec Maymûna, le Prophète décide d’organiser une réception pour les gens de La Mecque, alors qu’il accomplit son petit pèlerinage (‘umra), […], mais cette réception, qui vise à attirer les gens vers la foi, ne peut avoir lieu. C’est quelque temps plus tard que Khâlid b. al-Walîd et ‘Amr b. Al-‘Âs embrassent l’islam. C’est ainsi qu’à leur arrivée à Médine, les gens s’exclament : « Avec ces deux-là avec nous, La Mecque nous est soumise. »

Umm Habîba, la fille d’Abû Sufyân, l’un des principaux chefs qurayshites, et son époux, ‘Ubaydallâh b. Jahsh, acceptent l’islam et émigrent en Abyssinie. Là, cependant, son mari devint chrétien. Peu de temps après, il meurt. En apprenant cette nouvelle, le Prophète demande Umm Habîba en mariage, ce qu’elle accepte. Il prend alors les dispositions nécessaires pour conclure ce mariage par procuration, en attendant qu’elle puisse le rejoindre.

Après la mort d’Abû Jahl sur le champ de bataille de Badr, Abû Sufyân est devenu le principal chef des Qurayshites. Le Prophète devint ainsi son beau-fils. Le mariage doit être célébré par procuration, car on craint que, si Umm Habîba retourne à La Mecque, son père ne s’y oppose. La cérémonie est donc présidée par le Négus d’Abyssinie, puis la mariée rejoint aussitôt Médine. Avec l’établissement de ce nouveau lien de parenté, l’inimitié d’Abû Sufyân envers le Prophète s’atténue, et il se convertit à l’islam un jour avant la libération de La Mecque.

Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)

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Le Prophète n’a jamais recherché le plaisir sexuel à travers ses mariages, comme l’affirment les orientalistes qui cherchent à tout prix à salir le Messager de Dieu à l’aide d’arguments infondés. Lorsque le Prophète épouse Khadîja, celle-ci a trente-neuf ans. Il n’épouse aucune autre femme durant les vingt-quatre années de ce mariage. Si le Prophète a été l’homme sensuel que l’on prétend, comment a-t-il supporté une si longue période avec une épouse seulement ? Il y a là un indice implacable montrant que Muhammad n’est pas en quête des plaisirs physiques. Par ailleurs, on imagine difficilement comment Khadîja aurait pu conserver toute sa beauté alors qu’elle avait dépassé la cinquantaine. Après sa mort, le Prophète épouse Sawda, qui a elle aussi un certain âge. Il l’épouse parce qu’il a besoin d’une femme expérimentée qui peut élever les enfants laissés par Khadîja. Une fois encore, le plaisir sexuel n’est pas l’objectif recherché par le Messager de Dieu .

Si nous analysons les mariages du Prophète , nous pouvons tirer les conclusions suivantes :

  • Le Prophète veut resserrer ses liens avec ses plus grands compagnons, tels qu’Abû Bakr et ‘Umar ;
  • Le Messager de Dieu souhaite s’allier à de puissantes tribus arabes (voir les mariages avec Juwayriyya et Maymûna) ;
  • Le Prophète désire sauver des captives qui ont toujours joui d’un rang social élevé, comme Safiyya, la fille de Huyay ;
  • Enfin, le Prophète ne veut pas abandonner certaines femmes en les laissant dans une situation précaire, d’où ses mariages avec Umm Salama et Zaynab bint Jahsh.

 

Tels sont les principaux motifs qui expliquent les mariages du Prophète après la mort de Khadîja. La sensualité n’est jamais l’une de ses motivations. Ses mariages découlent de sa mission prophétique et de son statut de fondateur d’un État. C’est pour ces mêmes raisons que le Prophète ne répudie jamais ses épouses. Cela explique également pourquoi Dieu l’autorise, à l’exclusion des autres croyants, à épouser plus de quatre femmes simultanément.

‘Abdurrahman Badawi (Défense de la vie du Prophète Muhammad contre ses détracteurs)

Le mariage du Prophète avec Zaynab bint Jahsh donne libre cours à l’imagination de nombreux auteurs européens. À partir du XVIIᵉ siècle, ils font de ce récit un véritable « roman passionnel ». Gaudefroy-Demombynes écrit : « La tradition affirme que Muhammad ne connaissait point cette “fille de sa tante maternelle” et que, depuis son mariage avec Zayd, il n’avait jamais eu l’occasion de la rencontrer. Un jour, ne trouvant pas Zayd au logis, il s’entretint avec Zaynab qu’une tenture séparait de lui ; un souffle de vent soulève le rideau, et elle apparaît à ses yeux émerveillés en un déshabillé affriolant ? Il se retire, mais le mari, qui soupçonne l’incident, vient annoncer à son père adoptif qu’il a l’intention de répudier sa femme, sans avoir, du reste, aucun reproche à lui faire. Muhammad, mettant un soin jaloux à cacher sa passion, lui recommande de n’en rien faire. Mais, sans doute, le bruit se répand des desseins secrets du Prophète , les Juifs et les faux croyants clabaudent, nous dit la tradition ; car l’adoption crée les mêmes devoirs que la filiation légitime : on n’épouse point la femme de son fils. Il est nécessaire que la révélation intervienne, qu’elle abolisse l’adoption, qu’elle approuve la répudiation de Zaynab et qu’elle la jette dans les bras du Prophète. »

Ce récit n’a aucun sens pour les raisons suivantes :

  • Il est impensable que le Prophète n’ait jamais vu sa cousine, alors qu’elle était une proche parente et qu’ils vivaient tous deux à La Mecque. De plus, elle faisait partie des premiers convertis à l’islam, comme le confirment les biographes ;
  • Si le Prophète n’avait jamais vu sa cousine de sa vie, comment expliquer qu’il l’ait proposée en mariage à son fils adoptif Zayd ?
  • Il est tout aussi inimaginable que, depuis le mariage de Zaynab avec Zayd, le Prophète n’ait jamais eu l’occasion de les rencontrer, d’autant plus que Zayd lui était très proche et que c’est lui-même qui avait organisé ce mariage ;
  • Le détail du « déshabillé affriolant » n’est qu’une pure invention, qui ne peut provenir que d’une imagination nourrie de fantasmes.

 

‘Abdurrahman Badawi (Défense de la vie du Prophète Muhammad contre ses détracteurs)

Les nombreuses traditions rapportées par ‘Â’isha montrent l’amour et la tendresse que le Prophète lui témoigne. Par son attitude à son égard, il corrige également le regard et le comportement de ses compagnons envers les femmes. ‘Â’isha occupe une place importante dans la vie publique de Médine : le Messager de Dieu l’associe aux affaires de la communauté et souhaite que son exemple inspire les croyants. Les femmes qui l’entourent participent pleinement à la vie sociale, politique, économique et militaire, sans opposer la pudeur à leur engagement. Le Prophète les encouragea à prendre la parole, à développer leur esprit critique et à aborder les questions les plus délicates avec confiance. C’est dans ce climat d’éducation et de liberté intellectuelle que ‘Â’isha met à profit son intelligence et transmet plus de deux mille hadiths.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

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