Après la prière du midi, l’ange Gabriel se présente au Messager de Dieu ﷺ et lui transmet l’ordre d’attaquer sans délai les Banû Qurayza en raison de leur trahison. Il lui dit : « Par Dieu, les anges n’ont pas encore déposé les armes. Toi aussi, repars au combat. » Le Prophète ﷺ rassemble alors ses compagnons et leur dit : « Que celui qui m’obéit n’accomplisse pas la prière de la fin d’après-midi (‘asr) avant d’avoir atteint le territoire des Banû Qurayza. » Les musulmans partent aussitôt vers le sud de Médine, en groupes distincts. En chemin, lorsque l’heure de la prière de l’après-midi arrive, un groupe dit : « Nous ne prierons la ‘asr qu’une fois arrivés chez les Banû Qurayza, conformément à l’ordre reçu. » Certains vont même jusqu’à la retarder après la prière de la nuit (‘ishâ’). D’autres disent : « Le Prophète ﷺ a seulement voulu nous faire hâter le pas, non nous faire retarder la prière hors de son temps. » Ceux-là prient donc en route. Lorsque l’affaire est rapportée au Messager de Dieu ﷺ, il ne blâme aucun des deux groupes, reconnaissant la sincérité de leur intention.
L’armée musulmane, forte de trois mille hommes, assiège les forteresses des Banû Qurayza pendant près de trois semaines. Fidèle à sa promesse, le chef des Banû Nadîr, Huyay, qui pousse les Banû Qurayza à la trahison lors de la bataille des Coalisés, vient se joindre à eux avec ses hommes. Face à la gravité de la situation, Ka‘b b. Asad propose trois issues : embrasser l’islam – reconnaissant en Muhammad ﷺ un véritable Prophète, ou bien tuer femmes et enfants pour combattre jusqu’à la mort, ou encore lancer une attaque surprise un samedi, pensant que les musulmans ne s’y attendraient pas. Mais aucune de ces propositions n’est retenue. Ils préfèrent affronter la défaite plutôt que de se soumettre. Malgré cela, certains se convertissent à l’islam durant le siège, touchés par la vérité, tandis que d’autres individus sont épargnés en raison de leur fidélité passée au pacte de coopération.
L’ultime décision de Sa‘d b. Mu‘âdh
Lorsque le siège touche à sa fin, les Banû Qurayza demandent à voir leur ancien allié, Abû Lubâba des Aws, afin de négocier une issue pacifique. En voyant les femmes et les enfants de la tribu, Abû Lubâba est saisi de compassion. Lorsqu’ils lui demandent : « Ô Abû Lubâba, devons-nous accepter le jugement de Muhammad ? », il répond : « Oui », tout en portant la main à sa gorge pour leur faire comprendre qu’ils seraient exécutés [pour certains]. Il réalise aussitôt qu’il vient de trahir les musulmans. Pris de remords, il se rend à la mosquée de Médine, s’attache à une colonne et jure de ne pas se détacher tant que Dieu et Son Messager ﷺ ne lui auront pas pardonné. Il reste ainsi six jours et six nuits, sa femme ne le détachant que pour les prières. Un jour, Dieu révèle au Prophète ﷺ qu’Il a pardonné à Abû Lubâba. Les croyants accourent pour le libérer, mais il refuse que quiconque le détache en dehors du Messager de Dieu ﷺ, qui vient lui-même le libérer peu avant la prière de l’aube. Les Banû Qurayza finissent alors par se rendre. Leurs armes sont confisquées, et les hommes sont séparés des femmes et des enfants. Les Aws, anciens alliés des Banû Qurayza, souhaitent intercéder en leur faveur, comme Ibn Ubayy l’avait fait pour les Banû Qaynuqâ‘. Le Prophète ﷺ leur propose alors qu’un de leur chef, Sa‘d b. Mu‘âdh, rende le jugement, ce qu’ils acceptent. Gravement blessé durant le siège, Sa‘d est installé dans une tente à la mosquée. Il a invoqué Dieu en disant : « Seigneur, si le combat contre Quraysh doit se poursuivre, garde-moi en vie ; mais si cette bataille est la dernière, ne me fais pas mourir avant que je ne me charge des Banû Qurayza. » Et son saignement s’est alors arrêté.
Lorsque Sa‘d est transporté auprès des Banû Qurayza, plusieurs juifs tentent de l’amadouer. Affaibli par sa blessure, il murmure : « Voici venue l’heure pour Sa‘d de ne pas craindre les reproches dans la voie de Dieu. » Arrivé devant le Prophète ﷺ, celui-ci demande à ses compagnons de se lever en son honneur. Après avoir écouté les différentes parties, Sa‘d demande : « Mon jugement sera-t-il accepté par tous, y compris par toi, ô Messager de Dieu ? » Le Prophète ﷺ répond : « Oui. » Sa‘d prononce alors son verdict : « Que soient tués tous les hommes adultes valides, et que les femmes et les enfants soient faits prisonniers. » Le Prophète ﷺ déclare : « Tu viens de juger selon la décision arrêtée par Dieu au-dessus des sept cieux. » Plusieurs éléments expliquent cette décision : Sa‘d a lui-même constaté l’arrogance des Banû Qurayza lors de la rupture de leur pacte ; il se souvient que les Banû Nadîr, auparavant expulsés, sont revenus combattre aux côtés des coalisés ; et il sait, depuis Badr, que des captifs graciés peuvent revenir sur le champ de bataille. De plus, les musulmans découvrent dans les forteresses des Banû Qurayza un important arsenal : 1 500 épées, 2 000 lances, 300 cottes de mailles et 500 boucliers.
Le chef des fauteurs de troubles, Huyay, père de la future épouse du Prophète ﷺ, Safiyya, persiste dans son hostilité. Il déclare : « Je ne regrette pas mon opposition, mais nul ne peut vaincre Dieu. » Il est alors exécuté. Selon des historiens, environ 600 à 700 hommes des Banû Qurayza sont mis à mort. Cette sentence, bien que sévère, vise à garantir durablement la sécurité de Médine. Peu après, la blessure de Sa‘d se remet à saigner. Le Prophète ﷺ le prend dans ses bras, ses vêtements s’imprègnent de son sang, et il dit : « Ô Sa‘d, le Trône de Dieu a tremblé à ta mort ! », en référence à l’agitation des anges qui s’affairent à accueillir son âme.
- De l’épreuve à la confiance après le secours divin
- Hiérarchie des priorités et primauté des obligations
- Diversité des approches entre lettre et finalité
- Refus de la vérité entre orgueil et passions
- Se lever par respect : entre honneur et humilité
- Miséricorde prophétique face à la faute
- Trahison des Banû Qurayza et responsabilité des conséquences
- L’honneur de Sa‘d b. Mu‘âdh et son rôle décisif
l’appel au combat, survenu dans la splendeur de cet éveil vers la victoire et le salut, eut un effet à la fois tendre et profond sur les musulmans. Ils étaient encore bouleversés par l’émotion du soutien que Dieu et Ses anges leur avaient accordé. Où était donc passé le désarroi de la veille ? Ils ne devaient leur survie et leur dignité qu’à la seule Providence Suprême. Quant à leurs adversaires, ils avaient été décimés et repoussés par les forces de l’invisible que Dieu avait mobilisées à cet effet. Il n’est donc pas étonnant que le Prophète ﷺ ait rapporté aux croyants les paroles de l’ange Gabriel : « Les anges n’ont pas encore déposé leurs armes. Dieu te commande, ô Muhammad, de marcher contre les Banû Qurayza. J’en fais ma destination pour les ébranler » (al-Bukhârî et Ahmad).
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Certains savants considèrent que le combat constitue une excuse valable pour manquer la prière dans son temps prescrit – c’est notamment l’avis d’al-Bukhârî. Je partage ce point de vue, car la hiérarchie des devoirs dans la religion figure parmi les principes essentiels qui orientent la mission du musulman dans la vie. Ce n’est qu’en intégrant cette hiérarchie que le croyant peut vraiment comprendre sa religion. L’islam comprend divers enseignements, faits d’actes obligatoires et surérogatoires. Dieu n’accepte les actes surérogatoires que si les obligations ont été accomplies au préalable. Il est erroné de se livrer abondamment à des pratiques surérogatoires tout en négligeant les prescriptions obligatoires. La religion ressemble à un organisme vivant qui a besoin d’une alimentation équilibrée pour subsister. Elle ne peut s’épanouir chez un individu ou dans une société que par un ensemble cohérent de lois qui assurent sa stabilité et son développement. Le musulman doit donc organiser son temps selon les priorités que dictent les prescriptions divines, sans qu’un devoir n’en détourne un autre, et encore moins qu’un acte surérogatoire ne prenne le pas sur une obligation. Le Prophète ﷺ estima que surprendre les Banû Qurayza avant qu’ils ne renforcent leurs défenses était l’impératif du moment. Rien ne devait alors détourner les musulmans de cet objectif, pas même la prière. Les limites horaires de la prière s’effacent face aux urgences du combat. À la lumière de cette orientation prophétique, il convient d’évaluer les comportements des musulmans aujourd’hui. Aucun enseignant qui néglige ses cours, aucun commerçant qui délaisse son travail, ni aucun fonctionnaire distrait de ses responsabilités, ne saurait être excusé auprès de Dieu, même s’il a été absorbé par mille génuflexions surérogatoires, la lecture de mille versets ou la récitation des Noms sublimes de Dieu soixante-dix mille fois – ce que pratiquent certains soufis ignorants. Il n’a jamais été demandé de délaisser les obligations au profit des actes surérogatoires. Une telle confusion ne ferait que paralyser la marche de la communauté, laquelle ne peut connaître l’essor qu’en luttant contre son ignorance, sa misère et son désordre. Or, le combat dans la voie de Dieu est une obligation que rien ne doit reléguer au second plan, comme l’indique clairement le hadith évoqué.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Cet événement illustre le respect de la divergence que prône l’islam, à condition qu’elle repose sur une interprétation pure et saine. Deux tendances se dégagent parmi ceux qui interprètent les textes : ceux qui s’en tiennent à la lettre, et ceux qui en saisissent l’essence et la finalité, à la lumière desquelles ils agissent, même si leur action semble contredire le sens le plus manifeste. C’est la foi et la sincérité de la croyance qui rachètent ces deux approches, qu’elles touchent à la vérité ou s’en écartent.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
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Cet événement souligne la possibilité de l’interprétation dans les branches de la religion, ainsi que la nécessité d’en discuter. Les compagnons du Prophète ﷺ interprétèrent différemment ses paroles : « Que personne ne fasse la prière de la fin d’après-midi (‘asr) avant d’avoir atteint le territoire des Banû Qurayza. » Pourtant, le Prophète ﷺ ne réprimanda personne. Cela illustre un principe fondamental de la loi musulmane : la légitimité du désaccord dans les domaines subsidiaires. Les musulmans qui divergent sur ces questions sont tous excusés, qu’ils aient tort ou raison à nos yeux. Cet épisode rend également légitimes les efforts d’interprétation des décisions juridiques. Il montre que le fait de vouloir trancher un désaccord dans les branches issues de suppositions ne relève plus de la sagesse, car Dieu confie à Ses serviteurs deux responsabilités : d’une part, l’exécution des ordres clairs et établis liés à la foi et au comportement ; d’autre part, l’effort d’interprétation pour comprendre les principes et les lois secondaires à partir de différents indices. Par exemple, un homme qui veut prier dans le désert sans pouvoir déterminer la direction de la Qibla n’est pas tenu de déployer tous les efforts pour la découvrir autant que d’exprimer sa soumission sincère à Dieu. Il existe des règles bien précises pour interpréter les textes juridiques équivoques ou non catégoriques. La plus importante d’entre elles est que les diverses interprétations doivent être solidement rattachées à des preuves légalement reconnues, de manière à offrir aux musulmans des arguments adaptés à leur situation. Car Dieu, dans Sa miséricorde, veut leur faciliter la tâche en toutes circonstances. Une réflexion attentive montre que les efforts visant à éliminer toute divergence vont à l’encontre de la sagesse divine et de l’organisation de la législation. Ils relèvent d’une tentative vaine, voire absurde. Comment pourrait-on prétendre abolir le désaccord sur des questions fondées sur des preuves incertaines ou sujettes à discussion ? Si cela avait été possible, cela l’aurait été à l’époque même du Prophète ﷺ, or ses compagnons eux-mêmes ne parvinrent pas à trancher de manière univoque certaines divergences. Pourquoi donc espérer aujourd’hui ce qu’ils n’ont pas pu réaliser ?
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
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Après la mort du Prophète ﷺ, deux grandes tendances de pensée émergent au sein de la communauté : celle des littéralistes (ahl al-hadîth), incarnée par la posture de ‘Abdallâh b. ‘Umar, attaché à la stricte fidélité aux paroles et aux gestes du Prophète ﷺ ; et celle des adeptes du raisonnement (ahl al-ra’y), représentée par ‘Abdallâh b. Mas‘ûd, qui cherchait à comprendre le sens profond du texte et son objectif. Ces deux approches, bien que différentes, avaient été reconnues et validées du vivant même du Prophète ﷺ, qui acceptait la diversité des méthodes dès lors qu’elles visaient la vérité avec sincérité.
Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)
Nous avons constaté, d’après la conversation de Kaʿb b. Asad avec les juifs, qu’ils étaient certains que Muhammad ﷺ était Prophète, parfaitement au courant de sa mission et des signes annonciateurs de sa venue mentionnés dans la Torah. Pourtant, leur fanatisme et leur orgueil les aveuglèrent ; ce sont ces passions qui furent à l’origine de leur incrédulité, de leur fermeture d’esprit et de cœur. Ils étaient incapables de comprendre l’islam, alors même que celui-ci exprime, dans sa doctrine et dans l’ensemble de ses lois, la nature humaine dans son innéité et sa pureté. Sa doctrine répond aux exigences de la raison, tandis que sa législation prend en compte les besoins et les intérêts réels de l’homme. Il est pourtant inconcevable qu’un homme sage, ayant réellement compris la vérité de l’islam, le rejette de manière rationnelle et sincère. Deux causes expliquent le refus de l’islam : soit une idée erronée qu’on s’en fait, soit un refus motivé par des raisons psychologiques, en dépit de la connaissance de sa vérité – par rancune envers les musulmans, par crainte de perdre un intérêt personnel ou l’accès à une passion.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Le Prophète ﷺ imposa aux Médinois de se lever par respect pour Sa‘d b. Mu‘âdh, qui s’approchait d’eux sur sa monture, en leur disant : « Levez-vous pour votre maître, celui qui est le meilleur d’entre vous. » Les oulémas en ont déduit la nécessité de se lever par respect pour les gens de bien et les savants, dans les circonstances où ce geste traditionnel est justifié. L’imâm al-Nawawî commente ce hadith en ces termes : « Ce hadith souligne le respect que l’on doit témoigner aux personnes de mérite en se levant à leur approche. Tous les oulémas s’y réfèrent pour recommander ce geste dû aux gens honorables. » Al-Qâdî précise : « Il ne s’agit pas ici du geste critiqué, celui de se lever devant un homme assis et de rester debout tandis qu’il demeure assis ; mais plutôt de se lever à l’approche d’un homme de bien. Des hadiths rapportent et recommandent ce comportement, sans jamais le déconseiller de manière explicite. » Parmi les hadiths authentiques qui confirment cela, on trouve les propos de Ka‘b b. Mâlik, cités dans les deux recueils d’authentiques, au sujet de sa défection lors de l’expédition de Tâbûk. Il dira après son repentir : « Je me dirigeai vers le Prophète ﷺ et les gens venaient en groupes me féliciter après que Dieu eut accepté mon repentir, me disant : ‘Toutes nos félicitations ! Que Dieu bénisse ton repentir.’ Et ce, jusqu’à mon entrée dans la mosquée. Le Prophète ﷺ était alors assis, entouré d’une foule. Talha b. ‘Ubaydallâh se leva, se précipita à ma rencontre, me serra la main et me félicita. Il fut le seul des émigrés à le faire, et je ne l’oublierai jamais. » De même, al-Tirmidhî, Abû Dâwûd et al-Bukhârî dans al-Adab al-Mufrad rapportent ces propos de ʿÂ’isha : « Personne ne ressemblait autant au Prophète ﷺ dans sa manière de parler, de converser et de s’asseoir que sa fille Fâtima. Lorsqu’il la voyait venir, il se levait pour aller à sa rencontre, l’embrassait, lui prenait la main, et la faisait asseoir à sa propre place. Elle faisait de même lorsqu’elle le recevait : elle se levait pour l’accueillir et l’embrasser. »
Il est important de noter que tout cela ne contredit pas les propos attribués à juste titre au Prophète ﷺ : « Celui qui aime que les gens se lèvent pour lui, qu’il se prépare à prendre place en Enfer. » Le respect dû aux gens de mérite n’implique pas que ces derniers doivent convoiter ou rechercher ces marques d’honneur. Un homme réellement digne de respect est humble, et au-dessus des flatteries. De la même manière, l’islam recommande au pauvre de ne pas mendier ni étaler sa misère, mais il enjoint aux riches de leur venir en aide discrètement, par respect pour leur dignité. Il est essentiel de faire la distinction entre les situations et d’en saisir les nuances. La précipitation et l’ignorance nous conduisent souvent à les confondre. Ces marques de respect ne doivent pas dépasser les limites permises ; sinon, elles deviennent blâmables et s’écartent de la moralité. Nous voyons, malheureusement, des attitudes de soumission excessive dans certains cercles soufis : les adeptes y restent assis tandis que les novices restent debout dans une posture d’humiliation, n’osant s’asseoir qu’avec l’autorisation du maître. Certains vont jusqu’à se prosterner à ses pieds, s’inclinent sur sa main, ou rampent à son approche dans le cercle. Ne vous laissez pas abuser par ceux qui présentent ces pratiques comme des méthodes de formation spirituelle. L’islam a établi ses propres programmes et voies éducatives, et a interdit de s’en détourner. Nul ne peut prétendre améliorer la méthode éducative du Prophète ﷺ.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Le Prophète ﷺ ne blâme ni ne rabaisse Abû Lubâba. Au contraire, il lui pardonne sa faute et détache lui-même ses liens, par un geste empreint de compassion. Profondément bienveillant envers ses compagnons, le Prophète ﷺ les accompagne avec patience dans leur cheminement spirituel, sachant que cette progression est lente, parfois hésitante, et que la perfection ne s’atteint ni d’un coup ni de façon irréversible. Il soutient chacun avec douceur, en tenant compte des faiblesses humaines et du temps nécessaire à la maturation des cœurs.
Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)
La sentence fut la mort ; mais la responsabilité des conséquences incombait à ceux dont les actes l’avaient rendue inévitable, à ces stratégies malicieuses qui n’ont pas eu le temps d’aboutir. Autrement, des milliers de musulmans auraient péri, écrasés par les Coalisés qui avaient afflué de toutes parts, incités et soutenus par les juifs des Banû Qurayza. L’ambition de ceux qui convoitaient le commandement fut peut-être à l’origine du malheur qui s’abattit sur les Banû Qurayza. Si Huyay et les siens avaient accepté de cohabiter pacifiquement avec l’islam, jouissant de leur richesse et de leur sécurité, ils n’auraient ni subi ni imposé à leur peuple la rigueur de ce châtiment. Mais ce sont les peuples qui, souvent, paient de leur sang les erreurs monumentales de leurs dirigeants. De nos jours encore, les Russes, les Allemands et d’autres nations ont payé chèrement les illusions de leurs leaders totalitaires. Le Coran avertit ces chefs aveuglés par la cupidité et l’injustice, dont d’autres subissent les conséquences : « As-tu songé à ceux qui troquent les bienfaits de Dieu contre l’ingratitude et qui causent la perte de leurs peuples en les exposant aux flammes ardentes de l’Enfer ? Et combien horrible sera leur séjour ! » (14 : 28 et 29). Comme évoqué plus haut, Huyay était la source virulente de cette sédition. Avant son exécution, il fixa le Messager de Dieu ﷺ et dit : « Eh quoi, par Dieu, je ne m’en veux pas de t’avoir défié ; mais celui qui trahit Dieu sera trahi. » Puis, s’adressant aux siens, il ajouta : « Ô gens, il n’y a pas de mal dans le verdict de Dieu ; c’est un décret, un destin, un massacre que Dieu a inscrit pour les descendants d’Isrâ’îl. » Il s’assit ensuite, et on le tua.
Il faut souligner que certains négateurs de Quraysh ainsi que des juifs de Médine affrontèrent la mort avec fermeté. Il existe toujours des adeptes d’idéologies fausses ou de croyances corrompues, prêts à y sacrifier leurs biens et leur vie. Mais cela ne transforme ni le faux en vérité ni l’injustice en équité. L’attitude des juifs de Médine à l’égard de l’islam n’a pas changé. Beaucoup de musulmans ont été exécutés de sang-froid lorsque les juifs ont occupé la Palestine. Étonnamment, ils ne s’en sont pas pris aux Européens qui les avaient massacrés durant la Seconde Guerre mondiale ; évitant toute confrontation avec eux, ils se sont acharnés sur les musulmans. Ils ont oublié cette coexistence paisible qu’ils ont longtemps connue en terre d’islam, aujourd’hui foulée sous les yeux complices de l’Occident. L’hostilité entre musulmans et juifs ne s’est pas arrêtée avec l’épisode des Banû Qurayza. Plusieurs instigateurs de la coalition anti-musulmane se sont réfugiés dans les forteresses de Khaybar, protégés par leurs alliés, tels qu’Abû Râfi‘ b. Abû al-Huqayd, qui avait lui aussi activement œuvré à rassembler les tribus arabes pour anéantir l’islam et sa communauté. Leur nuisance restait vive tant qu’ils en avaient les moyens. On ignore ce qui motive une telle haine viscérale, sinon la déviation de ceux qui en sont atteints du droit chemin. Les musulmans ont raison de s’en méfier et de prendre les précautions nécessaires pour éviter qu’elle ne s’envenime avec le temps.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
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La première conclusion que tirent les oulémas de la tradition et les biographes est la légitimité [d’un État] de l’exécution de ceux qui trahissent un pacte. L’imam Muslim a même fait de ce jugement le titre de l’expédition contre les Banû Qurayza. Les musulmans respectent les traités conclus avec d’autres communautés ou nations, tant que celles-ci les respectent également. Dans le cas contraire, ils sont en droit de combattre ces communautés, si cela relève de leur intérêt. La seconde conclusion est la reconnaissance de la validité de l’arbitrage dans les affaires des musulmans. Al-Nawawî affirme que l’histoire des Banû Qurayza rend légitime le recours à l’arbitrage et la référence au jugement équitable et juste d’un musulman. Les oulémas sont unanimes à approuver cet arbitrage, contrairement aux Kharijites qui refusèrent celui de ‘Alî, alors même qu’il produisit des preuves claires pour le justifier. Ce récit légitime également l’intervention d’un arbitre musulman équitable pour régler un conflit entre les habitants d’un village ou d’un fort, à condition que sa décision soit dans l’intérêt de tous. Une fois cette décision rendue, elle devient obligatoire. Ni l’imam ni les autres musulmans ne peuvent la modifier.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
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Le Prophète ﷺ avait toujours fait preuve de clémence envers ses prisonniers, s’écartant ainsi des usages arabes et juifs de l’époque, comme en témoigne le Deutéronome (20, 12). Sa miséricorde, bien que noble, avait parfois été interprétée comme une faiblesse, et même trahie. Le retour des captifs de Badr, plus résolus encore à combattre lors de la bataille d’Uhud, illustrait les limites de cette bonté sur le plan stratégique. Mais la trahison des Banû Qurayza fut d’une autre ampleur. Cette fois, les conséquences auraient pu être désastreuses pour l’ensemble des croyants. Face à cette menace sans précédent, Sa‘d b. Mu‘âdh prononça la sentence capitale à l’encontre de leurs hommes. Ce jugement, prononcé dans un contexte de guerre et de survie, fit écho dans toute l’Arabie : une trahison de cette gravité ne se reproduira plus.
Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)
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Beaucoup d’orientalistes crient au scandale à propos du sort réservé aux Banû Qurayza. Caetani parle de « 900 innocents » massacrés de manière inhumaine, prétendument sur ordre du Prophète ﷺ. Francesco Gabrieli reprend mécaniquement cette accusation sans la questionner. Mais cette affirmation est à la fois fausse et partiale, pour plusieurs raisons. D’abord, la sentence fut prononcée par Sa‘d b. Mu‘âdh, et non dictée par le Prophète ﷺ. Tous acceptèrent cette décision, et rien ne prouve que le Prophète ﷺ se soit concerté avec lui à ce sujet. Sur quelle base Caetani et ses semblables osent-ils parler d’un diktat ? Étaient-ils présents à cette séance survenue treize siècles avant leur naissance ? Ensuite, parler de « 900 innocents » est absurde. Ces hommes avaient trahi le Prophète ﷺ en conspirant avec les Qurayshites et leurs alliés pour faire attaquer Médine par le sud. Ils n’étaient donc pas innocents, mais bel et bien coupables de haute trahison.
Accuser les musulmans de « massacre inhumain » est également incohérent, surtout quand Caetani lui-même reconnaît que les Banû Qurayza avaient planifié l’entrée des idolâtres par le sud de la ville. Comment, dans ces conditions, peut-il encore les qualifier de « pauvres innocents » ? Les Banû Qurayza s’étant alliés militairement aux coalisés, ils furent traités comme des ennemis en guerre. Selon les lois en vigueur à l’époque, les hommes pubères étaient exécutés et les femmes et enfants faits prisonniers. Sa‘d b. Mu‘âdh n’a fait qu’appliquer une norme reconnue. Les puissances occidentales, d’ailleurs, ont elles-mêmes maintes fois appliqué des lois de guerre, justes ou non. Qu’ils gardent donc leurs leçons de morale. La position de Maxime Rodinson à ce sujet est plus réaliste. Il écrit : « Le massacre des Banû Qurayza apparaît, d’un point de vue strictement politique, comme une décision jugée stratégique. Leur présence constituait un danger constant à Médine, et les laisser partir aurait probablement renforcé les foyers de complot déjà actifs à Khaybar. Dans cette logique, l’élimination des combattants visait à empêcher toute reconstitution d’une menace. Par ailleurs, une telle issue produisait un effet dissuasif, en frappant les esprits et en décourageant les ennemis potentiels. La décision retenue s’inscrit donc dans une lecture politique du contexte, où la sécurité de la cité prime. On observe ici que les choix politiques prennent en compte les considérations morales dans la mesure où elles s’intègrent aux réalités du terrain ou lorsqu’il devient impossible de les ignorer.. » Quant à W. M. Watt, sa position est plus ambiguë. Il ne porte pas de jugement clair, préférant s’attarder sur les motivations de Sa‘d, qui aurait choisi de rester fidèle à l’islam plutôt que de se laisser influencer par les anciennes alliances tribales liant les Aws aux Banû Qurayza.
‘Abdurrahman Badawi (Défense de la vie du Prophète Muhammad contre ses détracteurs)
En apprenant ce qui s’était passé au cours de cette expédition, nous ne pouvons nous empêcher de nous arrêter sur les privilèges accordés à Sa‘d b. Mu‘âdh. Le Prophète ﷺ lui conféra l’entière autorité sur les Banû Qurayza, en se déclarant d’emblée en accord avec toute décision qu’il prendrait. Cela témoigne de la haute estime que le Prophète ﷺ portait à Sa‘d. Cette considération se manifeste également dans l’ordre qu’il donna aux Médinois de se lever à son approche, une marque d’honneur claire, venant du Prophète ﷺ lui-même. L’histoire de la blessure qu’il reçut à la cheville, lors de l’expédition du Fossé, illustre aussi cette place particulière. Ce jour-là, Sa‘d leva les bras au ciel et implora : « Ô mon Dieu, Tu sais combien j’aimerais combattre en Ton nom ceux qui ont traité Ton Prophète ﷺ de menteur et l’ont exilé. Si la guerre contre les Mecquois n’est pas encore terminée, permets-moi de vivre encore pour continuer à combattre à ses côtés. » Dieu exauça sa prière, et sa blessure commença à se refermer. Lorsque le Prophète ﷺ le chargea de juger les Banû Qurayza après que Dieu eut accordé la victoire aux croyants et purifié Médine, Sa‘d leva de nouveau les bras vers le ciel et dit : « Ô mon Dieu, je pense que la guerre est désormais terminée entre nous, les musulmans, et les Qurayshites ainsi que les polythéistes. Si telle est Ta volonté, fais qu’une nouvelle bataille éclate et que je meure sur le champ de bataille. » Sa prière fut de nouveau exaucée : sa blessure se rouvrit pendant la nuit, et il en mourut.
Ibn Hajar écrit dans Fath al-Bârî : « Il me paraît évident que Sa‘d avait raison et que sa prière fut exaucée. Après l’expédition contre les coalisés, il n’y eut plus de guerre initiée par les idolâtres. » Dès lors, ce sont les musulmans qui prennent l’initiative des opérations, afin d’assurer plus efficacement leur propre défense. À l’issue de l’expédition contre les coalisés, le Prophète ﷺ déclara : « Désormais, c’est nous qui les attaquerons, et non plus eux. Nous marcherons contre eux » (al-Bukhârî). Al-Bazzâr rapporte d’après Jâbir, à partir de sources fiables, que le Prophète ﷺ dit ce jour-là, alors que ses ennemis s’étaient rassemblés en grand nombre : « Désormais, ils ne vous attaqueront plus ; c’est vous qui les attaquerez. » Ainsi, l’histoire de Sa‘d, dans toutes ses dimensions, nous rappelle que la guerre défensive ne fut qu’une phase de la mission prophétique. Elle fut suivie par l’appel adressé à l’ensemble des hommes. Les idolâtres et les athées ne pouvaient intégrer la communauté musulmane qu’en embrassant l’islam. Quant aux gens du Livre, ils sont appelés à embrasser l’islam ou à se conformer à son ordre politique. Ceux qui s’opposent à ces principes sont combattus, après l’échec des voies pacifiques. Dès lors que le gouvernement musulman définit clairement le combat (jihâd) et les finalités de sa mission, la guerre strictement défensive ne constitue plus l’unique cadre d’action. Sinon, comment comprendre ces paroles du Prophète ﷺ : « C’est vous qui les attaquerez » ?





