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Publié le 9 juillet 2026

PARTIE 52 : LA LIBÉRATION DE LA MECQUE (L’AN 8)

Départ des musulmans de Médine

Après le départ d’Abû Sufyân, le Prophète entre chez lui et demande à son épouse ‘Â’isha de préparer son armure et ses habits de guerre. Il lui demande de garder le secret et de n’en parler à personne. Il informe ensuite ses compagnons ainsi que les tribus des environs de Médine de se tenir prêts pour une expédition. L’objectif est connu, mais reste confidentiel. Le départ a lieu au mois de Ramadan de l’an 8 de l’Hégire. L’armée musulmane compte environ dix mille hommes : sept cents Muhâjirûn, quatre mille Ansâr et cinq mille cinq cents hommes issus d’autres tribus qui rejoignent les rangs en cours de route. En chemin, à al-Juhfa, l’armée rencontre al-‘Abbâs, l’oncle du Prophète , accompagné de sa famille, en route vers Médine après avoir décidé de quitter La Mecque. Compte tenu des circonstances, le Prophète les invite à se joindre à l’expédition, ce qui suscite une grande joie chez Maymûna, belle-sœur d’al-‘Abbâs et épouse du Messager de Dieu .

L’armée prend d’abord la direction de la tribu des Hawâzin, qui se prépare alors à la guerre. Mais le Prophète change ensuite brusquement d’itinéraire et se dirige rapidement vers La Mecque. En chemin, il rencontre son cousin Abû Sufyân b. al-Hârith, qui lui a causé beaucoup de tort par le passé en composant contre lui des vers satiriques. En le voyant, le Prophète se détourne de lui. Observant la scène, ‘Alî lui conseille d’adresser au Messager de Dieu les paroles prononcées par les frères de Joseph : « Par Dieu ! Dieu t’a certes préféré à nous, et nous avons été fautifs » (12 : 91). Abû Sufyân suit ce conseil et ajoute : « Ou bien il m’accueille, ou bien je prendrai mon fils par la main et j’irai mourir avec lui de faim et de soif dans le désert. Et toi, tu es l’homme le plus patient, sans compter que je suis ton parent. » En entendant ces paroles et le verset récité, le Prophète répond : « Il n’y a aucun reproche contre vous aujourd’hui. Que Dieu vous pardonne, et Il est le plus Miséricordieux des miséricordieux » (12 : 92). C’est alors qu’Abû Sufyân récite des vers, dont voici quelques-uns :

Par ta vie ! Lorsque je portais un étendard

Pour que triomphent les cavaliers d’al-Lât,

J’étais tel un homme égaré dans la nuit,

Errant sans savoir où se trouve le chemin.

Aujourd’hui est venu pour moi le moment de suivre la guidance,

Car mon âme ne m’a pas guidé,

Mais celui-là même que j’avais autrefois contraint à l’exil.

L’armée musulmane est rapidement rejointe par les Banû Sulaym, qui arrivent avec neuf cents cavaliers. Ils apportent leurs étendards et demandent au Prophète de les hisser, mais il leur demande de patienter, estimant que le moment n’est pas encore venu. Les musulmans effectuent ensuite une halte à Marr al-Zahrân, un point stratégique situé à moins de deux jours de La Mecque, d’où il est possible de se diriger vers La Mecque, les Hawâzin ou encore Tâ’if. Le Prophète y installe le camp et ordonne aux compagnons d’allumer des feux. Près de dix mille feux sont ainsi allumés, ce qui provoque une grande inquiétude chez les Quraychites, qui imaginent alors une armée encore plus nombreuse que ce qu’ils redoutaient. Par cette démonstration, le Prophète cherche à affaiblir leur moral et à éviter toute forme de résistance.

Halte à Marr al-Zahrân

Sur la route de La Mecque, le Prophète ordonne de faire halte à Marr al-Zahrân et d’y allumer dix mille feux. Les Quraychites savent déjà qu’il avance avec une armée importante, sans connaître précisément sa destination. Ils envoient alors Abû Sufyân b. Harb, Hakîm b. Hizâm et Budhayl pour obtenir des informations. Arrivés à proximité, ils aperçoivent les nombreux feux allumés par les musulmans, semblables à ceux de ‘Arafa. Abû Sufyân s’exclame : « Quels sont ces feux ? On dirait ceux de ‘Arafa. » Budhayl répond : « Peut-être appartiennent-ils à la tribu de ‘Amr. » Abû Sufyân rétorque : « La tribu de ‘Amr n’est pas aussi nombreuse. » Les éclaireurs du Prophète les repèrent, les capturent et les conduisent devant lui. Le Prophète lui demande : « N’est-il pas temps pour toi de reconnaître que je suis le Messager de Dieu ? », Abû Sufyân répond : « Quant à cela, j’éprouve encore quelques hésitations. » Al-‘Abbâs lui dit alors avec fermeté : « Malheur à toi ! Embrasse l’islam et atteste qu’il n’y a de divinité que Dieu et que Muhammad est Son Messager avant qu’il ne soit trop tard. » Abû Sufyân embrasse alors l’islam. Il est ensuite question d’un pacte de sécurité pour les Quraychites, que le Prophète accepte en déclarant : « Quiconque se réfugie chez Abû Sufyân est en sécurité. Quiconque se réfugie dans la Mosquée sacrée est en sécurité. Quiconque reste chez lui en fermant sa porte est en sécurité. »

Le Prophète ordonne à al-‘Abbâs de conduire Abû Sufyân sur un point élevé, afin qu’il puisse observer l’armée dans toute sa puissance. Tandis que les différentes unités défilent devant lui, Abû Sufyân contemple cette force impressionnante et s’interroge sur sa propre situation. Lorsque vient le tour des Ansâr, avec Sa‘d b. ‘Ubâda portant l’étendard, celui-ci s’écrie : « Ô Abû Sufyân ! Aujourd’hui est un jour de carnage, aujourd’hui la Ka‘ba sera profanée. » Abû Sufyân se tourne vers al-‘Abbâs et dit : « Puisses-tu faire que ce soit un jour de dignité. » Enfin, le détachement du Prophète , le moins nombreux, défile en dernier, avec al-Zubayr b. al-‘Awwâm portant l’étendard. Abû Sufyân rapporte alors au Prophète les propos de Sa‘d. Le Prophète les corrige et déclare : « Aujourd’hui est un jour de miséricorde. Dieu honorera la Ka‘ba et la couvrira de son voile. » Il fait ensuite planter son étendard à Hajûn et organise l’entrée dans La Mecque : il ordonne à Khâlid b. al-Walîd de pénétrer par la partie basse, tandis qu’il entrera lui-même par la partie haute. Il donne pour consigne aux commandants de ne combattre que ceux des Quraychites qui opposeraient une résistance armée. Toutefois, il désigne explicitement un groupe précis composé de six hommes et de quatre femmes qui doivent être recherchés et capturés (voir exécutés), où qu’ils se trouvent : ‘Ikrima b. Abî Jahl, Habbâr b. al-Aswad, ‘Abdallâh b. Sa‘d b. Abî Sarh, Miqyas b. Subâba al-Laythî, al-Huwayrith b. Nuqayd, ‘Abdallâh b. Hilâl, Hind bint ‘Utba, Sâra l’affranchie de ‘Amr b. Hishâm, ainsi que Fartanâ et Qarîna, deux femmes connues pour avoir offensé le Prophète .

Une fois entré dans la ville, le héraut du Prophète annonce aux Mecquois que ceux qui se réfugient dans leurs maisons, dans la Mosquée sacrée ou chez Abû Sufyân sont en sécurité ; cette décision compte parmi les plus marquantes de clémence. Il en exclut toutefois ceux qui se sont particulièrement acharnés contre les musulmans. Malgré ces consignes, Khâlid b. al-Walîd doit affronter un groupe d’idolâtres, parmi lesquels ‘Ikrima b. Abî Jahl et Safwân b. Umayya ; vingt-quatre Quraychites et quatre hommes de Hudhayl sont tués. Apercevant au loin les éclats des sabres, le Prophète en est contrarié. On l’informe alors que Khâlid a été contraint de combattre face à une résistance. Le Prophète dit : « Tout ce que Dieu veut est pour votre bien. » En dehors de cet affrontement, l’armée musulmane ne rencontre pas d’opposition. Le Prophète avance monté, la tête inclinée en signe d’humilité et de reconnaissance envers Dieu.Al-Bukhârî rapporte, d’après Mu‘âwiya b. Qarra, que ‘Abdallâh b. Mughaffal dit : « Le jour de la libération de La Mecque, je vis le Prophète sur sa chamelle, psalmodiant (avec une mélodie) la sourate de la Victoire (al-fath) et la répétant continuellement. J’aurais aimé la répéter comme lui si je n’avais pas été entouré par la foule. » Derrière lui marche Usâma. Nous sommes un vendredi matin, le vingtième jour de Ramadan. À Hajûn, où son étendard est planté, le Prophète s’arrête sous une tente en compagnie de ses épouses Umm Salama et Maymûna. Puis il se rend avec Abû Bakr vers la Ka‘ba en récitant la sourate de la Victoire. Arrivé au sanctuaire, il effectue sept tours sur sa monture et touche la Pierre noire. Il frappe alors de sa canne les trois cent soixante idoles disposées autour de la Ka‘ba en disant : « La vérité est venue et le mensonge a disparu ; le mensonge est voué à disparaître. »

Puis il purge le sanctuaire de toutes les divinités païennes afin de les détruire. Parmi ces représentations figurent des images d’Ismaël et d’Abraham tenant des flèches divinatoires. Le Prophète s’écrie : « Malheur aux idolâtres ! Quel lien y a-t-il entre Ismaël et Abraham et ces flèches divinatoires dont ils ne se sont jamais servis ? » Après avoir fait sortir les idoles, il entre dans la Ka‘ba, prononce « Allâhu akbar (Dieu est Le plus Grand) », puis en ressort sans y accomplir de prière. Il avait auparavant demandé à l’un des gardiens de lui remettre les clés du sanctuaire, avec lesquelles il en ouvre la porte. À sa sortie, il les rend à ‘Uthmân b. Talha en lui disant : « Prenez-les telles qu’elles sont : perpétuelles et préservées. Ce n’est pas moi qui vous les confie, mais Dieu. Seul un injuste vous les retirerait. » Il fait ainsi référence à la parole divine : « Dieu vous ordonne de restituer les dépôts » (4 : 58). Ensuite, Bilâl monte sur le toit de la Ka‘ba et lance l’appel à la prière, tandis que les habitants de La Mecque écoutent cet appel inédit pour eux.

Le pardon des puissants

Après avoir détruit les idoles, le Prophète entre dans la Ka‘ba et proclame la grandeur de Dieu. Il se rend ensuite à la station d’Abraham où il accomplit la prière, puis au puits de Zamzam où il boit. Une fois ces rites accomplis, il rassemble les Quraychites, ceux-là mêmes qui l’ont rejeté et combattu avec acharnement, et leur demande : « Ô Quraychites ! Comment pensez-vous que je vais vous traiter ? » Ils répondent : « Comme un frère noble et généreux. » Il leur dit alors : « Allez, vous êtes libres. » Le Prophète prononce ensuite un discours dans lequel il rappelle plusieurs principes de l’Islam : « Il n’y a qu’un seul Dieu, sans associé. Il a tenu Sa promesse, secouru Son serviteur et, à Lui seul, a mis en déroute les coalisés. Toute prétention à la vengeance, à l’honneur ou aux biens est désormais abolie sous mes pieds, à l’exception de la garde de la Ka‘ba et du service d’abreuvement des pèlerins. » Il s’adresse ensuite aux Mecquois en disant : « Ô Quraychites ! Dieu a mis fin à l’orgueil que vous tiriez de vos exploits et de vos origines à l’époque de l’ignorance. Nous descendons tous d’Adam, et Adam a été créé de terre. » Puis il récite le verset : « Ô vous les hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des peuples et des tribus afin que vous vous connaissiez. Le plus noble d’entre vous auprès de Dieu est le plus pieux. Dieu est Omniscient et Parfaitement Informé » (49 : 13). Il ajoute : « Dieu a fait de La Mecque une ville sacrée, mais les hommes n’ont pas toujours respecté cette sacralité. Il n’est pas permis à celui qui croit en Dieu et au Jour dernier d’y verser le sang ni d’y couper les arbres. Si quelqu’un invoque comme justification le fait que le Messager de Dieu y a combattu, qu’on lui réponde que cette autorisation a été accordée uniquement à lui, et seulement pour une partie de la journée. Désormais, La Mecque a retrouvé son caractère sacré. Que celui qui est présent transmette cela à celui qui est absent. »

Les habitants de La Mecque viennent ensuite lui prêter serment d’obéissance. Parmi eux figurent Mu‘âwiya b. Abî Sufyân ainsi que le père d’Abû Bakr al-Siddîq, ce qui réjouit profondément le Prophète . Un homme s’avance vers lui, tremblant ; le Prophète lui dit : « Rassure-toi, je ne suis pas un roi tyrannique, mais le fils d’une femme qurayshite qui mangeait de la viande séchée. » Lors de la libération de La Mecque, dix-sept Quraychites sont initialement condamnés, mais seuls six sont effectivement exécutés. Ceux qui demandent pardon trouvent auprès du Prophète clémence et indulgence, tandis que seuls ceux qui persistent dans leur hostilité sont mis à mort. Ainsi, ‘Abdallâh b. Sa‘d se réfugie auprès de son frère de lait ‘Uthmân b. ‘Affân et lui demande d’intercéder en sa faveur. ‘Uthmân le cache jusqu’à ce que la tension s’apaise, puis le présente au Prophète en implorant son pardon, que celui-ci finit par accorder.

‘Ikrima, fils d’Abû Jahl, prend la fuite. Son épouse Umm Hakîm, fille d’al-Hârith b. Hishâm et sa cousine paternelle, part à sa recherche après avoir obtenu pour lui la garantie de pardon auprès du Prophète . Elle s’était elle-même convertie avant la prise de La Mecque. Elle rejoint son mari alors qu’il s’apprête à embarquer et lui dit : « Je viens de chez le meilleur des hommes pour t’annoncer qu’il t’a pardonné. » Elle le ramène ensuite auprès du Prophète , qui l’accueille avec bienveillance en disant : « Bienvenue à celui qui vient en croyant. » ‘Ikrima embrasse alors l’islam. Le Prophète avertit ses compagnons : « ‘Ikrima, fils d’Abû Jahl, vient à vous en croyant. N’insultez pas son père, car insulter les morts blesse les vivants sans atteindre les morts. »

Habbâr b. al-Aswad, de son côté, prend la fuite et se cache longuement, échappant à toutes les recherches. Pris de remords, il se rend finalement à Ji‘râna, où se trouve le Prophète , se convertit et lui dit : « J’ai pensé fuir à l’étranger, mais je me suis souvenu de ta noblesse, de tes qualités et de ta clémence. Dieu m’a permis d’abandonner le polythéisme et d’embrasser l’islam. Je te demande de me pardonner et d’oublier mes fautes. » Le Prophète lui répond : « Je te pardonne. » Al-Hârith b. Hishâm et Zuhrî b. Abû Umayya al-Makhzûmî obtiennent également le pardon grâce à l’intervention d’Umm Hâni’, fille d’Abû Tâlib. Lorsqu’al-Hârith est présenté au Prophète , celui-ci lui dit : « Je loue Dieu qui t’a guidé. Un homme raisonnable comme toi ne pouvait que se convertir. » Al-Hârith devient ensuite l’un des meilleurs compagnons. Safwân b. Umayya, quant à lui, envisage de se jeter à la mer. Son cousin ‘Umayr se rend auprès du Prophète et lui demande de lui accorder le pardon. Le Prophète accepte et lui remet son turban comme signe de cette grâce. ‘Umayr rejoint Safwân, lui transmet le message et lui montre le turban. Safwân se rend alors auprès du Prophète et lui demande confirmation. Celui-ci confirme et lui accorde un délai de réflexion ; Safwân demande deux mois, mais le Prophète lui en accorde quatre. Il se convertit après la bataille de Hunayn. Hind, quant à elle, s’enfuit puis revient après sa conversion et dit au Prophète : « Tu étais l’homme que je détestais le plus ; aujourd’hui tu es celui que j’aime le plus. Je souhaitais que tes épouses soient humiliées ; désormais, je souhaite qu’elles soient honorées. » Wahshî, l’assassin de Hamza, embrasse lui aussi l’islam et obtient le pardon du Prophète . Les deux fils d’Abû Lahab se convertissent également, ce qui réjouit profondément le Prophète . Enfin, ‘Abdallâh b. Suhayl intercède pour son père auprès du Prophète et obtient son pardon. Le Prophète dit à son sujet : « Un homme de la sagesse de Suhayl ne pouvait rester dans l’ignorance de l’islam. » Lorsque Suhayl apprend ces paroles, il dit : « Muhammad n’a cessé de faire preuve de bonté », puis il embrasse à son tour l’islam.

L’allégeance des femmes

Lorsque tous les hommes ont prêté serment d’allégeance, les femmes se présentent à leur tour. Parmi les Quraychites se trouve Hind bint ‘Utba, venue déguisée par crainte d’être reconnue après ce qu’elle a fait à Hamza. Lorsqu’elles s’approchent, le Prophète leur dit : « Engagez-vous à ne rien associer à Dieu. » Hind répond : « Par Dieu, tu nous imposes des conditions que tu n’as pas imposées aux hommes, mais nous les respecterons. » Il poursuit : « Ne volez pas. » Hind réplique : « Il m’arrive de prendre de l’argent à Abû Sufyân. Est-ce interdit ? » Abû Sufyân, présent, intervient : « Ce que tu as pris auparavant t’est pardonné. » Le Prophète lui dit alors : « Tu es donc Hind bint ‘Utba ? » Elle répond : « Je suis Hind. Pardonne-moi ce qui est passé, que Dieu te pardonne. » Le Prophète ajoute : « Ne commettez pas l’adultère. » Hind dit : « Une femme libre ferait-elle cela ? » Il continue : « Ne tuez pas vos enfants. » Hind répond : « Nous les avons élevés petits, et vous les avez tués adultes à Badr. C’est à vous d’en répondre. » ‘Umar en rit. Le Prophète poursuit : « Et ne commettez aucune infamie, ni de vos mains ni de vos pieds. » Hind dit : « Par Dieu, l’infamie est détestable, et il convient de s’en abstenir. » Il conclut : « Obéissez-moi dans le bien. » Puis il dit à ‘Umar : « Donne-leur la main en signe d’engagement et accorde-leur le pardon en mon nom. » ‘Umar agit selon cette instruction. Le Prophète , quant à lui, ne serre jamais la main d’une femme et n’entre pas en contact physique avec elle, sauf si elle lui est licite. Al-Bukhârî rapporte d’après ‘Â’isha : « Le Prophète ne validait l’engagement des femmes que par la parole, en récitant le verset : “Qu’elles n’associent rien à Dieu.” Aucune femme ne toucha sa main, sauf celles qui lui étaient licites. » Muslim rapporte des propos similaires. Le jour de la libération de La Mecque, Umm Hâni’, fille d’Abû Tâlib, accorde sa protection à un polythéiste que ‘Alî souhaite tuer. Elle raconte : « Je me rendis auprès du Prophète alors qu’il faisait ses grandes ablutions, et Fâtima le couvrait. » Le Prophète demeure dix-neuf jours à La Mecque, durant lesquels il abrège la prière.

Destruction des centres d’idolâtrie

Cinq jours après la libération de La Mecque, le Prophète envoie Khâlid b. al-Walîd à la tête de trente cavaliers vers Nakhla afin de détruire le sanctuaire d’al-‘Uzza, ce qu’il accomplit. Il envoie également ‘Amr b. al-‘Âs à trois miles de La Mecque pour détruire al-Lât, l’idole vénérée par les habitants de Tâ’if. Enfin, Sa‘d b. Zayd est envoyé avec vingt cavaliers à Qudayd pour détruire le sanctuaire de Manât. Selon une version rapportée par Ibn Hishâm, Khâlid b. al-Walîd reçoit aussi pour mission de transmettre le message de l’islam aux Banû Jadhîma. Cependant, il les affronte et fait exécuter des prisonniers. Lorsque le Prophète apprend cela, il déclare : « Ô Dieu, je suis innocent de ce qu’a fait Khâlid b. al-Walîd. »

Analyses et Enseignements

Le jour de la grande victoire, certains ne peuvent assister aux événements extraordinaires qui se déroulent sous leurs yeux. Ces hommes sont déjà décédés ou sont tombés au cours de la longue lutte opposant la foi à la mécréance. Pourtant, la victoire dont les vivants recueillent alors les fruits est aussi le résultat des efforts, des sacrifices et de l’engagement de ceux qui les ont précédés. Leur récompense est entre les mains de Celui qui ne prive personne du moindre de ses droits. Le noble Coran rappelle à ceux qui suivent la voie droite qu’ils ne doivent pas attendre leur rétribution complète dans ce monde. La récompense parfaite et la justice absolue se trouvent dans l’au-delà. C’est là que les comptes seront pleinement réglés, aussi bien pour les croyants que pour les négateurs. Dieu dit : « Arme-toi de patience ! La promesse du Seigneur s’accomplira sans conteste. Que tu assistes à une partie des tourments que Nous leur réservons ou que tu sois rappelé auparavant à Nous, tous les hommes Nous feront inéluctablement retour » (40 : 77).

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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Maintenant que nous connaissons les événements de la libération de La Mecque, par laquelle Dieu honore Son Prophète et ses compagnons, nous sommes davantage en mesure de comprendre la portée de sa mission, le sens profond de ces événements, les enseignements qu’ils renferment ainsi que les lois divines qu’ils illustrent de manière concrète. À la lumière de cette victoire, nous saisissons mieux la signification de l’émigration hors de La Mecque avant sa libération, ainsi que le sens des sacrifices consentis pour la cause de l’islam : quitter sa terre, sa patrie, ses biens, sa famille et sa tribu. Rien n’est véritablement perdu tant que l’islam demeure. À l’inverse, toutes les possessions de ce monde perdent leur valeur pour celui qui perd sa foi. En méditant sur cette épisode, nous comprenons également la réalité du jihâd, du martyre et des épreuves qui les accompagnent. Rien de tout cela n’est vain. Pas une goutte de sang n’est versée inutilement. Les difficultés rencontrées par les musulmans au cours de leurs expéditions et de leur parcours ne sont pas le fruit du hasard. Elles répondent à une sagesse voulue par Dieu. Les épreuves et les sacrifices constituent le prix de la victoire, car telle est la règle que Dieu établit pour Ses serviteurs : il n’y a pas de victoire sans une foi ferme, pas de foi authentique sans soumission à Dieu, et pas de véritable soumission sans effort constant ni sacrifice pour Sa cause.

Lorsque nous considérons l’ensemble des événements liés à la libération de La Mecque, nous mesurons aussi l’importance du traité de Hudaybiya. Derrière les apparences qui suscitent l’incompréhension de ‘Umar et de nombreux compagnons se cache une sagesse divine d’une grande profondeur. Nous comprenons alors pourquoi Dieu qualifie cet accord de victoire et dit : « Il vous avait accordé auparavant une prompte victoire » (48 : 20). Si nous saisissons le sens de tous ces événements, nous discernons alors plus clairement les signes de la prophétie qui marquent la vie du Prophète . Rappelons-nous le jour où il quitte sa patrie, La Mecque, pour émigrer vers Yathrib en empruntant discrètement des passages escarpés. Certains de ses compagnons le précèdent à Médine tandis que d’autres, parmi les plus démunis, quittent secrètement leur terre, abandonnant famille, biens et patrimoine pour préserver leur religion. Les mêmes hommes reviennent ensuite dans leur patrie. Ils retrouvent leurs familles et leurs biens après avoir vu leur nombre augmenter et leur force se consolider.

Ceux qui les avaient auparavant expulsés les accueillent désormais dans un état d’humiliation et de soumission. Les Mecquois embrassent alors l’islam en grand nombre. Bilâl, l’Éthiopien que les idolâtres persécutent autrefois avec dureté, monte sur le toit de la Ka‘ba et proclame d’une voix puissante : « Allah est le Plus Grand ! Allah est le Plus Grand ! » Cette même voix qui, affaiblie par les souffrances, répétait sous les tortures : « Unique, Unique », résonne désormais du haut de la Ka‘ba pour annoncer l’unicité de Dieu et la mission de Muhammad , tandis que toute La Mecque l’écoute dans le calme et la soumission. Cette scène rappelle une vérité essentielle : la vérité appartient à l’islam. Celui qui lutte, se sacrifie et consacre son existence à une cause étrangère à la guidance de Dieu poursuit une illusion qui ne possède ni fondement durable ni véritable finalité.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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De l’hégire à la libération de La Mecque, le Prophète passe par de nombreuses épreuves : la persécution, l’exil, les affrontements, puis le retour à la paix et à la victoire. Ce parcours dépasse largement le cadre d’un simple voyage ; il constitue une véritable ascension spirituelle marquée par les différentes étapes du grand jihâd. Lorsqu’il revient à La Mecque, il n’est plus le même homme que celui qui l’avait quittée. Les épreuves ont forgé son caractère et renforcé en lui la patience, la persévérance et la mansuétude. Au moment de son départ, il place déjà sa confiance en Dieu, convaincu qu’il reviendra un jour L’adorer auprès de la Maison sacrée. Il quitte ainsi sa ville natale comme un exilé, mais avec la certitude que son chemin, guidé par Dieu, le conduira de nouveau vers cette terre bénie, conformément à la promesse divine et à la mission pour laquelle il a été préparé à travers chaque épreuve.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

Si le Prophète accorde certains privilèges à Abû Sufyân, c’est notamment pour répondre à son besoin de considération et au rang qu’il occupe parmi les siens. Cette concession ne cause aucun préjudice, ne porte atteinte à aucun droit et ne représente aucun coût réel. Il est donc judicieux de gagner son adhésion par un moyen aussi simple. Le Prophète cherche avant tout à assurer une issue pacifique à la situation et à éviter tout affrontement inutile. À cette démarche empreinte de sagesse politique, il ajoute une autre stratégie. Il demande à al-‘Abbâs de veiller à ce qu’Abû Sufyân soit retenu à l’entrée de la vallée, un passage par lequel les troupes musulmanes doivent nécessairement défiler. De cette manière, il peut observer l’ensemble des forces musulmanes et mesurer leur puissance. Cette vision est de nature à le dissuader de toute résistance et à l’amener également à décourager les Mecquois de s’opposer aux musulmans, lui qui demeure le chef écouté et respecté de La Mecque.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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Ce qui surprend dans l’attitude d’Abû Sufyân le jour de la libération de La Mecque, c’est qu’il devient l’un des premiers Mecquois à décourager toute résistance contre le Prophète et figure parmi les premiers groupes de polythéistes à embrasser l’islam ce jour-là. Pourtant, c’est lui qui, durant des années, dirige les efforts des Quraysh et encourage les expéditions menées contre les musulmans. Dans Sa sagesse, Dieu veut que Son Prophète entre à La Mecque presque sans combat. Ceux qui l’ont autrefois expulsé, persécuté et combattu lui prêtent désormais allégeance sans que les musulmans aient à subir de lourdes pertes ni à engager une bataille décisive. Dieu facilite d’abord la conversion d’Abû Sufyân à la suite de sa rencontre avec le Prophète à Marr al-Zahrân. Ainsi, il peut retourner auprès des Mecquois, les dissuader de combattre et contribuer à instaurer un climat de paix favorable à la disparition du polythéisme et de l’ignorance, tout en permettant à la vérité de l’islam et de l’unicité de Dieu de se manifester clairement.

La parole du Prophète : « Quiconque entre dans la maison d’Abû Sufyân est en sécurité » participe également à cette orientation des événements vers une issue pacifique et vers le triomphe de l’islam. Abû Sufyân a déjà proclamé publiquement sa conversion et se sent désormais attiré par cette religion qui l’a convaincu. Nous savons par ailleurs que l’islam exige du croyant qu’il adhère pleinement à ses enseignements, aussi bien dans ses convictions que dans sa pratique. Plus le musulman demeure fidèle aux principes de sa religion, plus sa foi se renforce et s’enracine. C’est pourquoi les musulmans accueillent le nouveau converti dans un climat de confiance et de fraternité, par des moyens conformes à la loi religieuse, jusqu’à ce que sa foi se consolide et résiste aux épreuves. Certains compagnons comprennent mal cette réalité lorsqu’ils entendent le Prophète déclarer : « Celui qui entre dans la maison d’Abû Sufyân est en sécurité. » Ils pensent alors que la vue de sa ville natale et de ses proches a suscité chez lui un attachement particulier qui l’a poussé à la clémence. Muslim rapporte d’après Abû Hurayra que certains Ansâr se disent alors entre eux : « Cet homme est saisi par l’affection pour son peuple et la joie de retrouver sa ville. » Abû Hurayra ajoute que le Prophète reçoit alors la révélation. Tous reconnaissent cet état et personne n’ose le regarder jusqu’à ce qu’il s’achève. Lorsqu’il reprend la parole, il demande : « Ô Ansâr, avez-vous dit que ma ville me manque ? » Ils répondent par l’affirmative. Il leur déclare alors : « Je suis le serviteur de Dieu et Son Messager. J’ai émigré vers vous pour la cause de Dieu. Votre vie est ma vie et votre mort est ma mort. » Les Ansâr se précipitent alors vers lui en pleurant et répondent : « Nous n’avons dit cela que par amour pour Dieu et Son Messager. »

Cet épisode met également en lumière la différence entre la foi véritable et la simple profession de foi prononcée verbalement. Il invite à s’interroger sur la conversion d’Abû Sufyân. Lorsque le Prophète lui demande : « N’est-il pas temps pour toi de reconnaître que je suis le Messager de Dieu ? », Abû Sufyân répond : « Quant à cela, j’éprouve encore quelques hésitations. » Al-‘Abbâs lui dit alors avec fermeté : « Malheur à toi ! Embrasse l’islam et atteste qu’il n’y a de divinité que Dieu et que Muhammad est Son Messager avant qu’il ne soit trop tard. » Abû Sufyân prononce alors la double attestation de foi. On pourrait s’interroger sur la valeur d’une conversion réalisée dans un tel contexte. Pourtant, cette difficulté disparaît lorsque l’on comprend que l’islam n’exige pas du nouveau converti une foi parfaitement enracinée dès le premier instant. Ce qui lui est demandé, c’est d’accepter l’islam, de prononcer sincèrement l’attestation de foi et de se soumettre aux enseignements révélés. Quant à la foi profonde, elle grandit progressivement au fil de l’obéissance et de la pratique. Dieu dit : « Les bédouins affirment : “Nous croyons en Dieu.” Dis-leur : “Vous n’avez pas encore la foi ! Dites plutôt : Nous nous sommes soumis”, car la foi n’est pas encore entrée dans vos cœurs. Mais si vous obéissez à Dieu et à Son Messager, Il ne diminuera rien de vos œuvres. Certes, Dieu est Clément et Miséricordieux » (49 : 14).

De même, il n’appartient pas aux musulmans de juger les intentions cachées des nouveaux convertis en prétendant que leur adhésion à l’islam est motivée uniquement par la peur, l’intérêt ou la recherche d’un avantage. L’islam juge les apparences et laisse à Dieu le soin de connaître les cœurs. À ce sujet, Dieu dit : « Ô vous qui croyez ! Lorsque vous entrez en campagne pour la Cause de Dieu, soyez clairvoyants ! Ne vous hâtez pas de traiter en ennemi celui qui vous adresse un salut amical en lui disant : “Tu n’es pas croyant”, dans le but inavoué de lui prendre ses biens. Sachez que Dieu dispose d’immenses richesses. D’ailleurs, vous-mêmes, vous n’avez pas toujours été croyants avant que Dieu ne vous ait reçus dans Sa grâce. Agissez donc avec discernement, car Dieu est parfaitement Informé de ce que vous faites » (4 : 94). Le Prophète rappelle ainsi à ses compagnons qu’eux aussi ont connu les débuts de la foi et que Dieu les a progressivement guidés et affermis à travers la pratique de l’islam.

Dans sa sagesse, le Prophète demande ensuite à al-‘Abbâs de conduire Abû Sufyân à l’entrée d’une vallée où l’armée musulmane doit défiler. Il veut qu’il contemple de ses propres yeux la force acquise par l’islam et la transformation de ceux qui avaient quitté La Mecque peu nombreux, faibles et persécutés. Abû Sufyân observe alors avec étonnement les régiments qui passent les uns après les autres et déclare à al-‘Abbâs : « Ton neveu est devenu un chef puissant. » Al-‘Abbâs lui répond aussitôt pour corriger sa perception : « Abû Sufyân, ce que tu vois est l’œuvre d’un Prophète. De quelle puissance parles-tu ? Il a méprisé le pouvoir, la richesse et les honneurs le jour où vous les lui avez proposés à La Mecque alors qu’il subissait vos persécutions. Vous l’avez contraint à quitter sa patrie uniquement parce qu’il refusait d’abandonner la mission que Dieu lui avait confiée en échange de ce que vous lui offriez. » Muhammad est avant tout un Prophète. C’est cette réalité que la sagesse divine veut mettre en évidence à travers les paroles d’al-‘Abbâs. Elle répond à ceux qui prétendent que sa mission vise la conquête du pouvoir ou la recherche d’une domination terrestre. Du début à la fin de sa vie, Muhammad agit comme un Messager de Dieu chargé de transmettre un message aux hommes. Toute son existence témoigne qu’il est l’Envoyé de Dieu et non le fondateur d’un royaume bâti pour son propre intérêt.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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Alors qu’Abû Sufyân vient à peine d’embrasser l’islam, le Prophète lui confie un rôle important dans la libération de La Mecque, faisant preuve d’une grande compréhension de sa personnalité. Conscient qu’après des années d’opposition il n’est pas encore prêt, sur le plan spirituel, à suivre sans réserve celui qu’il a longtemps combattu, le Messager de Dieu tient compte de son attachement à l’honneur et au prestige en lui accordant une fonction valorisante qui favorise la résolution du conflit et une entrée pacifique dans la ville. Cette attitude illustre la sagesse du Prophète , qui accompagne les individus avec patience, sans ignorer leurs faiblesses ni exiger d’eux une transformation immédiate, mais en les guidant progressivement vers les qualités morales enseignées par le Coran. Elle montre également sa capacité à prendre en considération la diversité des caractères et des parcours, tout en unissant chacun autour d’une même foi et d’un même objectif.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

Al-Bukhârî rapporte d’après ‘Abdallâh b. al-Mughaffal que le Prophète récite lui-même la sourate de la Victoire (al-fath) aux portes de La Mecque d’une voix mélodieuse. Cet épisode montre qu’au moment de son entrée dans la cité, il est profondément absorbé dans le souvenir de Dieu et dans la communion avec son Seigneur. Son cœur ne laisse aucune place à l’ivresse du triomphe ou à l’exaltation de la victoire. La vanité et l’orgueil n’ont aucune emprise sur lui. Son unique préoccupation est alors de se tourner vers Dieu pour Le remercier de Son secours et de la grâce qu’Il lui accorde.

Ibn Ishâq confirme cette réalité en rapportant que, lorsqu’il arrive à Dhû Tuwâ et contemple la victoire que Dieu lui a accordée, le Prophète baisse la tête avec une profonde humilité devant son Seigneur, au point que sa barbe touche presque le dos de sa monture. Cette attitude traduit l’intensité de sa présence à Dieu au moment même où il voit se réaliser le fruit de sa patience, de sa soumission et de son attachement constant à la mission qui lui est confiée. Après toutes les épreuves endurées de la part de son peuple, Dieu le fait revenir dans la ville qui l’avait expulsé, non comme un vaincu, mais comme un homme victorieux, honoré et respecté. À cet instant, il ne songe ni à se glorifier ni à se venger. L’heure est à la gratitude, à la reconnaissance et au remerciement envers Dieu seul.

Tout au long de sa mission, le Prophète ne cesse de se soumettre à son Seigneur dans chacune de ses décisions et dans chacune des étapes de son parcours. Par cette attitude, il trace également une ligne de conduite pour les musulmans. La véritable soumission à Dieu ne se limite pas aux périodes d’épreuve ; elle doit demeurer présente dans les moments de bonheur comme dans ceux de difficulté, dans l’aisance comme dans l’adversité, dans la force comme dans la faiblesse. Le croyant ne doit pas se montrer humble et implorant lorsqu’il est frappé par un malheur, puis devenir insouciant, négligent ou orgueilleux dès que les difficultés disparaissent, comme s’il avait oublié Celui qu’il invoquait auparavant pour être délivré de son épreuve.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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Les vainqueurs éprouvent généralement deux sentiments dominants : l’orgueil suscité par le triomphe et le désir de vengeance à l’égard de leurs adversaires. Pourtant, lorsque le Prophète libère La Mecque en l’an 8 de l’hégire, il ne manifeste aucun de ces sentiments. Sa victoire est celle d’un serviteur de Dieu et d’un Prophète chargé d’accomplir une mission divine. Selon Ibn Ishâq, lorsque le Prophète entre dans La Mecque, il garde la tête inclinée avec une telle humilité que sa barbe touche presque la selle de sa monture. Malgré l’ampleur de son triomphe, il demeure profondément conscient que cette victoire provient de Dieu seul. Arrivé devant la Ka‘ba, il prononce un discours dans lequel il déclare : « Nul n’est digne d’adoration si ce n’est Dieu. Il a tenu promesse et offert Son aide à Son serviteur. Lui seul a vaincu les hordes d’ennemis. » Par ces paroles, le Prophète refuse de s’attribuer le moindre mérite personnel. Il ne présente pas cette libération comme le résultat de son génie, de sa stratégie ou de sa puissance. Au contraire, il rapporte entièrement cette victoire à Dieu, reconnaissant que le secours, la réussite et l’accomplissement de la promesse ne viennent que de Lui.

Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)

Nous déduisons du récit rapporté par al-Bukhârî qu’il est permis de réciter le Coran en le psalmodiant, c’est-à-dire en lui donnant une modulation mélodieuse. C’est cette manière de réciter que ‘Abdallâh b. al-Mughaffal désigne par le terme « tarjî‘ ». Les savants shaféites, hanafites et malikites considèrent cette pratique comme autorisée. Toutefois, certains savants, s’appuyant sur des avis rapportés de plusieurs compagnons du Prophète , se montrent plus réservés à l’égard de cette récitation mélodieuse. Selon eux, l’excès dans les intonations et les modulations peut altérer la bonne prononciation des lettres et des mots arabes, au risque de porter atteinte aux règles de récitation du Coran. Dans cette perspective, une telle manière de réciter n’est pas considérée comme recommandable lorsqu’elle conduit à déformer la diction correcte des versets.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

L’ordre donné par le Prophète à ses compagnons de se répartir entre les différents accès de La Mecque et de ne pas pénétrer dans la ville par une seule voie révèle une grande clairvoyance et une profonde sagesse. Par cette stratégie, il cherche à décourager toute tentative de résistance de la part des Mecquois. Ceux-ci auraient en effet été contraints de disperser leurs forces sur plusieurs fronts, ce qui aurait affaibli leur capacité de défense et réduit les risques d’un affrontement important. Le Prophète agit ainsi dans le souci de préserver les vies humaines et par respect pour le caractère sacré de La Mecque. C’est également pour cette raison qu’il recommande aux musulmans de ne combattre que ceux qui prendraient l’initiative de les attaquer. Dans le même esprit, il annonce que toute personne qui se réfugie dans sa propre demeure bénéficie de la sécurité et de la protection.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Nous avons vu que le Prophète interdit à ses compagnons de combattre quiconque à La Mecque, sauf dans le cas où les musulmans seraient eux-mêmes attaqués. Il fait toutefois exception pour six personnes dont il ordonne l’arrestation (voir l’exécution) où qu’elles se trouvent. Nous avons également vu qu’il reproche à Khâlid b. al-Walîd d’avoir affronté un groupe de Mecquois après avoir aperçu au loin l’éclat de leurs armes. Khâlid lui répond que ces hommes se préparent à l’attaquer et qu’il n’a fait que se défendre. Cet affrontement demeure d’ailleurs le seul combat qui se déroule lors de la libération de La Mecque.

Nous avons également rappelé que le Prophète déclare dans son discours du jour de la victoire : « Dieu a rendu La Mecque sacrée, mais les hommes n’ont pas respecté son caractère sacré. Il n’est permis à aucun croyant qui croit en Dieu et au Jour dernier d’y verser le sang ni de couper les arbres qui s’y trouvent. Si quelqu’un invoque le fait que le Messager de Dieu y a combattu, dites-lui que Dieu l’a permis à Son Messager mais ne vous l’a pas permis. Cette autorisation ne lui a été accordée que durant une partie de la journée. Aujourd’hui, La Mecque a retrouvé le caractère sacré qu’elle possédait auparavant. » À partir de ces paroles, les oulémas déduisent qu’il n’est pas permis de combattre dans l’enceinte sacrée de La Mecque. Ils se sont néanmoins interrogés sur la manière de concilier ce principe avec les textes ordonnant de combattre les idolâtres, les rebelles ou les criminels dont la culpabilité est établie.

Concernant les polythéistes et les négateurs, les juristes estiment qu’il n’existe pas de difficulté particulière, puisqu’il est admis qu’un non-musulman ne doit pas s’installer à La Mecque. Selon les Shaféites, il ne lui est même pas permis d’y entrer. Ils s’appuient notamment sur la parole de Dieu : « Ô vous qui croyez ! Les païens sont une véritable souillure. Interdisez-leur donc, à l’expiration de cette année, l’accès à la Mosquée sacrée ! Si vous craignez un manque à gagner, Dieu y pourvoira par Sa grâce, s’Il veut, car Il est Omniscient et Sage » (9 : 28). Les habitants musulmans de La Mecque ont donc le devoir d’empêcher les non-musulmans d’y pénétrer lorsqu’ils cherchent à y entrer contrairement à cette prescription. Ainsi, Dieu préserve la Maison sacrée de toute profanation et accomplit la promesse qu’Il a faite dans Son Livre et par la bouche de Son Prophète .

Quant aux rebelles qui se soulèvent contre une autorité légitime et juste, les juristes s’accordent à dire qu’ils peuvent être combattus lorsqu’aucun autre moyen ne permet de mettre fin à leur rébellion, à leur injustice ou à leur violence. Ils considèrent en effet que le maintien de l’ordre et la protection de la communauté constituent des droits que la loi religieuse entend préserver. Cette position est notamment soutenue par al-Nawawî ainsi que par al-Shâfi‘î dans son ouvrage « Ikhtilâf al-Hadîth ». Al-Shâfi‘î précise cependant que les hadiths interdisant le combat dans l’enceinte sacrée visent surtout les formes de guerre généralisées, notamment celles qui impliquent l’usage de machines de siège ou de moyens susceptibles de provoquer des destructions importantes. Selon lui, il convient d’abord de rechercher une solution pacifique. En revanche, si des négateurs établissent des fortifications en dehors de La Mecque, il devient alors permis de les combattre par les moyens appropriés.

D’autres juristes considèrent toutefois que le combat contre les rebelles demeure interdit à l’intérieur même de La Mecque. Ils estiment qu’il faut plutôt exercer sur eux différentes formes de pression afin de les amener soit à quitter la ville, soit à renoncer à leur rébellion. S’agissant de l’application des peines légales, elle est jugée permise dans l’enceinte sacrée par Mâlik, al-Shâfi‘î et al-Bukhârî. Ce dernier rapporte notamment du Prophète : « La Maison sacrée ne constitue pas un refuge pour les rebelles, les criminels, les voleurs et les hors-la-loi. » Selon Abû Hanîfa, dans une opinion également rapportée d’Ahmad, les auteurs de tels délits bénéficient d’une certaine sécurité tant qu’ils demeurent dans l’enceinte sacrée. Toutefois, ils doivent subir des mesures de pression destinées à les contraindre à quitter ce lieu. Une fois sortis de l’enceinte sacrée, les sanctions correspondant à leurs actes peuvent alors leur être appliquées.

Enfin, al-Zarkashî souligne le statut particulier de l’enceinte sacrée de La Mecque. Si des rebelles ou des criminels se retranchent dans une autre ville, il est possible de mener contre eux les opérations nécessaires pour mettre fin à leur résistance. En revanche, lorsqu’ils se trouvent dans l’enceinte sacrée elle-même, une intervention de grande ampleur n’est plus autorisée. Selon lui, Dieu a voulu que ce lieu demeure avant tout un espace de rassemblement, de rencontre et de sécurité pour les musulmans. Dès lors, il n’est pas légitime d’y mener des combats, sauf dans la mesure nécessaire à l’application des peines légales ou à l’exercice de pressions destinées à faire quitter les lieux à ceux qui troublent l’ordre public.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Toutes les personnes condamnées à mort après la libération de La Mecque sont poursuivies pour des crimes précis. Pourtant, lorsqu’un accusé sollicite le pardon ou bénéficie de l’intervention d’un médiateur plaidant sa cause, il obtient la grâce. Aucun de ceux qui demandent pardon n’est exécuté. Sur les dix-sept personnes initialement condamnées à mort, onze sont finalement graciées, soit directement, soit grâce à l’intervention d’un tiers. Cinq sont exécutées après avoir refusé ou négligé de demander grâce, tandis qu’une autre parvient à fuir La Mecque et meurt plus tard dans une région éloignée. Une question se pose alors : comment expliquer que le Prophète accorde son pardon à des personnes reconnues coupables de graves fautes ? Un épisode bien connu permet de mieux comprendre cette question. Lorsqu’une femme nommée Fâtima, appartenant aux Banû Makhzûm, commet un vol, ses proches redoutent qu’elle ne soit punie conformément à la loi. Ils sollicitent alors l’intervention d’Usâma b. Zayd, pensant que sa proximité avec le Prophète lui permettra d’obtenir une dispense. Usâma intercède en sa faveur, mais le Prophète accueille sa démarche avec indignation et lui répond : « Intercèdes-tu au sujet d’une peine fixée par Dieu ? » Puis il rassemble les musulmans et leur déclare : « Par Celui qui détient mon âme dans Sa main, si Fâtima, la fille de Muhammad, avait volé, je lui aurais moi aussi coupé la main. » La peine est alors appliquée à Fâtima al-Makhzûmiyya, qui se repent sincèrement par la suite et devient une femme reconnue pour sa piété et sa droiture. Cet épisode montre qu’aucune personne ne peut annuler une sanction que la loi divine a rendue obligatoire lorsqu’il s’agit d’un délit relevant du droit commun et dont les conditions d’application sont réunies.

Comment comprendre alors les nombreuses grâces accordées après la libération de La Mecque ? La réponse réside dans la distinction entre les crimes commis dans un contexte de guerre et ceux commis dans une situation ordinaire. Dans le second cas, les sanctions prévues par la loi ne peuvent être annulées par une simple demande de pardon. En revanche, les actes commis dans le cadre d’un conflit peuvent faire l’objet d’une amnistie lorsque leurs auteurs abandonnent leur hostilité, déposent les armes et sollicitent la clémence. Les infractions ordinaires prennent fin par l’application de la peine prescrite, tandis que les fautes liées à la guerre peuvent être effacées par la reddition, la réconciliation et le pardon. Les adversaires de l’islam en Arabie ont pourtant commis de nombreux crimes contre les musulmans. Malgré cela, le Coran annonce que leur repentir sincère efface ce qui a précédé. De même, lorsqu’un ennemi manifeste une volonté de paix, les musulmans sont appelés à y répondre favorablement, même si demeure la possibilité d’une trahison. Dieu dit : « S’ils penchent pour la paix, fais de même en te confiant à Dieu, car Il est l’Audient et l’omniscient. S’ils cherchent à te tromper, qu’il te suffise d’avoir Dieu avec toi ! N’est-ce pas Lui qui t’a déjà prêté Son assistance, ainsi que celle des croyants » (8 : 61 et 62). C’est précisément cette grandeur d’âme et cette capacité à pardonner après la libération de La Mecque qui contribuent à transformer d’anciens ennemis acharnés de l’islam en défenseurs sincères et dévoués de la foi.

Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)

Concernant l’appel à la prière de Bilâl, ses paroles faisaient trembler les cœurs attachés à l’égarement et plaçaient chacun devant un choix : fuir la vérité ou l’accueillir avec foi ; « Allah est le Plus Grand, Allah est le Plus Grand, Allah est le Plus Grand. » Cet appel solennel rappelait aux hommes le véritable sens de leur existence ainsi que la certitude de leur retour vers Dieu après la mort. Pendant longtemps, les êtres humains se sont laissés absorber par les préoccupations terrestres. Ils ont poursuivi les biens de ce monde avec une ardeur qui les a parfois réduits à ne vivre que pour leurs intérêts immédiats. Les uns étaient consumés par la peur du manque, tandis que les autres se laissaient entraîner par les excès de l’abondance. Pourquoi donc se laisser dominer par ce qui est éphémère ? L’appel de la vérité venait réveiller les consciences assoupies et purifier les cœurs de ce qui s’y était accumulé au fil du temps. Il rappelait à l’homme ce qu’il avait oublié : la grandeur du Seigneur de l’univers, son Créateur, son Maître et son Seigneur. « J’atteste qu’il n’y a de divinité qu’Allah, j’atteste qu’il n’y a de divinité qu’Allah. » Avec ces paroles disparaissent les faux dieux et les illusions auxquelles les hommes se sont attachés. Pendant des générations, beaucoup se sont inclinés devant ce qui ne possède ni pouvoir ni capacité de leur apporter un bien ou d’écarter un mal. Les musulmans, quant à eux, ne reconnaissent qu’Allah comme Seigneur, Protecteur et Secoureur. L’unicité divine constitue le fondement de leur vision du monde et la voie qui les conduit vers leur objectif ultime.

Mais qui montre le chemin ? Qui incarne ce modèle auquel les croyants doivent se référer ? La réponse apparaît dans la suite de l’appel à la prière : « J’atteste que Muhammad est le Messager de Dieu, j’atteste que Muhammad est le Messager de Dieu. » La vie du Prophète représente un modèle accompli pour quiconque aspire à une existence guidée par la vérité. Par son comportement, sa droiture et son engagement, il indique aux hommes la voie du bien et les appelle à rechercher l’agrément de leur Seigneur. L’appel à la prière invite ensuite à un acte d’adoration simple et profond : « Venez à la prière, venez à la prière. » La prière offre au croyant des moments de recul au milieu des préoccupations de la vie. Elle lui permet de se corriger lorsqu’il s’éloigne du droit chemin, de retrouver l’humilité lorsque l’orgueil ou l’égoïsme l’envahissent, et de renouer avec son Seigneur dans des instants de méditation et de recueillement. Malgré sa force apparente, l’être humain a besoin de repères qui le protègent de ses excès, lui redonnent de l’élan dans les périodes de faiblesse et l’aident à surmonter les déceptions qu’il rencontre au cours de son existence. La véritable déception n’est pas l’échec apparent, mais le fait de consacrer ses efforts à une cause erronée ou à un objectif dépourvu de valeur. C’est pourquoi l’appel à la prière proclame : « Venez à la réussite, venez à la réussite. »

Celui qui agit avec sincérité et accomplit son devoir correctement se dirige vers la réussite, même dans les affaires matérielles de ce monde. Dieu enseigne d’ailleurs à Son Prophète que toute son existence doit être consacrée à Lui : « Dis : “En vérité, ma prière et mes actes de dévotion, ma vie et ma mort appartiennent à Dieu, Seigneur des mondes. Il n’a aucun associé. Voilà ce qui m’a été ordonné, et je suis le premier de ceux qui se soumettent.” » (6 : 162 et 163). Cet objectif ne peut être atteint qu’en faisant de Dieu la finalité suprême de toute chose et en demeurant constamment fidèle à Son unicité. C’est ce que rappelle une nouvelle fois l’appel à la prière lorsqu’il s’achève par ces paroles : « Allah est le Plus Grand, Allah est le Plus Grand. Il n’y a de divinité qu’Allah. » Ainsi, les différentes formules de l’appel à la prière résument les fondements d’un message de réforme complet. C’est pourquoi les traditions prophétiques recommandent au musulman, lorsqu’il entend l’appel à la prière, de dire : « Ô Dieu, Seigneur de cet appel parfait et de cette prière établie, accorde à Muhammad la Wasîla et la haute distinction, et ressuscite-le à la station digne de louange que Tu lui as promise. Certes, Tu ne manques jamais à Ta promesse. »

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

C’est là une règle sur laquelle les savants sont unanimes. Si la chasse est interdite dans l’enceinte sacrée, il est, à plus forte raison, interdit d’y tuer le gibier. Lorsqu’un animal est capturé, il doit être relâché. De même, celui qui blesse ou tue un gibier dans ce périmètre sacré s’expose à une compensation prévue par la loi religieuse en raison de cette transgression. Toutefois, le Prophète autorise exceptionnellement la mise à mort de cinq catégories d’animaux nuisibles qu’il désigne par le terme de « fawâsiq » : le corbeau, l’épervier, le scorpion, le rat et le chien enragé. Les savants étendent cette permission à d’autres animaux présentant le même caractère de nuisance ou de danger, comme les serpents et les bêtes sauvages susceptibles de porter atteinte aux personnes.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

D’après les paroles du Prophète , il est interdit d’arracher les plantes sauvages qui poussent naturellement dans l’enceinte sacrée et qui n’ont pas été cultivées par l’homme. Cette interdiction ne concerne toutefois pas les végétaux plantés par les habitants. De même, il est permis d’y égorger le bétail, de le faire paître dans l’enceinte sacrée, ainsi que de couper les herbes sèches et les arbres devenus improductifs ou desséchés. D’une manière générale, la préservation de la végétation est recommandée dans ce lieu béni. Toutefois, Al-Zarkashî rapporte d’après Abû Hanîfa et Ahmad qu’il n’est pas permis d’y faire paître les troupeaux. Les savants autorisent également l’arrachage des plantes nuisibles, en procédant par analogie avec les animaux dangereux que le Prophète a exceptionnellement permis de tuer dans l’enceinte sacrée. Ils considèrent ainsi que tout ce qui cause un préjudice manifeste peut être retiré ou éliminé malgré le principe général de protection qui s’applique à ce territoire sacré.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Celui qui se rend à La Mecque ou dans une partie de l’enceinte sacrée et dont les visites ne sont pas fréquentes, contrairement aux commerçants, aux marchands de bois ou à ceux dont l’activité professionnelle exige des allers-retours réguliers, ne devrait entrer dans ce territoire qu’en état de pèlerinage ou de visite pieuse (‘umra). Les savants divergent toutefois sur le statut juridique de cette pratique. La question est de savoir s’il s’agit d’une obligation ou d’une simple recommandation. Les juristes des écoles juridiques, dont les Hanafites, en s’appuyant sur des avis rapportés d’Ibn ‘Abbâs, considèrent qu’il est obligatoire de pénétrer dans l’enceinte sacrée en état de sacralisation. Les Shaféites, quant à eux, estiment qu’il s’agit d’une recommandation et non d’une obligation. Cette divergence trouve son origine dans le fait que le Prophète , selon un récit rapporté notamment par Muslim, entre à La Mecque le jour de sa libération sans être en état de sacralisation. Il porte alors un turban noir et ne revêt pas les habits du pèlerin.

Ceux qui considèrent l’entrée en état de sacralisation comme une simple recommandation s’appuient sur ce hadith pour étayer leur position. À l’inverse, ceux qui jugent cette pratique obligatoire expliquent que l’entrée du Prophète à La Mecque ce jour-là se déroule dans un contexte exceptionnel. Il demeure vigilant face à une éventuelle trahison des polythéistes et se tient prêt à répondre à toute agression. Selon eux, cette situation particulière justifie son absence d’état de sacralisation et ne remet donc pas en cause le caractère obligatoire de cette règle dans les circonstances ordinaires.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Al-Bukhârî rapporte d’après Ibn ‘Abbâs que le Prophète n’entre dans la Ka‘ba qu’après en avoir fait retirer toutes les idoles, ainsi qu’une représentation d’Abraham et de Ismaël tenant dans leurs mains des flèches divinatoires. Une fois à l’intérieur, il prononce à plusieurs reprises : « Dieu est le Plus Grand », sans accomplir de prière selon ce récit. De son côté, Muslim rapporte d’après Ibn ‘Umar que le Prophète entre dans la Ka‘ba accompagné d’Usâma, de Bilâl et de ‘Uthmân b. Talha, puis que la porte est refermée derrière eux. Ibn ‘Umar raconte : « Lorsqu’il sortit, je demandai à Bilâl ce que le Prophète avait fait à l’intérieur. Il me répondit : “Il se plaça de manière à avoir deux colonnes à sa gauche, une colonne à sa droite et trois colonnes derrière lui — la Ka‘ba comportait alors six colonnes — puis il accomplit la prière.” » Les savants expliquent que ces deux hadiths ne sont pas contradictoires. En effet, Ibn ‘Abbâs n’est pas présent à l’intérieur de la Ka‘ba avec le Prophète . Son affirmation repose tantôt sur un récit attribué à Usâma, tantôt sur des propos rapportés de son frère al-Fadl. Or, al-Fadl ne se trouve pas non plus dans la Ka‘ba au moment des faits.

À l’inverse, Bilâl est effectivement présent aux côtés du Prophète et rapporte ce qu’il voit directement. Pour cette raison, les spécialistes considèrent que le récit transmis par Bilâl, à travers Ibn ‘Umar, est préférable pour deux motifs. Premièrement, il affirme l’existence d’un acte précis, alors que l’autre récit se limite à le nier. Or, en méthodologie du hadith, une affirmation apporte une information supplémentaire et est généralement privilégiée lorsqu’aucune contradiction réelle ne subsiste. Deuxièmement, le témoignage de Bilâl repose sur une observation directe puisqu’il est présent dans la Ka‘ba, tandis que celui d’Ibn ‘Abbâs repose sur des informations rapportées par d’autres. Al-Nawawî souligne d’ailleurs que les spécialistes du hadith ont retenu la version de Bilâl pour cette raison. Quant aux conséquences juridiques de ce récit, al-Shâfi‘î, Abû Hanîfa, Ahmad ainsi que de nombreux savants considèrent que les prières obligatoires et surérogatoires peuvent être accomplies à l’intérieur de la Ka‘ba, à condition que la personne en prière soit orientée vers l’un de ses murs. En revanche, selon Mâlik, seules les prières surérogatoires peuvent y être accomplies.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Nous savons, d’après les récits rapportés notamment par al-Bukhârî, que le Prophète n’entre dans la Ka‘ba qu’après avoir fait retirer toutes les idoles et effacer les représentations qui s’y trouvent. Abû Dâwûd rapporte d’après Jâbir b. ‘Abdallâh que le Prophète , alors qu’il se trouve à Bathâ’, charge ‘Umar b. al-Khattâb de retourner à la Ka‘ba afin d’y faire disparaître toutes les images. Dans un autre hadith, al-Bukhârî rapporte d’après Usâma que le Prophète , apercevant une représentation d’Abraham à l’intérieur de la Ka‘ba, demande de l’eau et entreprend lui-même d’en effacer les traces. L’ensemble de ces récits montre que le Prophète ordonne la suppression des représentations figurées présentes sur les murs ainsi que l’élimination des statues associées au culte idolâtre. Lorsqu’il découvre certaines traces de ces représentations, il veille personnellement à les faire disparaître. À partir de ces textes, de nombreux juristes ont déduit des règles relatives aux images et aux représentations figurées. Al-Nawawî écrit, dans son commentaire de l’authentique de Muslim, que les savants de son école considèrent la représentation d’êtres animés comme une faute grave, qu’elle soit réalisée par un professionnel ou par toute autre personne. Selon lui, cette interdiction concerne les représentations figurées d’êtres vivants, quel que soit leur support.

En revanche, les représentations d’éléments non animés, tels que les arbres, les paysages ou divers objets, ne sont pas concernées par cette interdiction. Al-Nawawî explique également que les juristes distinguent certains usages. Les représentations destinées à être exposées, suspendues ou utilisées comme objets décoratifs sont généralement considérées comme interdites selon cette opinion. En revanche, certaines représentations présentes sur des objets utilitaires, comme des coussins, des tapis ou des éléments similaires, ont fait l’objet d’une plus grande tolérance chez plusieurs juristes. Il souligne en outre que la majorité des savants de son époque ne faisaient pas de distinction fondamentale entre les représentations en relief et celles qui ne le sont pas. Il rapporte également que l’ensemble des juristes s’accorde sur l’interdiction des statues en relief représentant des êtres animés et sur la nécessité de les modifier ou de les faire disparaître, tout en mentionnant l’exception rapportée par certains concernant les jouets destinés aux jeunes enfants.

La question de la photographie a ensuite été examinée par les savants des époques plus récentes. Certains ont estimé que la photographie ne relevait pas exactement des mêmes règles que le dessin ou la sculpture réalisés à la main. Ils considèrent que l’acte du photographe consiste principalement à capter une image existante à l’aide d’un procédé technique, sans reproduire lui-même une forme par le dessin ou le modelage. D’autres savants ont néanmoins adopté des positions plus restrictives ou plus nuancées selon les situations. Dans tous les cas, les juristes distinguent généralement les photographies ou représentations selon leur objet et leur finalité. Ainsi, certaines utilisations peuvent être jugées licites lorsqu’elles répondent à un besoin légitime ou à un intérêt reconnu, tandis que d’autres peuvent être interdites en raison de leur contenu ou de leur usage. Enfin, certains s’étonnent que l’islam puisse porter un regard critique sur certaines formes artistiques alors que celles-ci occupent une place importante dans de nombreuses civilisations contemporaines. Les auteurs qui défendent cette position répondent que l’islam possède sa propre conception de la culture, de l’esthétique et de l’art, fondée sur ses principes religieux et sa vision de l’être humain. Selon eux, cette conception ne se définit pas nécessairement selon les mêmes critères que ceux développés dans d’autres traditions philosophiques ou culturelles, ce qui explique les différences d’appréciation qui peuvent exister sur certaines formes d’expression artistique.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Le Prophète restitue les clés de la Ka‘ba à ‘Uthmân b. Talha et lui déclare : « Je vous les confie pour toujours. » Il s’adresse alors aux Banû ‘Abd al-Dâr et aux Banû Shayba. Il ajoute : « Personne ne vous les retirera si ce n’est un injuste. » Les oulémas déduisent de ces paroles que la responsabilité de la garde de la Ka‘ba appartient à cette famille et que nul ne peut légitimement la lui contester jusqu’au Jour de la Résurrection. Al-Nawawî rapporte à ce sujet les propos du Qâdî ‘Iyâd : « Le Prophète leur a confié cette charge et elle leur appartient de manière permanente. Personne ne doit la partager avec eux ni chercher à la leur retirer, tant qu’ils demeurent présents et qu’ils s’acquittent correctement de la mission qui leur a été confiée. » Cette responsabilité demeure entre leurs mains conformément aux directives et aux recommandations du Prophète , et ils continuent à l’assumer jusqu’à nos jours.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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Al-Bukhârî rapporte qu’avant son émigration vers Médine, le Prophète souhaite un jour entrer dans la Ka‘ba afin d’y prier. Il demande alors les clés à ‘Uthmân b. Talha pour qu’il lui ouvre la porte. Selon ce récit, ‘Uthmân refuse et tient des propos blessants à son égard. Le Prophète lui dit alors : « Ô ‘Uthmân, peut-être viendra-t-il un jour où ces clés seront entre mes mains et où je pourrai en disposer comme je le voudrai. » ‘Uthmân lui répond : « Ce jour-là serait un jour d’humiliation et de malheur pour les Quraysh si les clés t’étaient confiées. » Les années passent et vient finalement le jour où le Prophète entre à La Mecque en vainqueur. Il reçoit alors les clés de la Ka‘ba des mains de ‘Uthmân b. Talha, pénètre dans la Maison sacrée et y demeure un moment. Lorsqu’il en ressort, il récite la parole de Dieu : « Dieu vous ordonne de restituer les dépôts » (4 : 58). À cet instant, ‘Alî b. Abî Tâlib souhaite recevoir la charge des clés de la Ka‘ba. Le Prophète ne répond pas à sa demande. Il demande plutôt que l’on fasse venir ‘Uthmân b. Talha, puis lui restitue les clés.

Cet épisode illustre de manière remarquable l’importance que l’islam accorde au respect des droits et à la restitution des dépôts à ceux qui en sont légitimement détenteurs. Même lorsqu’une personne a fait preuve d’hostilité ou a causé du tort, cela ne justifie pas qu’on la prive de ce qui lui revient de droit. Le musulman est appelé à respecter scrupuleusement ses engagements et à rendre à chacun ce qui lui appartient, même lorsque cela va à l’encontre de ses intérêts personnels ou de ses sentiments. Bien souvent, lorsque des hommes recherchent le pouvoir pour des motifs purement terrestres, ils s’empressent d’écarter leurs adversaires, de les priver de leurs responsabilités et de les remplacer par leurs proches ou leurs partisans. Leur vision repose généralement sur une distinction entre alliés et opposants. Favoriser les uns et écarter les autres devient alors un élément central de leur politique. Le Prophète adopte une attitude totalement différente. Lorsqu’il détient l’autorité sur l’Arabie, il ne raisonne pas en termes de camps, de fidélités personnelles ou d’intérêts partisans. Son critère demeure la justice. Il ne laisse pas les rancunes du passé guider ses décisions et traite chacun selon ce qui lui est dû. Ainsi, au moment même où il possède le pouvoir de retirer cette charge à celui qui l’avait autrefois rejeté, il choisit de lui restituer son droit et de lui maintenir sa responsabilité. Cet acte manifeste à la fois son attachement à l’équité, sa fidélité aux principes révélés et la grandeur de sa miséricorde.

Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)

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Le Prophète ne confie pas la charge des clés de la Ka‘ba à ‘Alî, alors même qu’il appartient à sa famille. Cela montre que Muhammad n’est pas un conquérant en quête de pouvoir venu s’approprier les fonctions honorifiques de La Mecque ou s’emparer de ses privilèges. À travers cette décision, le Prophète nous enseigne également comment se construit une communauté de croyants. Le dirigeant musulman ne place pas ses enfants ou ses proches à des postes importants de la société ou de la communauté lorsqu’aucune raison légitime ne le justifie. Au contraire, il confie les responsabilités à ceux qui les détiennent légitimement ou qui sont les plus aptes à les assumer. Cette décision illustre l’importance de la justice, du respect des droits et de la compétence dans l’exercice de l’autorité. Elle montre également que l’intérêt de la communauté prime sur les intérêts familiaux ou tribaux, même lorsqu’il s’agit des proches du Prophète .

Shakeel Siddiq (Expert en Sîra et fondateur du site)

Le Prophète entreprend de détruire les idoles disposées autour de la Ka‘ba en les frappant de son bâton, tout en récitant : « La vérité est venue et le faux a disparu. Le faux est destiné à disparaître » et : « La vérité est venue. Le faux ne peut ni créer ni restaurer quoi que ce soit. » Ibn Ishâq rapporte que chacune de ces idoles est fixée sur un socle de plomb qui lui permet de demeurer dressée. À chaque coup porté par le Prophète , les statues tombent au sol, sur le visage ou sur le dos, puis se brisent en plusieurs morceaux. Cette scène symbolise la disparition du polythéisme devant la vérité du message divin. Comment ces idoles auraient-elles pu demeurer debout alors que leur fausseté est désormais manifeste ? Dieu a déjà transformé la puissance et l’orgueil des Qurayshites en soumission et en humilité devant la vérité. Il a permis au Prophète d’entrer victorieusement dans la ville qui l’avait autrefois rejeté, et a ouvert les cœurs de ses habitants à la religion qu’il annonce et au message qu’il transmet. Ainsi, tandis que les idoles s’effondrent les unes après les autres, c’est tout un système de croyances fondé sur l’erreur qui disparaît progressivement, laissant place à l’affirmation de l’unicité de Dieu et à la vérité apportée par Son Messager .

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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Depuis son départ de La Mecque, le Prophète avait fait construire des mosquées entièrement consacrées à l’adoration de Dieu et préservées de toute représentation. Lors de la libération de la ville, il fait disparaître les idoles qui entourent la Ka‘ba. Si ces deux actions diffèrent en apparence, elles répondent en réalité à une même finalité. En détruisant ces statues, il restitue à la Ka‘ba sa fonction originelle et la rétablit dans l’état voulu par Abraham. La Maison sacrée redevient alors un lieu exclusivement dédié au culte du Dieu Unique, sans associé. Par cet acte, le Prophète restaure la vocation première de la Ka‘ba et réaffirme le message du monothéisme qu’elle porte depuis son origine.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

La voilà donc, cette Mecque que le Prophète a quittée huit années auparavant. Elle se tient désormais devant lui dans l’obéissance, reconnaissant sa mission et accueillant son message. Quant à ceux qui l’avaient combattu, persécuté et contraint à l’exil, les voici rassemblés autour de lui avec respect et attention, suspendus aux paroles qu’il s’apprête à prononcer. Que va donc annoncer le Prophète en ce jour historique ? Avant toute chose, il remercie Dieu pour Son secours et pour l’accomplissement de Sa promesse. Il commence ainsi son discours en déclarant : « Il n’y a de divinité qu’Allah, l’Unique, sans associé. Il a tenu Sa promesse, secouru Son serviteur et mis seul les coalisés en déroute. » Après avoir rappelé cette vérité fondamentale, le Prophète expose les principes de la nouvelle société que l’islam vient instaurer. Une société fondée sur les valeurs exprimées dans la parole de Dieu : « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle et Nous vous avons répartis en peuples et en tribus, pour que vous fassiez connaissance entre vous. En vérité, le plus méritant d’entre vous auprès de Dieu est le plus pieux. Dieu est Omniscient et bien Informé » (49 : 13).

À partir de ce jour, tout ce qui appartient aux pratiques de l’époque préislamique est appelé à disparaître : l’orgueil fondé sur les ancêtres, le fanatisme tribal, l’esprit de clan, la prétention liée à la race, à la langue ou à l’origine. Tous les êtres humains descendent d’Adam, et Adam a été créé de terre. Les anciennes hiérarchies fondées sur la naissance ou l’appartenance tribale n’ont plus leur place dans la nouvelle communauté des croyants. Les Qurayshites sont ainsi invités à abandonner les habitudes héritées du passé, à se détacher des valeurs de l’époque préislamique et à rejoindre pleinement la communauté musulmane. Une nouvelle étape de l’histoire commence alors. La Mecque devient le centre d’un message appelé à dépasser les frontières de l’Arabie et à se diffuser bien au-delà de ses montagnes. Dès cet instant, les fondements de l’ancienne société sont remplacés par ceux d’une communauté unie par la foi. Les Qurayshites embrassent la religion apportée par le Prophète , dans laquelle aucun Arabe ne possède de supériorité intrinsèque sur un non-Arabe, si ce n’est par la foi et la piété. La véritable noblesse ne repose plus sur la naissance ou l’appartenance à une tribu, mais sur l’attachement à Dieu et à Ses enseignements. Selon cette vision, la dignité de l’homme se mesure à sa proximité avec son Seigneur et à son engagement envers la vérité. C’est sur ces principes que se construit la civilisation portée par l’islam et que les musulmans connaîtront par la suite une expansion remarquable. Dès lors, comment ne pas s’étonner de voir réapparaître, après tant de siècles, certaines formes de fanatisme, de tribalisme et de divisions que l’islam était venu abolir et remplacer par la fraternité de la foi ?

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

La femme participe aux responsabilités de la communauté musulmane aux côtés de l’homme et partage avec lui les devoirs qui incombent aux croyants. C’est pour cette raison que le calife, ou l’autorité musulmane, accorde une importance particulière à l’allégeance des femmes comme à celle des hommes, afin de contribuer à l’édification de la société musulmane par des moyens conformes à la loi. La femme musulmane est donc appelée à apprendre les enseignements de sa religion comme l’homme, à utiliser les moyens licites qui lui permettent de s’instruire, d’approfondir sa compréhension et de prendre conscience des manœuvres de ceux qui cherchent à porter atteinte à l’islam et aux musulmans en profitant de leurs faiblesses. Cette connaissance lui permet d’être en mesure de respecter les engagements qu’elle prend envers sa religion et d’honorer les clauses de son allégeance. Il apparaît ainsi que cette mission ne peut être pleinement accomplie sans une connaissance suffisante des préceptes de l’islam et sans une compréhension des différentes stratégies utilisées par ceux qui cherchent à nuire aux musulmans.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Nous avons vu que les femmes prêtent allégeance par la parole sans serrer la main du Prophète , contrairement à ce qui se pratique avec les hommes. Les juristes ont déduit de cela qu’il n’est pas permis à un homme de toucher une femme qui ne lui est pas permise. Les savants sont globalement d’accord sur ce principe, tout en prévoyant des exceptions en cas de nécessité, comme lors d’un examen médical, d’une intervention dentaire ou dans d’autres situations comparables. Le fait que le serrement de main entre hommes et femmes devienne une habitude sociale ne suffit pas à lui conférer un statut juridique différent. En effet, une coutume ne peut modifier une règle établie par le Coran ou la tradition prophétique. Elle ne peut avoir d’incidence que sur des dispositions fondées à l’origine sur l’usage et les conventions sociales. Dans ce cas seulement, si la coutume évolue, la règle qui en découle peut également évoluer, puisqu’elle est liée à une circonstance variable et non à un texte révélé.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Les hadiths relatifs à l’allégeance des femmes montrent qu’il est permis d’écouter la parole d’une femme (avec qui on est pas marié) lorsqu’un besoin ou un intérêt légitime le justifie. Ils indiquent également que sa voix n’est pas considérée comme une ‘awra qu’il faudrait systématiquement dissimuler. Telle est l’opinion de la majorité des savants, ainsi que celle des Shaféites. Certains Hanafites ont toutefois soutenu qu’un homme ne devait pas entendre la voix d’une femme qui lui est étrangère. Cependant, cette position ne tient pas compte des nombreux hadiths authentiques rapportés à propos de l’allégeance des femmes, ni des nombreuses autres situations dans lesquelles des femmes s’adressaient directement au Prophète ou aux compagnons pour les interroger, les informer ou solliciter leur avis.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Les savants divergent sur cette question. Al-Shâfi‘î, Ahmad et d’autres juristes considèrent que le Prophète entre à La Mecque de manière pacifique à la suite d’un accord conclu avec les Qurayshites, représentés par Abû Sufyân. Cet accord prévoit notamment que : « Quiconque entre dans la maison d’Abû Sufyân est en sécurité ; quiconque se réfugie dans la Mosquée sacrée est en sécurité ; quiconque reste dans sa demeure en fermant sa porte est en sécurité », à l’exception de quelques individus désignés pour leurs crimes particuliers.

À l’inverse, Abû Hanîfa et Mâlik estiment que le Prophète entre à La Mecque par la force militaire, en se fondant sur le fait que les musulmans pénètrent dans la ville armés et prêts à faire face à toute résistance éventuelle. Malgré cette divergence, les savants s’accordent sur un point essentiel : le Prophète ne tire aucun profit matériel de cette victoire et ne traite pas les habitants de La Mecque comme des prisonniers de guerre. Tout indique d’ailleurs que son objectif est d’obtenir une soumission pacifique de la ville plutôt qu’une libération fondée sur l’affrontement. Même ceux qui considèrent que l’entrée s’est faite par la force reconnaissent que le caractère sacré de La Mecque lui confère un statut particulier qui la distingue de toutes les autres cités. Parce qu’elle est le lieu du pèlerinage, du recueillement et la Maison sacrée de Dieu, elle ne peut être traitée comme un territoire libéré ordinaire. C’est notamment pour cette raison que certains savants, parmi lesquels Abû Hanîfa, considèrent que les terrains de La Mecque ne doivent pas être vendus comme les autres propriétés, en raison du statut particulier que cette ville tient de sa consécration par Dieu.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Un des aspects importants de la méthode du Prophète est la miséricorde dont il fait preuve envers ses ennemis, même lorsqu’ils se trouvent entièrement à sa merci. Cela s’explique par le fait qu’il ne considère pas les hommes et les femmes avant tout comme des ennemis, mais comme des personnes susceptibles d’accueillir le message de l’islam. Il tient donc à leur laisser toutes les occasions possibles de reconnaître la vérité et d’embrasser la foi. Wahshî et Hind figurent ainsi parmi les dix-sept personnes initialement condamnées à mort durant la libération de La Mecque. Pourtant, lorsqu’ils sollicitent le pardon du Prophète , celui-ci leur accorde sa clémence. Cette attitude s’inscrit dans la sagesse voulue par Dieu pour Son Messager , car la douceur et l’indulgence envers les anciens adversaires contribuent à l’établissement et à la progression de la cause musulmane.

Ce principe repose également sur une compréhension profonde de la nature humaine. Une société est composée d’individus vivants et sensibles, liés les uns aux autres par des relations familiales, tribales ou sociales. Lorsqu’une personne est atteinte ou éliminée, ceux qui lui sont attachés peuvent être poussés à la vengeance et à la rébellion. Ainsi, le temps et les efforts qui pourraient être consacrés à bâtir la société risquent d’être détournés vers la gestion des rancœurs et des conflits. En pardonnant à ses anciens ennemis après la libération de La Mecque, le Prophète réduit les causes de contestation et favorise l’apaisement des cœurs. Dès le départ, il écarte la vengeance et supprime ainsi les motifs qui peuvent susciter une réaction hostile de la part de ses nouveaux sujets. Une nation vaincue cherche souvent à poursuivre son opposition par d’autres moyens lorsqu’elle ne peut plus combattre ouvertement. En proclamant une amnistie générale, le Prophète coupe court à cette possibilité et empêche l’apparition d’une résistance organisée. Les forces qui auraient pu être employées à combattre l’islam sont alors progressivement orientées vers son soutien et sa consolidation.

Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)

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Les Arabes sont profondément surpris par la clémence exceptionnelle du Messager de Dieu . Comment peut-on pardonner à ceux qui ont accusé, insulté, combattu et persécuté, alors même que des proches et des compagnons ont souffert jusqu’à perdre la vie ? Pourtant, celui qui a subi l’injustice devient celui qui accorde la sécurité et le pardon à ses anciens ennemis. Par cette attitude, les croyants se démarquent des habitudes de leur époque et témoignent d’une noblesse morale forgée par l’éducation du Coran. Quant au Prophète , il ne cherche jamais à se venger. Le pouvoir et les richesses n’ont jamais été son objectif. Lorsqu’il entre victorieux à La Mecque, il ne s’enorgueillit pas de son succès et n’en tire aucun avantage personnel. Au contraire, il se tourne vers son Seigneur avec humilité, se prosterne devant Lui, fait disparaître les idoles qui entourent la Ka‘ba et multiplie les invocations pour remercier Dieu des bienfaits qu’Il lui a accordés.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

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Dans toute l’histoire humaine, rares sont les vainqueurs qui ont fait preuve d’une telle clémence. Même certains de ses plus farouches adversaires obtiennent le pardon, à l’image d’Abû Sufyân, de ‘Ikrima ou encore de Hind, malgré le rôle qu’elle avait joué après la bataille d’Uhud à l’égard de l’oncle du Prophète . Plusieurs orientalistes ont interprété cette attitude à travers des considérations politiques plutôt que morales ou spirituelles. Ainsi, Rodinson estime que le pardon accordé à Abû Sufyân et à Hind répond principalement à la volonté de rallier des personnes influentes à la nouvelle communauté. Il suggère également que cette politique aurait permis au Prophète d’obtenir l’appui financier de certains notables qurayshites. De son côté, W. Montgomery Watt ne met pas particulièrement en avant cet acte de clémence et préfère l’analyser sous l’angle de la stratégie, de la diplomatie et de l’habileté politique.

Quant à Frantz Buhl, tout en reconnaissant l’avantage que cette attitude représente pour le développement de la communauté musulmane, il estime qu’elle aurait introduit dans celle-ci des individus dont l’engagement religieux n’était pas encore pleinement établi. Une telle analyse peut toutefois paraître surprenante, puisqu’elle revient implicitement à considérer que les nouveaux convertis de La Mecque auraient dû être exclus de la communauté malgré leur adhésion à l’islam. Les auteurs qui soulignent la grandeur du pardon accordé par le Prophète invitent au contraire à comparer cette attitude avec celle observée dans d’autres contextes historiques à la suite de conflits majeurs. Ils rappellent notamment que de nombreux vainqueurs ont souvent choisi la répression, les procès ou les représailles contre leurs anciens adversaires. Dans cette perspective, ils considèrent que l’amnistie proclamée lors de la libération de La Mecque constitue un exemple remarquable de clémence envers des ennemis pourtant longtemps hostiles. Ils estiment enfin que cette dimension de la personnalité du Prophète n’a pas toujours reçu toute l’attention qu’elle méritait dans certaines études orientalistes consacrées à sa vie et à son œuvre.

‘Abdurrahman Badawi (Défense de la vie du Prophète Muhammad contre ses détracteurs)

Le Prophète attend de ses compagnons une grande élévation morale. C’est pourquoi il leur demande de ne pas évoquer Abû Jahl de manière insultante devant son fils ‘Ikrima, afin de ne pas raviver sa peine ni le blesser inutilement. Les croyants ne sont pas seulement appelés à accueillir et à pardonner celui qui rejoint l’islam, mais aussi à le considérer pour ce qu’il est devenu, sans le rendre responsable des fautes de ses proches. Par cette attitude, le Prophète rappelle que chacun répond de ses propres actes et non de ceux de ses parents. Il enseigne ainsi la délicatesse, le respect et la générosité envers ceux qui abandonnent leur ancienne hostilité pour rejoindre la communauté des croyants.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

On constate combien le cheminement spirituel des compagnons du Prophète est progressif et semé de difficultés. Il arrive que certains réflexes hérités de l’époque préislamique ressurgissent et les conduisent à commettre des erreurs. Le Prophète est pleinement conscient que les conversions nombreuses nécessitent un travail patient d’éducation spirituelle et d’apprentissage des principes de l’islam. Si l’unité des croyants sur le plan militaire peut être rapidement réalisée, leur unité dans la foi, l’amour et le respect mutuel demande davantage de temps et d’efforts. C’est précisément à cette œuvre de formation des cœurs que le Prophète consacre une attention particulière.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

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