Au mois de Dhû al-Qi‘da ou de Dhû al-Hijja de la neuvième année de l’hégire, le Messager de Dieu ﷺ désigne Abû Bakr à la tête du pèlerinage afin qu’il conduise les musulmans dans l’accomplissement des rites. Peu après le départ des pèlerins, Dieu révèle une partie importante de la sourate al-Tawba, dans laquelle Il déclare que les musulmans sont désormais dégagés de toute obligation envers les tribus idolâtres qui ont violé leurs engagements et n’ont pas respecté les traités conclus avec le Prophète ﷺ. Cette proclamation s’inscrit dans la continuité des usages arabes qui voulaient que toute rupture de pacte soit annoncée publiquement par les personnes habilitées à le faire. Le Prophète ﷺ charge alors ‘Alî b. Abî Tâlib de transmettre cette déclaration. Celui-ci rejoint Abû Bakr à al-‘Araj ou à Dajnân. Lorsqu’Abû Bakr lui demande s’il a été envoyé pour prendre le commandement du pèlerinage, ‘Alî lui répond qu’il demeure sous son autorité. Abû Bakr continue donc de diriger les rites du pèlerinage.
Le jour du sacrifice, ‘Alî se tient près d’al-Jamra, dans la vallée de Minâ, et proclame à haute voix devant les foules que les pactes conclus avec les idolâtres hostiles sont désormais rompus et que ceux-ci disposent d’un délai de quatre mois. Passé ce délai, s’ils n’embrassent pas l’islam ou ne concluent pas de traité de paix, ils s’exposent à la guerre. Quant aux tribus idolâtres qui ont respecté leurs engagements et n’ont soutenu aucun ennemi contre les musulmans, leurs traités demeurent valables jusqu’à leur terme. Ceux qui ne sont liés par aucun pacte bénéficient également d’un délai de quatre mois pour réfléchir à leur situation. Abû Bakr charge ensuite plusieurs musulmans d’annoncer publiquement qu’à partir de ce moment aucun idolâtre ne sera plus autorisé à accomplir le pèlerinage et que nul ne pourra désormais effectuer les circumambulations (tawâf) autour de la Ka‘ba en état de nudité. Cette proclamation marque la rupture définitive avec les pratiques du paganisme arabe et consacre l’interdiction formelle des usages préislamiques qui subsistaient encore autour du pèlerinage.
Analyses et Enseignements
Le Prophète ﷺ décide de confier cette mission à ‘Alî b. Abî Tâlib en déclarant : « Seul un homme de ma famille pourra transmettre cela en mon nom » (hadith jugé bon et rapporté par Ibn Ishâq). Par cette décision, il respecte un usage bien établi chez les Arabes, selon lequel les questions touchant aux pactes relatifs au sang ou aux biens sont annoncées par un proche parent. Déjà, au moment de son émigration de La Mecque, le Prophète ﷺ avait confié à ‘Alî la responsabilité de restituer aux habitants les dépôts qu’ils lui avaient remis en raison de sa réputation de loyauté et de probité. Dans la société arabe, les liens de parenté impliquent une solidarité et une responsabilité communes particulièrement fortes. Ainsi, lorsque ‘Alî restitue ces biens, c’est comme si le Prophète ﷺ les rendait lui-même. De la même manière, lorsque ‘Alî transmet cette proclamation aux pèlerins, il agit comme le représentant direct du Prophète ﷺ et porte son message en son nom.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Le pèlerinage constitue une tradition héritée d’Abraham que les Arabes conservent à travers les siècles. Il représente l’un des principaux vestiges de sa religion, même si de nombreuses pratiques étrangères à son enseignement s’y introduisent progressivement, au point que ce rite finit par ressembler davantage à une cérémonie polythéiste qu’à l’expression d’une foi authentiquement monothéiste. Ibn ‘Â’idh rapporte que les idolâtres accomplissent le pèlerinage aux côtés des musulmans et répètent une formule qui altère le sens de l’unicité divine : « Te voici, Toi qui n’as pas d’associé, à l’exception d’un associé que Tu possèdes et qui ne possède rien. » Certains effectuent même les circumambulations (tawâf) autour de la Ka‘ba entièrement nus, pensant ainsi honorer davantage la Maison sacrée. Ils déclarent : « Nous accomplissons le tawâf dans l’état où nous sommes venus au monde, sans nous couvrir des vêtements souillés par les fautes de cette vie. » Ces pratiques perdurent jusqu’à la neuvième année de l’hégire. Elles prennent fin lors du pèlerinage dirigé par Abû Bakr, lorsque lui-même et ‘Alî proclament publiquement que le sanctuaire est sacré et qu’il ne doit plus être profané par les usages hérités du paganisme.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
La promulgation d’une loi visant à bannir l’idolâtrie est comparable à celle qui cherche à mettre fin à l’analphabétisme ; elle constitue, dans cette perspective, un acte humanitaire noble que ne peuvent contester ceux qui souhaitent aux nations le bien, l’élévation et la dignité. N’était-il pas suffisant que l’islam recoure pendant vingt-deux ans à l’enseignement et à l’éducation pour combattre l’erreur chaque fois qu’il le pouvait, ainsi qu’aux sacrifices de ses adeptes dans les combats auxquels l’ignorance et l’égarement le contraignaient en lui barrant la route ? Longtemps, l’islam tolère l’existence de l’idolâtrie. Non par respect pour elle, mais par confiance dans l’intelligence et la conscience humaines. Il est difficile de concevoir qu’un homme puisse s’avilir au point de se détourner du Dieu Majestueux pour adorer une image de bois, de pierre ou même une simple denrée alimentaire. Mais dès lors que les idolâtres se montrent indignes de cette confiance et abusent du droit dont ils jouissent pour fomenter des troubles, commettre des agressions et répandre le meurtre, il n’existe plus aucune raison de les ménager. Ceux qui prétendent que l’islam étouffe la liberté d’opinion en combattant l’idolâtrie se font des illusions ou poursuivent d’autres desseins.
Les épreuves et les souffrances endurées par les musulmans durant vingt-deux années ne suffisent-elles pas à expliquer leur indignation et leur fermeté ? Pourquoi la révélation annonce-t-elle alors un point de non-retour avec les négateurs (kuffâr) et rejette-t-elle désormais leurs prétextes ? Parce qu’elle énumère des fautes devenues chez eux des habitudes profondément enracinées auxquelles ils ne sont pas disposés à renoncer. Il n’y a donc plus de place pour la tolérance à l’égard de leurs idoles une fois le délai écoulé : « Désaveu, de la part de Dieu et de Son Messager, à l’égard de ceux des polythéistes avec qui vous aviez conclu un pacte. Parcourez donc la terre durant quatre mois et sachez que vous ne réduirez jamais Dieu à l’impuissance et que Dieu couvre d’ignominie les négateurs. Proclamation de la part de Dieu et de Son Messager à l’adresse des hommes, le jour du Grand Pèlerinage : Dieu et Son Messager se désavouent des polythéistes. Si vous vous repentez, cela sera meilleur pour vous ; mais si vous vous détournez, sachez que vous ne réduirez jamais Dieu à l’impuissance. Annonce un châtiment douloureux à ceux qui mécroient » (9 : 1 à 3).
Avant même cette proclamation solennelle, des délégations venues de diverses régions affluent à Médine pour annoncer leur abandon du paganisme et leur adhésion à la religion authentique auprès du Prophète ﷺ. Ces groupes connaissent déjà certains principes de l’islam, dont les croyances et les enseignements se sont progressivement diffusés dans l’ensemble de l’Arabie. Les sympathisants comme les adversaires du message suivent son évolution, observent les efforts déployés par le Prophète ﷺ et ses compagnons ainsi que ceux de leurs opposants, jusqu’à cette victoire éclatante. Il est naturel qu’un mouvement qui débute avec peu de partisans attire ensuite un grand nombre d’adhérents lorsqu’il remporte un succès manifeste. Cela est encore plus vrai lorsque ses adversaires disparaissent progressivement de la scène.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
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Selon Muhammad b. Ishâq et d’autres historiens, les idolâtres se répartissent alors en deux groupes. Le premier est composé de ceux qui ont conclu avec le Prophète ﷺ un traité dont la durée est inférieure à quatre mois. Le Prophète ﷺ leur accorde ce même délai avant toute rupture définitive. Le second groupe rassemble ceux qui ont conclu avec lui un pacte sans limitation de durée. Selon cette interprétation, le Coran fixe alors un délai de quatre mois pour ces accords, conformément aux versets de la sourate al-Tawba. À l’issue de cette période, l’état de guerre est rétabli entre les musulmans et les polythéistes qui persistent dans leur hostilité. Ce délai commence le jour de la station à ‘Arafa, lors de la neuvième année de l’hégire, et s’achève le 10 du mois de Rabî‘ al-Thânî.
D’autres savants, parmi lesquels al-Kalbî, estiment que le délai de quatre mois ne concerne que les idolâtres liés au Prophète ﷺ par un traité dont la durée est inférieure à quatre mois. Quant à ceux qui ont conclu avec lui un pacte plus long, ils conservent leur protection jusqu’au terme convenu, conformément à la parole de Dieu : « À l’exception des polythéistes avec lesquels vous avez conclu un pacte qu’ils ont toujours respecté, sans jamais soutenir quiconque contre vous. Respectez donc pleinement votre engagement envers eux jusqu’au terme fixé. Dieu aime ceux qui sont fidèles à leurs engagements » (9 : 4). Selon cette analyse, la première opinion paraît toutefois plus vraisemblable que la seconde, car rien dans la sourate al-Tawba ne semble appuyer clairement l’avis d’al-Kalbî. Si cette sourate ne faisait que confirmer les accords déjà existants avec certains groupes d’idolâtres, elle n’apporterait aucun élément nouveau. Or, le fait que le Prophète ﷺ charge ‘Alî de proclamer publiquement ces versets lors du pèlerinage montre que cette révélation contient des dispositions nouvelles destinées à être annoncées à l’ensemble des polythéistes.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
La Ka‘ba est désormais consacrée exclusivement au culte de Dieu, et seuls les musulmans sont autorisés à s’y rendre pour adorer l’Unique. Son enceinte n’est donc plus accessible aux non-croyants. La majorité des savants voient dans le verset 18 de la sourate al-Tawba — « Seuls fréquentent les mosquées de Dieu ceux qui croient en Dieu » (9 : 18) — une indication de cette règle. Toutefois, le Prophète ﷺ permit aux chrétiens de Najrân de prier dans la mosquée de Médine, et cette pratique fut reprise par plusieurs compagnons et savants après lui. Cela montre que ce verset ne concerne pas l’ensemble des mosquées, mais vise plus spécifiquement le sanctuaire de La Mecque. En effet, la Ka‘ba occupe une place unique : elle constitue le centre spirituel vers lequel se tournent les croyants du monde entier, le cœur du culte musulman et le point de rassemblement de la communauté, ce qui explique le statut particulier qui lui est accordé.
Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)
Ce chapitre fournit, selon son auteur, une nouvelle preuve que le combat ne se réduit pas à une guerre défensive, contrairement à ce qu’affirment certains orientalistes. Il invite à considérer l’avertissement adressé par Dieu aux polythéistes du Najd et à ceux qui demeurent encore à La Mecque : « Voici un avis de rupture de la part de Dieu et de Son Prophète à l’adresse des idolâtres auxquels vous êtes liés par un pacte : “Pendant quatre mois encore vous pourrez circuler dans le pays ; mais sachez que vous ne saurez jamais réduire Dieu à l’impuissance et que Dieu couvrira d’ignominie les négateurs.” Et il sera proclamé, d’ordre de Dieu et de Son Prophète, à l’adresse des hommes, le jour du grand pèlerinage, que Dieu et Son Messager sont déliés de tout engagement vis-à-vis des polythéistes : “Si vous vous repentez, cela vaudra mieux pour vous ; mais si vous vous obstinez dans votre impiété, sachez que vous ne saurez jamais réduire Dieu à l’impuissance !” Annonce donc un châtiment douloureux aux incrédules, à l’exception des polythéistes avec lesquels vous avez conclu un pacte qu’ils ont toujours respecté, sans jamais soutenir un mouvement dirigé contre vous. Exécutez fidèlement les clauses de l’engagement qui vous lie à ces gens-là jusqu’à l’expiration du terme fixé, car Dieu aime les gens de bonne foi » (9 : 1 à 5).
Selon cette lecture, ces versets ne permettent pas de conclure que la guerre défensive constitue à elle seule le fondement du combat en islam. La sourate al-Tawba étant l’une des dernières révélées, ses dispositions conservent toute leur portée. Rien n’indique qu’ils abrogent les versets révélés auparavant concernant la défense des musulmans, comme la parole de Dieu : « Toute autorisation de se défendre est donnée à ceux qui sont attaqués, parce qu’ils ont été victimes d’une injustice, et Dieu est parfaitement capable de leur accorder la victoire » (22 : 39). Dans cette perspective, le combat ne poursuit ni l’attaque pour elle-même ni la simple défense. Son objectif est de faire triompher la parole de Dieu, d’édifier une société vertueuse et d’établir un ordre conforme aux principes de l’islam, quels que soient les moyens légitimes que les circonstances rendent nécessaires. Il peut ainsi prendre la forme du conseil, de l’enseignement et de l’appel pacifique ; il peut également se manifester sous la forme d’une guerre défensive accompagnée de la prédication ; ou encore sous celle d’une guerre offensive lorsque les circonstances l’exigent. Selon cette analyse, ces différentes formes du combat demeurent toutes légitimes et ne s’annulent pas mutuellement. Le choix du moyen le plus approprié revient au dirigeant musulman, qui doit agir avec sagesse, prévoyance et fidélité envers Dieu, Son Messager ﷺ et la communauté des croyants. Par ailleurs, le pèlerinage dirigé par Abû Bakr constitue un modèle pratique de l’accomplissement des rites et prépare les musulmans au pèlerinage d’adieu que le Prophète ﷺ dirige lui-même l’année suivante.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)