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Publié le 10 juillet 2026

PARTIE 56 : L’EXPÉDITION DE TABÛK (L’AN 9)

Le départ de Médine

Le Prophète apprend que les Byzantins rassemblent une armée dans l’intention d’attaquer les musulmans. La chaleur est accablante et la sécheresse frappe durement le territoire de Médine. Il ordonne alors les préparatifs de l’expédition. Celle-ci a lieu à une période où les fruits mûrissent et où l’ombre est particulièrement agréable. Jusqu’alors, le Prophète n’a eu affaire qu’à des tribus dispersées et a toujours pris soin de dissimuler ses intentions. Le secret de ses expéditions et la rapidité de ses attaques ne laissent jamais à ses adversaires le temps de s’organiser. La plupart sont vaincus avant même d’avoir pu rassembler leurs forces. C’est en grande partie à cette stratégie qu’il doit ses succès. Face aux Byzantins, réunis sous une même domination et déjà préparés à l’affrontement, l’effet de surprise perd cependant toute son utilité. Il change donc de stratégie et annonce ouvertement son intention.

Une armée aussi importante entraîne des dépenses considérables. Il appelle alors les Mecquois et les tribus bédouines à participer à l’expédition et encourage les plus riches à équiper les plus pauvres. Ainsi, ‘Uthmân b. ‘Affân donne dix mille dinars, trois cents chameaux et cinquante chevaux. Le Prophète invoque pour lui la bénédiction de Dieu. De son côté, Abû Bakr se défait de toute sa fortune, soit quatre mille dirhams. Al-Tirmidhî et Abû Dâwûd rapportent que le Prophète lui demande : « As-tu gardé quelque chose pour ta famille ? » Il répond : « Je leur ai laissé Dieu et Son Prophète . » Il est imité par ‘Umar b. al-Khattâb qui sacrifie la moitié de ses biens. Al-‘Abbâs et Talha apportent également d’importantes sommes d’argent. Quant à ‘Abd al-Rahmân b. ‘Awf et ‘Âsim b. ‘Adî, le premier fournit cent onces d’argent et le second soixante-dix mesures de dattes. Les femmes participent elles aussi en offrant leurs bijoux. Sept compagnons trop pauvres viennent demander au Prophète de leur fournir des montures. Ne pouvant répondre favorablement à leur demande, il les voit repartir les yeux remplis de larmes, attristés de ne pouvoir participer à l’expédition. ‘Uthmân, al-‘Abbâs et Yamîn b. ‘Amr se chargent alors de leur fournir ce dont ils ont besoin. L’armée des croyants, forte de trente mille hommes, se met en marche. Le Prophète confie le gouvernement de Médine à Muhammad b. Muslima et la garde de sa famille à ‘Alî b. Abî Tâlib.

De nombreux hypocrites, menés par ‘Abdallâh b. Ubayy, refusent toutefois d’obéir aux ordres du Prophète . Ils se moquent des croyants qui, selon eux, partent combattre sous cette chaleur par simple exaltation religieuse. ‘Abdallâh déclare : « Faire la guerre aux Byzantins n’est pas, comme semble le croire Muhammad , un jeu d’enfant. Je prévois dès à présent leur perte. » Ses partisans se mettent alors à dénigrer le Prophète et à répandre des mensonges à son sujet. Lorsqu’il en est informé, il leur envoie ‘Ammâr b. Yâsir afin de mettre les choses au clair. Ils prétendent alors que leurs propos n’étaient que de simples plaisanteries. Les bédouins qui se sont abstenus de soutenir les musulmans invoquent quant à eux leur manque de moyens et leur faible nombre. Le Prophète accepte leurs excuses. Plusieurs hypocrites agissent de la même manière et obtiennent également son pardon. Dieu lui reproche cependant cette grande indulgence dans la sourate al-Tawba : « Que Dieu te pardonne ! Pourquoi les as-tu dispensés d’aller au combat avant de reconnaître ceux qui avaient une excuse valable et ceux qui ne faisaient que mentir ? » (9 : 43).

Dieu dénonce ensuite les hypocrites en ces termes : « En effet, ne viendront te demander cette dispense que ceux qui ne croient pas en Dieu et au Jour dernier, et dont les cœurs, pleins de scepticisme, ne font que vaciller d’incertitude » (9 : 45). Il rejette également leurs excuses : « S’ils avaient réellement voulu partir au combat, ils s’y seraient préparés. Mais Dieu les en jugea indignes et les rendit apathiques et indolents. Aussi s’entendirent-ils dire : “Restez donc avec les invalides et les impotents !” » (9 : 46).

Enfin, afin d’atténuer la déception des croyants causée par leur défection, Dieu ajoute : « D’ailleurs, s’ils étaient sortis avec vous, ils n’auraient fait qu’ajouter à votre trouble et que semer, par leurs manœuvres, la discorde dans vos rangs, d’autant plus qu’il y a parmi vous des gens disposés à écouter tout ce qu’ils disent. Dieu connaît bien les comploteurs » (9 : 47).

Parmi les musulmans, Ka‘b b. Mâlik, Mirâra b. al-Rabî‘, Hilâl b. Umayya et Abû Khaythama sont les seuls à ne pas rejoindre l’armée du Prophète . Les hypocrites, jaloux de la confiance qu’il accorde à ‘Alî et redoutant sa fermeté, lui affirment que le Prophète l’a laissé à Médine afin de se débarrasser de lui. ‘Alî rejoint alors immédiatement le Prophète et lui rapporte leurs paroles. Celui-ci les dément et lui répond : « Refuserais-tu d’occuper auprès de moi la place qu’Aaron occupait auprès de Moïse ? » À l’occasion de cette expédition, qui sera la dernière du Prophète , il manifeste ainsi sa pleine confiance en ‘Alî en lui confiant sa famille. Il remet son étendard à Abû Bakr ; al-Zubayr porte celui des Émigrés, Usayd b. Hudayr celui des Aws et al-Hubâb b. al-Mundhir celui des Khazraj. ‘Abbâd b. Bishr dirige la garde de l’armée tandis qu’Abû Bakr préside la prière. Les musulmans atteignent finalement Tabûk, une région désertique. Le Prophète dit alors à Mu‘âdh b. Jabal : « Si tu vis assez longtemps, tu verras un jour cette terre se couvrir de jardins et de prairies. » Effectivement, cette région accueille peu après de nouveaux habitants. Abû Khaythama ne tarde pas à rejoindre l’armée. On raconte qu’en cette journée particulièrement torride, ses deux épouses l’attendent chacune sous sa tonnelle après lui avoir préparé nourriture et boisson. Il s’exclame alors : « Il ne sera pas dit que le Prophète marche sous un soleil de plomb tandis que je me prélasse à l’ombre d’une vigne, en compagnie d’une belle femme. » Il demande aussitôt à ses épouses de préparer sa besace, prend son épée et sa lance, puis part rejoindre le Prophète à Tabûk.

Les délégations du gouverneur de Ayla

À Tabûk, le Prophète ne rencontre aucune armée ennemie. En revanche, Yûhannâ, gouverneur d’Ayla, vient lui-même solliciter la paix auprès du Prophète , accompagné de représentants de Jarbâ‘, d’Adhrah et de Minâ. Il refuse toutefois de se convertir et se contente d’accepter le paiement du tribut. Le Prophète lui adresse alors cette lettre : « Au nom de Dieu, Celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux. Que cette lettre accordée au nom de Dieu et de Muhammad, Son Messager , serve de sauvegarde à Yûhanna et aux habitants d’Ayla. Que leurs navires et leurs caravanes circulent sur mer et sur terre sous la protection de Dieu et de Muhammad, Son Prophète . Que les habitants du Châm, du Yémen et des côtes maritimes qui commercent avec eux jouissent des mêmes privilèges. Si l’un d’eux commet une transgression, qu’il ne préfère pas leur intérêt au salut de son âme. Qu’il ne coupe pas la route aux commerçants qui traversent son territoire et ne les empêche pas de se désaltérer. » Le Prophète adresse également aux habitants d’Adhrah et de Jarbâ‘ la lettre suivante : « Au nom de Dieu, Celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux. Que cette lettre accordée au nom de Dieu et de Muhammad, Son Messager , serve de sauvegarde aux habitants d’Adhrah et de Jarbâ‘. Ils devront acquitter chaque année un tribut de cent dinars. Dieu est le meilleur conseiller des musulmans. »

Les habitants de Minâ obtiennent également la paix en échange d’un tribut équivalant au quart de la production de leur territoire. Le Prophète envisage ensuite de poursuivre sa progression au-delà de Tabûk vers le pays du Châm. Il consulte alors ses compagnons. ‘Umar lui dit : « Si tel est ton ordre, je ne m’y opposerai pas. » Le Prophète lui répond : « Si j’avais déjà pris cette décision, je ne t’aurais pas demandé ton avis. » ‘Umar lui expose alors son opinion : « Je pense que nous devrions retourner à Médine. Nous avons encore toute l’armée devant nous pour entreprendre une telle campagne. Les Byzantins sont nombreux et, au Châm, personne ne s’est encore converti. De plus, ils ont certainement été informés de notre arrivée et se tiennent déjà prêts à nous affronter. » Le Prophète suit son conseil et ordonne le retour.

En chemin, les musulmans passent près des vestiges des demeures du peuple de Thamûd, qui témoignent encore du châtiment que Dieu fit descendre sur ceux qui rejetèrent Son Messager. Le Messager de Dieu dit alors aux musulmans : « N’entrez dans les demeures de ceux qui furent injustes envers eux-mêmes qu’en pleurant, de peur qu’il ne vous atteigne ce qui les a atteints » (al-Bukhârî et Muslim).

Les trois médinois qui avaient fait défection

Ka‘b b. Mâlik, de la tribu des Khazraj, Mirâra b. al-Rabî‘ et Hilâl b. Umayya se rendent auprès du Prophète et lui avouent leur faute. En voyant Ka‘b arriver, le Prophète lui demande : « Qu’est-ce qui t’a empêché de nous rejoindre ? » Ka‘b répond : « Si c’était un autre que toi, j’inventerais n’importe quelle excuse pour obtenir son pardon. Mais par Dieu, je sais que si je réussis aujourd’hui à te satisfaire par un mensonge, Dieu attirera demain sur moi ta colère. N’ayant aucune excuse valable, j’espère que Dieu me pardonnera. » Le Prophète lui déclare alors : « Tu as dit la vérité. Lève-toi, Dieu jugera ton cas. » Les deux autres compagnons ont avec lui le même entretien et il leur conseille également de s’en remettre au jugement de Dieu. Tous trois sont alors mis à l’écart de la société et privés de relations avec leurs épouses. Les habitants évitent leur compagnie. Seule l’épouse de Hilâl b. Umayya est autorisée à rester auprès de lui pour le servir en raison de son âge avancé et de sa solitude. Un jour, alors que Ka‘b traverse le marché de Médine, un Nabatéen venu du Châm le recherche et lui remet une lettre du gouverneur de Ghassân. On peut y lire : « J’ai appris que ton maître t’a abandonné. Dieu ne te destine pas à une telle humiliation. Rejoins-nous et nous saurons te consoler. » En lisant ces mots, Ka‘b s’écrie : « Voilà encore une nouvelle épreuve. » Puis il jette la lettre dans son four et la brûle. Dans leur détresse, les trois compagnons comprennent qu’ils n’ont aucun refuge en dehors de Dieu. Dans Sa miséricorde, Dieu leur accorde finalement Son pardon. Le Prophète les informe alors de cette grâce divine et les habitants de Médine viennent les féliciter en grand nombre.

En apprenant la nouvelle, Ka‘b se prosterne de joie. Lorsqu’il entre dans la mosquée, le Prophète l’accueille avec le sourire et lui dit : « Réjouis-toi du meilleur jour que tu aies connu depuis ta naissance. » Ka‘b lui demande alors : « Cette bonne nouvelle vient-elle de toi ou de Dieu ? » Le Prophète répond sans hésiter : « Elle vient de Dieu. » Ka‘b déclare alors : « Ô Prophète, il est juste que je me défasse de mes biens pour Dieu et Son Prophète . » Le Prophète lui répond : « Garde une partie de tes biens pour toi. » Puis il récite les versets révélés à leur sujet dans la sourate du Repentir : « Dieu a également accueilli le repentir des trois individus qui étaient restés à l’arrière et à qui la terre, toute vaste qu’elle est, parut se rétrécir autour d’eux, au point qu’ils se sentirent à l’étroit dans leurs propres personnes et qu’ils comprirent enfin qu’il n’y avait pas de refuge contre Dieu qu’en Dieu Lui-même. C’est alors que Dieu revint vers eux pour les amener au repentir, car Dieu est Plein de clémence et de mansuétude » (9 : 118).

Analyses et Enseignements

Le Prophète cherche à établir des relations entre l’islam et le christianisme sur des bases claires et durables. Rien ne doit empêcher les prédicateurs de transmettre leur message et d’exposer aux populations ce à quoi ils les invitent. L’objectif est de présenter l’islam aux peuples afin qu’ils puissent ensuite choisir librement de l’accepter ou de le refuser. En revanche, l’islam rejette fermement toute tentative visant à assassiner les prédicateurs ou à faire obstacle à leur mission. Par ailleurs, les Byzantins occupent alors la Syrie, l’Irak et l’Égypte, où leur présence repose sur des rapports de domination politique et morale à l’égard des populations locales. Ceux qui critiquent l’expansion de l’islam vers le Nord devraient donc s’interroger sur leur silence face à l’expansion byzantine vers le Sud et aux formes de domination qu’elle impose aux peuples soumis. Une analyse impartiale conduit à reconnaître la légitimité de l’expédition de Tabûk : il s’agit de permettre aux différentes croyances de s’exprimer librement afin que chacun puisse y adhérer ou s’en détourner en toute connaissance de cause. Toutefois, cette invitation est rejetée et combattue par la force. Ni l’Empire byzantin n’est disposé à renoncer à son emprise sur les peuples qu’il contrôle, ni l’Église n’est favorable à l’émergence d’un tel climat.

Dans notre ouvrage Fanatisme et tolérance entre le christianisme et l’islam (al-Ta‘assub wa al-Tasâmuh bayna al-Masîhiyya wa al-Islâm), nous avons rappelé, à propos de l’expédition de Tabûk, que l’Église supportait difficilement la coexistence avec des opinions contraires à certaines de ses doctrines, et plus encore avec une religion qui refuse les privilèges du clergé, rejette l’existence d’intermédiaires entre Dieu et les hommes et fonde le salut sur les œuvres de chacun, sans reconnaître le principe de la rédemption. Selon l’islam, l’homme ne récolte que le fruit de ses propres actes et nul ne porte le fardeau d’autrui. L’islam s’oppose également à l’Église sur la question de la Trinité, affirmant qu’il n’existe qu’un seul Seigneur de l’univers, auquel sont soumis Jésus et Marie eux-mêmes.

Toutes ces divergences poussent les Byzantins à faire obstacle à la progression de l’islam au nord de l’Arabie et à chercher à lui porter un coup décisif, afin que l’Église demeure seule maîtresse des consciences et que l’appel musulman à l’unicité de Dieu ne vienne pas concurrencer l’influence de ses cloches. Lorsque ces préparatifs hostiles parviennent au Prophète , celui-ci réagit en conséquence. L’histoire du christianisme montre d’ailleurs que, depuis l’accession de l’Église au pouvoir, le clergé a souvent manifesté des ambitions politiques et religieuses affirmées. Le Prophète estime donc nécessaire de mobiliser les musulmans pour faire face à Byzance, alors même que cette mobilisation intervient dans des conditions particulièrement difficiles, marquées par une chaleur accablante et une période de grande pénurie.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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À cette époque, l’islam commence à s’affirmer dans la péninsule arabique et à exercer une influence grandissante sur les esprits et les cœurs. Cette progression suscite l’inquiétude des Byzantins chrétiens. Selon cette analyse, les Byzantins n’adoptent pas le christianisme uniquement par conviction religieuse, mais l’utilisent également comme un moyen de consolider leur expansion politique dans la région. Ils mêlent ainsi certains principes chrétiens à des éléments hérités de leur passé et y associent diverses croyances qui, selon les auteurs musulmans, s’éloignent du message originel. Quant à l’islam, dont les prophètes ont successivement porté le message, il appelle avant tout les hommes à reconnaître Dieu comme leur seul Maître et à rejeter toute forme de domination absolue exercée par les hommes sur leurs semblables.

Les Byzantins, connaissant les principes de l’islam, perçoivent mieux que d’autres les conséquences qu’une telle doctrine pourrait avoir sur les systèmes de pouvoir établis. Il n’est donc pas surprenant que l’affermissement de l’islam dans la péninsule arabique suscite l’inquiétude des dirigeants byzantins et de leurs partisans. La libération de La Mecque et la victoire des musulmans dans la région renforcent encore cette inquiétude. Les Byzantins commencent alors à rassembler des forces entre le Cham et le Hijâz afin de faire face à une puissance dont l’expansion pourrait menacer leur influence. Compte tenu de ces préparatifs, tout laisse penser qu’un affrontement entre les Byzantins et les musulmans sera particulièrement difficile.

Toutefois, dans Sa sagesse, Dieu épargne aux musulmans une bataille ouverte et se contente de les éprouver par les immenses difficultés qu’ils rencontrent durant cette expédition. Le voyage entre Médine et Tabûk, les longues distances parcourues, la chaleur accablante et le manque de ressources rendent cette campagne particulièrement éprouvante. L’expédition de Tabûk demeure ainsi l’une des plus difficiles que les musulmans aient connues. Mais le combat voulu par Dieu consiste précisément en cet effort constant consenti pour soutenir Sa religion et défendre Ses enseignements. Dieu demande à Ses serviteurs de fournir cet effort avec sincérité et leur accorde ensuite Son soutien. Au cours de cette expédition, l’armée musulmane, connue sous le nom de « l’armée de la difficulté » (jaysh al-‘Usra), supporte de lourdes privations et renonce au confort dont elle aurait pu profiter afin de répondre à l’appel du Prophète . Elle manifeste ainsi sa sincérité envers Dieu et son attachement à Sa cause. En retour, Dieu lui accorde la victoire sans qu’un combat décisif n’ait lieu. Il inspire la crainte aux adversaires des musulmans, qui se dispersent, permettant ainsi aux musulmans d’atteindre leurs objectifs après avoir enduré tant d’épreuves aux côtés du Prophète .

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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Un des aspects de la politique du Prophète consiste à dissuader les ennemis de l’islam en leur montrant une force suffisante pour les empêcher de passer à l’action. L’objectif n’est pas nécessairement d’engager le combat, mais de réunir des moyens capables de décourager toute agression avant même qu’elle ne se produise. Un an après la bataille de Mu’ta, survenue au mois de Jumâdâ al-ûlâ de l’an 8 de l’hégire, l’empereur byzantin commence à rassembler ses troupes à la frontière syrienne. Les Ghassanides et plusieurs tribus arabes alliées à Byzance participent également à ces préparatifs. En réponse, le Prophète se dirige vers Tabûk à la tête d’une armée d’environ trente mille hommes. Cette expédition constitue avant tout une démonstration de force destinée à dissuader l’adversaire et à l’amener à renoncer à toute intention hostile. Lorsque le Prophète arrive à Tabûk, il apprend qu’Héraclius a renoncé à avancer contre les musulmans et qu’il retire ses troupes de la frontière. Dès lors, l’affrontement n’a plus lieu d’être. Le retrait des Byzantins représente déjà, aux yeux des musulmans, un succès qui permet au Prophète de consolider sa position et de tirer parti de cette situation sur le plan politique. Cette même logique se retrouve dans l’expédition conduite par Usâma peu après la mort du Prophète .

Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)

Le combat contre les ennemis de l’islam ne se limite pas au combat lui-même et ne doit pas être réduit à cette seule dimension. Il implique également des efforts matériels importants et nécessite des moyens considérables. C’est pourquoi les musulmans sont appelés à y contribuer selon leurs capacités et leurs ressources. Les oulémas ont ainsi considéré que, lorsque les besoins liés au combat l’exigent, l’autorité peut demander aux citoyens de participer aux dépenses nécessaires, à condition que les ressources publiques ne soient pas détournées vers des dépenses injustifiées ou contraires à la législation. Ils précisent également que les biens des citoyens ne doivent pas être sollicités alors que les ressources de l’État suffiraient à couvrir ces dépenses. Nous avons vu comment ‘Uthmân b. ‘Affân apporte un soutien considérable au Prophète en lui offrant trois cents chameaux équipés ainsi que deux cents onces d’argent. Devant ce geste, le Prophète déclare : « Rien de ce que fera ‘Uthmân après ce jour ne lui nuira. » Cette parole met en évidence l’importance de son engagement et de son sacrifice au service de la communauté. Certains auteurs invoquent d’ailleurs cet épisode pour répondre aux critiques formulées contre la politique de ‘Uthmân durant son califat. Selon eux, ceux qui remettent en cause son action devraient tenir compte des mérites reconnus par le Prophète lui-même. Ils estiment qu’il convient d’évaluer son gouvernement à la lumière de l’ensemble de son parcours et de ses services rendus à l’islam, plutôt qu’à travers des jugements partiels ou des polémiques postérieures.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Les hadiths rapportés par al-Tirmidhî et Abû Dâwûd mentionnent qu’Abû Bakr remit tous ses biens au Prophète . Lorsque celui-ci lui demanda ce qu’il avait laissé à sa famille, il répondit : « Je leur ai laissé Dieu et Son Prophète . » Certains ajoutèrent à ce récit que le Prophète lui aurait ensuite dit : « Dieu est satisfait de toi, es-tu satisfait de Dieu ? » et qu’à ces mots, Abû Bakr, saisi par la joie et l’émotion, se serait mis à danser devant le Prophète en déclarant : « Comment ne serais-je pas satisfait de Dieu ? » Certains en déduisirent que la danse était permise dans les assemblées où l’on évoque Dieu, comme le pratiquent certaines confréries soufies telles que la Mawlawiyya. Or, aucun hadith authentique ne rapporte qu’Abû Bakr se soit comporté ainsi devant le Prophète . Les versions transmises par al-Tirmidhî, al-Hâkim et Abû Dâwûd ne contiennent que les paroles citées précédemment et ne mentionnent nullement la danse.

Ce qui est établi dans les textes sérieux n’est donc pas la danse mais son interdiction. Les savants affirment que la danse est interdite lorsqu’elle s’accompagne de gestes ostentatoires et qu’elle est réprouvée lorsqu’elle en est dépourvue. Introduire la danse, sous quelque forme que ce soit, dans les assemblées d’invocation de Dieu revient ainsi à ajouter à un rite légiféré une pratique interdite ou réprouvée et à lui conférer le statut d’un acte cultuel qui ne repose sur aucun fondement légal. Il en va de même des sons et des onomatopées que certains produisent dans leur gorge afin de créer des mélodies harmonisées avec les rythmes des chanteurs et des musiciens et destinées à charmer les auditeurs. Comment considérer une telle manière d’invoquer Dieu comme licite alors qu’elle contredit la pratique du Prophète et de ses compagnons ? Comment lui attribuer le caractère d’un acte d’adoration alors que le culte relève de la législation divine et de la tradition prophétique, établies une fois pour toutes et auxquelles il n’est permis ni d’ajouter ni de retrancher quoi que ce soit ?

Cette position est celle de l’ensemble des savants de la législation islamique à travers les siècles, à l’exception d’une minorité qui introduisit dans la religion des pratiques que Dieu n’a pas prescrites, sous prétexte d’amour de Dieu ou de détachement des obligations cultuelles traditionnelles. À ce sujet, al-‘Izz b. ‘Abd al-Salâm, considéré comme l’un des plus grands imams par sa science, sa piété et la profondeur de sa foi, déclare : « Quant à la danse et aux applaudissements, ils expriment la légèreté et la frivolité des femmes ; seules les personnes futiles, affectées et maniérées s’y adonnent. » Que peut apporter la danse exécutée au rythme de la musique et du chant à celui dont le cœur est véritablement rempli d’amour pour son Seigneur ? Le Prophète dit : « Les meilleurs des hommes sont ceux de ma génération, puis ceux qui viennent après eux, puis ceux qui viennent après ces derniers. » Or, parmi ceux qui suivent le plus fidèlement le Prophète , personne ne pratique de telles choses.

Ibn Hajar al-Haytamî tient des propos similaires dans son ouvrage Kaff al-Ru‘â‘. De même, Ibn ‘Âbidîn distingue dans sa célèbre Hâshiya entre l’amour sincère de Dieu qui s’empare véritablement du cœur et l’amour affecté et artificiel. Quant à al-Qurtubî, il met longuement en garde contre cette innovation dans son commentaire des versets : « Ceux qui, debout, assis ou couchés, ne cessent d’invoquer Dieu et de méditer sur la création des cieux et de la terre » (3 : 191) et : « Ne marche pas avec faste sur la terre, car jamais tu ne sauras la fendre ni te hausser au niveau des montagnes » (17 : 37). S’il était nécessaire, de nombreux autres textes d’imams pourraient être cités dans le même sens. Il convient toutefois de distinguer ces pratiques de l’état exceptionnel de celui qui perd involontairement le contrôle de lui-même sous l’effet d’une profonde ferveur spirituelle. Il est ainsi rapporté qu’al-‘Izz b. ‘Abd al-Salâm lui-même, emporté par l’intensité de son émotion et de son recueillement, se mit à bondir. Comment pourrait-on alors prétendre qu’il adopta volontairement un comportement qu’il avait lui-même condamné dans ses écrits ? Son attitude relevait d’un état involontaire et exceptionnel, et non d’une pratique rituelle instituée.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Le Coran accorde à l’expédition de Tabûk une importance particulière qu’il ne donne à aucune autre expédition en la relatant et en la commentant abondamment. Dans la sourate du Repentir (sourate 9), de nombreux versets, voire des passages entiers, soulignent l’importance du combat par le sacrifice de la vie et des biens pour la cause de Dieu, présenté comme la preuve de la sincérité du musulman et de l’authenticité de sa foi. Ce sacrifice distingue les véritables croyants des hypocrites. Les vrais musulmans ne doivent pas se laisser gagner par la paresse ou l’indolence ; ils affrontent avec courage et sérénité les difficultés et les souffrances qu’ils rencontrent sur la voie de Dieu. Le Coran traite également longuement de la question des hypocrites en dévoilant leurs intentions cachées. Il ressort de ces versets que les hypocrites représentent un danger permanent pour les musulmans.

La mission du Prophète traverse plusieurs épreuves destinées à distinguer le croyant sincère de celui qui ne l’est pas, et l’expédition de Tabûk constitue l’une des plus significatives à cet égard. À cette occasion, Dieu éprouve les musulmans afin de mettre en lumière l’hypocrisie et la trahison présentes à Médine. Les hypocrites sont alors démasqués et distingués des croyants sincères. Les versets se succèdent pour les dénoncer et pour mettre les musulmans en garde contre leurs agissements en tout temps et en tout lieu : « Ceux qui sont restés dans leurs foyers et qui n’ont pas accompagné le Prophète au combat s’en félicitaient, car il leur répugnait de mettre leurs biens et leurs personnes au service de Dieu, en disant : “Ne vous mettez pas en campagne par ces chaleurs !” Dis-leur : “Le feu de l’Enfer est bien plus ardent encore !” Mais peuvent-ils comprendre ? Qu’ils rient donc un peu, pour le moment ! Un jour viendra où ils verseront des larmes à torrents, en punition de leurs actes. Si Dieu veut que tu te retrouves un jour parmi un groupe de ces gens-là, et qu’ils te demandent la permission d’aller combattre avec toi, dis-leur : “Jamais plus vous ne partirez au combat avec moi, et jamais plus vous ne combattrez d’ennemis avec moi ! Vous avez été contents de rester chez vous une première fois. Eh bien ! Restez donc avec ceux qui se tiennent à l’arrière !” » [9 : 81-83].

Lorsqu’on considère les versets qui précèdent et ceux qui suivent ce passage, on constate l’attention particulière portée à la question des hypocrites ainsi que la mise en garde répétée contre eux, car ils sont présentés comme la cause de nombreux malheurs qui frappent les musulmans. L’ennemi ne peut atteindre les musulmans qu’en exploitant la voie de la trahison, et ce sont les hypocrites qui divisent leurs rangs et affaiblissent leur cohésion. Dieu dit à ce sujet : « D’ailleurs, s’ils étaient sortis avec vous, ils n’auraient fait qu’ajouter à votre trouble et que semer, par leurs manœuvres, la discorde dans vos rangs, d’autant plus qu’il y a parmi vous des gens disposés à écouter tout ce qu’ils disent. Dieu connaît bien les comploteurs » (9 : 47).

Ce qui rend leur attitude particulièrement dangereuse est qu’ils combattent l’islam en prétendant parler en son nom et qu’ils cherchent à le dénaturer à l’aide de ses propres références. Ils manipulent les règles de la religion sous couvert de réforme, de modernisation ou de souplesse d’interprétation, tout en affirmant rester fidèles à l’esprit de la loi islamique. Selon cette analyse, ils transforment ainsi les enseignements de l’islam en constructions juridiques artificielles destinées à servir leurs intérêts ou ceux de ceux dont ils dépendent. La principale leçon que les musulmans doivent tirer de cet épisode est donc la nécessité de se montrer vigilants face aux hypocrites vivant au sein de leur propre communauté, car leur action est jugée plus dangereuse encore que celle de l’ennemi extérieur. Ils doivent empêcher ces derniers de semer la division et la discorde parmi les croyants.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Nous constatons au cours de cette expédition la légalité du paiement du tribut (jizya) par les gens du Livre. Par ce moyen, ils préservent leur vie et leurs biens. Nous voyons comment les Byzantins se dispersent et disparaissent dès l’arrivée du Prophète à Tabûk. Les tribus arabes chrétiennes concluent alors la paix avec le Prophète , qui leur impose par écrit le paiement d’un tribut. Ce tribut constitue un impôt financier qui tient lieu de zakât pour les non-musulmans. La différence entre les deux réside dans le fait que le tribut relève uniquement du domaine juridique, tandis que la zakât relève à la fois du domaine juridique et du domaine religieux.

Ceux qui s’acquittent de cet impôt reconnaissent ainsi l’autorité de la législation islamique dans son aspect judiciaire au sein de la société musulmane, bien qu’ils ne professent pas l’islam. Ils sont donc tenus de respecter les lois qui régissent l’ordre public, tout en conservant la possibilité de pratiquer ce que leur religion autorise, même lorsque cela n’est pas permis aux musulmans, comme la consommation du vin. Les gens du Livre peuvent ainsi, à la différence des athées et des idolâtres, s’intégrer à la société musulmane et à son organisation tout en demeurant fidèles à leur religion. Quant aux athées, aux idolâtres et aux autres groupes semblables, ils ne disposent, selon cette analyse, d’aucun fondement commun avec les musulmans permettant une telle intégration, car l’athéisme et le paganisme sont considérés comme incompatibles avec la législation islamique dans leurs principes et leurs fondements les plus essentiels.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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Le tribut (jizya) apparaît comme une contribution collective associée aux obligations de défense. Elle est demandée à certaines tribus qui, en échange, ne sont pas tenues de participer aux opérations militaires menées par les musulmans. Ces derniers assument alors la responsabilité de leur sécurité et s’engagent à les protéger en cas d’attaque. Cette compréhension est notamment celle de ‘Umar b. al-Khattâb qui, durant son califat, suspend la perception de la jizya auprès de certaines communautés chrétiennes et juives lorsqu’il considère ne plus pouvoir leur garantir la protection militaire qui en constitue la contrepartie.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

Concernant les lieux où le châtiment de Dieu frappe certaines communautés, il est clair que le Prophète incite par là les musulmans à ne pas demeurer insensibles aux exemples dont il convient de tirer des enseignements et à ne pas considérer avec légèreté les châtiments qui frappent les communautés anciennes. Visiter, dans une prison, la chambre où sont exécutés les condamnés à mort empêche de regarder l’échafaud avec insouciance, ne serait-ce que par compassion pour ceux qui y terminent leur vie. Ahmad rapporte d’après Jâbir : « Lorsque le Prophète passe près d’al-Hijr, le pays des Thamûd, il dit aux musulmans : “Ne demandez pas de signes prodigieux. Les gens du peuple de Sâlih en demandent et Dieu exauce leur demande en leur envoyant une chamelle qui se déplace librement d’un col à un autre. Elle s’abreuve à leur eau et ils boivent de son lait. Pourtant, ils lui coupent les jarrets. Alors, le cri du châtiment les saisit du ciel et Dieu les anéantit.” » L’interdiction de réclamer des prodiges vise ainsi à habituer les hommes à vivre dans le cadre normal des lois établies par Dieu. Ceux qui recherchent de tels signes feraient mieux de consacrer leurs efforts à accomplir leur mission et à se dévouer sincèrement à leur Seigneur. Bien avant eux, d’autres peuples assistent à des prodiges éclatants, mais la dureté de leurs cœurs les conduit à les mépriser et à les rejeter, ce qui leur vaut finalement le châtiment divin.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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Nous déduisons de l’attitude du Prophète lors de son passage auprès des habitations des Thamûd qu’il déconseille au musulman d’entrer dans les demeures abandonnées de peuples que Dieu punit en raison de leur négation et de leur égarement, ou même de toucher aux objets qui leur ont appartenu. S’il lui arrive de passer à proximité de ces lieux, il le fait en méditant sur leur sort, en réfléchissant aux conséquences de leurs actes et en demandant à Dieu d’en préserver les musulmans. Ces demeures portent en effet la marque d’un châtiment divin dont les traces demeurent visibles à travers leurs ruines. Dieu laisse sans doute subsister ces vestiges sur la terre afin qu’ils servent d’enseignement à ceux qui observent et méditent. De nombreux versets du Coran attirent l’attention sur cette réalité. Traverser ces lieux avec insouciance, en ne s’intéressant qu’à leur aspect esthétique, à leur architecture ou aux ornements qu’ils renferment, constitue une erreur grave. Ces ruines renferment pourtant de nombreuses leçons et de profondes exhortations. Mais beaucoup d’hommes ne perçoivent que leur valeur historique ou artistique, tout en négligeant la portée morale et spirituelle qu’elles portent en elles.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Nous devons à présent réfléchir à la manière dont le Prophète se comporte avec les hypocrites d’une part et avec les hommes sincères et fidèles d’autre part. Un grand nombre d’hypocrites font défection au cours de cette expédition puis viennent présenter leurs excuses au Prophète en inventant divers prétextes. Malgré cela, le Prophète leur pardonne leur défection, accepte leurs excuses et confie à Dieu le soin de dévoiler ce qu’ils dissimulent dans leurs cœurs. À l’inverse, quelques-uns de ses compagnons sincères renoncent à participer à l’expédition sans nourrir la moindre mauvaise intention. Ils regrettent profondément leur attitude, reconnaissent leur faute et demandent pardon au Prophète sans chercher à se justifier par de faux prétextes. Pourtant, le Prophète se montre beaucoup plus ferme envers eux, comme nous l’avons vu dans le récit. Pourquoi fait-il preuve d’indulgence à l’égard des hypocrites et de sévérité envers les croyants sincères ?

La réponse est que cette fermeté constitue dans leur cas une marque d’attention, d’amour et de considération, ce qui n’est pas le cas des hypocrites. Ceux-ci sont considérés comme ayant choisi une voie qui les conduit à leur perte, tandis que les croyants sincères méritent d’être corrigés afin de revenir à la droiture. Le Législateur suprême ordonne de juger les hypocrites selon ce qui apparaît extérieurement de leur comportement dans ce monde. Il n’est donc pas demandé de sonder leurs intentions cachées pour les condamner, mais de les traiter selon ce qu’ils manifestent ouvertement. À ce sujet, Ibn Qayyim déclare : « Ainsi Dieu agit-Il avec Ses serviteurs lorsqu’Il veut les corriger. Il reprend Son serviteur croyant qu’Il aime et honore pour la moindre erreur et surveille la plus petite de ses défaillances. Quant à celui qui a perdu toute considération auprès de Lui, Il le laisse persister dans ses fautes et lui accorde parfois même des bienfaits malgré ses égarements. »

Le hadith relatif à Ka‘b contient plusieurs enseignements importants. Il montre d’abord qu’il est permis d’isoler une personne pour un motif religieux. Le Prophète interdit ainsi aux musulmans de parler à Ka‘b et à ses deux compagnons durant toute la période de leur mise à l’écart. Ibn Qayyim affirme à ce sujet : « Nous déduisons de ce hadith qu’il n’est pas obligatoire de répondre au salut de celui qui mérite d’être isolé. » Ka‘b raconte : « Je sortais pour accomplir la prière avec les musulmans. Lorsque le Prophète arrivait, je le saluais, mais je me demandais s’il avait réellement remué les lèvres pour répondre à mon salut. S’il m’avait répondu, je l’aurais certainement entendu. » Dieu éprouve ensuite Ka‘b lorsqu’un roi ghassanide lui propose de quitter ceux qui le boycottent afin de venir s’installer dans son royaume où il serait honoré et comblé. Alors même qu’il traverse une période particulièrement difficile à Médine, Ka‘b refuse cette proposition. Cette épreuve met en lumière la profondeur de sa foi, sa fidélité à Dieu et son attachement au Prophète . Combien d’hommes tombent dans ce type de piège, alors que Ka‘b, lui, demeure ferme face à cette tentation.

Ce récit montre également qu’il est permis de se prosterner devant Dieu pour Le remercier d’un bienfait ou d’une faveur. En effet, Ka‘b se prosterne lorsqu’il entend celui qui lui annonce que Dieu a accepté son repentir. Ibn Qayyim rapporte également : « Abû Bakr se met à genoux lorsqu’il apprend la mort de Musaylima l’imposteur. ‘Alî b. Abî Tâlib se met lui aussi à genoux lorsqu’il voit le corps de Dhû al-Thudayya, le kharijite. Quant au Prophète , il se prosterne lorsque Gabriel lui annonce que celui qui prie une fois sur lui recevra dix bénédictions de la part de Dieu. » Les juristes divergent par ailleurs sur la question de celui qui souhaite donner tous ses biens en aumône. Les hanafites, à l’exception de Zafar, estiment que celui qui formule une telle intention n’est tenu que de s’acquitter de la zakât due sur ses biens. Ils s’appuient notamment sur la réponse du Prophète à Ka‘b lorsque celui-ci lui dit : « Ô Messager de Dieu, il convient que je me défasse de tous mes biens pour Dieu et Son Messager . » Le Prophète lui répond alors : « Garde une partie de tes biens pour toi. » D’autres savants considèrent au contraire que celui qui fait véritablement vœu de donner tous ses biens doit exécuter son engagement. Selon eux, les paroles de Ka‘b ne constituent pas un vœu mais une consultation adressée au Prophète . Celui-ci lui indique alors qu’il lui suffit de consacrer une partie de ses biens pour espérer obtenir le pardon de Dieu. Cette interprétation paraît la plus conforme au contexte dans lequel se déroule l’échange entre Ka‘b et le Prophète .

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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Cette histoire souligne que délaisser son engagement dans la défense de la communauté musulmane pour se consacrer à ses intérêts personnels relève d’un comportement égoïste fortement réprouvé par Dieu. Elle rappelle également que Dieu accepte le repentir de celui qui manque à son devoir, de celui qui s’approche de la faute et risque de compromettre sa responsabilité, dès lors qu’il reconnaît sincèrement son erreur, regrette son attitude et revient de tout son cœur vers son Seigneur.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

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