C’est au cours de la cinquième année de l’Hégire que les Quraychites prennent conscience qu’ils ne peuvent vaincre seuls les musulmans. Une alliance large, réunissant tous les ennemis du Prophète ﷺ, devient alors nécessaire. L’instigateur de ce projet est Huyay, un juif des Banû Nadîr que le Prophète ﷺ vient d’expulser de Médine avec son clan. Après avoir convaincu les juifs de Khaybar de s’associer à son plan, Huyay se rend à La Mecque pour en exposer les contours. Il déclare à Abû Sufyân : « Ô Abû Sufyân, je viens conclure un pacte avec toi pour anéantir Muhammad. » Abû Sufyân lui répond aussitôt : « Tu es le bienvenu. Quiconque nous aide contre Muhammad devient notre allié. » Le projet de Huyay est alors examiné avec attention par les chefs mecquois, qui finissent par promettre leur pleine coopération. Huyay se dirige ensuite vers le Najd afin de rallier d’autres tribus. Il parvient à convaincre les plus puissantes et les plus hostiles à l’islam : les Banû Ghatafân, les Banû ‘Âmir et les Banû Sulaym. Les juifs de Khaybar vont même jusqu’à promettre aux Banî Ghatafân la moitié de leurs récoltes de dattes en échange de leur participation. Une telle proposition ne peut qu’être acceptée, d’autant plus que, dans leur esprit, la victoire apparaît comme certaine et facile.
Ainsi, une grande coalition se forme. De nombreuses tribus s’unissent autour d’un même objectif : mettre fin à l’islam. À la tête de cette armée, Abû Sufyân est désigné comme commandant en chef. L’armée ennemie se compose de 4 000 Quraychites, accompagnés de 300 cavaliers et de 1 500 chameaux, de 3 000 hommes des Banû Ghatafân et d’environ 700 combattants des Banû Sulaym. À cela s’ajoutent les juifs des Banû Nadîr, ceux de Khaybar ainsi que de nombreux bédouins du Najd. Au total, près de 10 000 hommes se mobilisent contre les musulmans. Jusqu’alors, ces derniers n’ont jamais affronté une armée dépassant 3 000 soldats.
La consultation (shûrâ)
Comme lors de la bataille d’Uhud, le Prophète ﷺ est averti des intentions hostiles de ses ennemis par son oncle al-‘Abbâs. Celui-ci envoie depuis La Mecque un cavalier porteur d’une lettre scellée qui parvient à Médine en trois jours. Il reste alors environ une dizaine de jours avant l’arrivée des troupes ennemies. Le Prophète ﷺ convoque aussitôt ses compagnons afin de décider de la stratégie à adopter. Forts de l’expérience d’Uhud, les croyants choisissent, avec le Prophète ﷺ, de défendre Médine de l’intérieur. Salmân al-Fârisî, récemment affranchi grâce à l’aide du Prophète ﷺ et de la communauté musulmane, prend la parole. Il propose de creuser une tranchée au nord de Médine pour empêcher l’ennemi d’entrer dans la ville et dit : « Ô Messager de Dieu, en Perse, lorsque nous étions assiégés, nous creusions une tranchée. » Le Prophète ﷺ et ses compagnons adoptent cette tactique militaire, jusque-là inconnue chez les Arabes. Bien qu’il soit nouvellement intégré à la communauté, Salmân se sent pleinement légitime pour participer à la consultation. Sa vision extérieure permet une décision décisive, illustrant la richesse de la concertation élargie. Après réflexion, le Prophète ﷺ juge cette idée particulièrement adaptée. Médine n’est vulnérable que par le Nord : à l’Ouest, la ville est protégée par des formations rocheuses, à l’Est également, où se trouvent en plus des habitations fortifiées, et au Sud par les Banû Qurayza, alliés des musulmans en vertu du pacte citoyen conclu à Médine. Le Prophète ﷺ ordonne donc de creuser un fossé au nord de la cité afin d’empêcher l’armée ennemie d’y pénétrer.
Le fossé (khandaq)
Le Messager de Dieu ﷺ fait creuser la tranchée à l’endroit le plus resserré de l’accès à Médine (au nord), entre des montagnes abruptes que nul ne peut escalader tant elles sont rocheuses et escarpées. Pour superviser les travaux, il escalade régulièrement un monticule voisin appelé mont Sal‘. Le défi est immense : en dix jours seulement, il faut creuser, dans une terre dure et pierreuse, un fossé d’environ deux kilomètres et demi de long et de quatre mètres de profondeur, afin qu’aucun cavalier ennemi ne puisse le franchir. Dès que l’ordre est donné, les musulmans se mettent aussitôt à l’ouvrage. Tous les gros blocs de pierre extraits du sol sont rassemblés pour servir plus tard de projectiles. À chaque difficulté inhabituelle, le Prophète ﷺ doit être informé. Il circule ainsi de groupe en groupe, surveille, encourage, porte lui-même les outils et partage la fatigue ainsi que les épreuves. Ces travaux se déroulent alors que Médine traverse une période de grande disette : chacun attache une pierre sur son ventre pour apaiser la faim, tandis que le Messager de Dieu ﷺ en porte deux. À cinquante-sept ans, il se donne sans compter, montrant l’exemple par l’effort et la solidarité. Durant le creusement, il multiplie les invocations. Al-Bukhârî rapporte que Sahl b. Sa‘d dit : « Nous étions avec le Messager de Dieu ﷺ dans le fossé. Les croyants creusaient et transportaient les déblais sur leurs dos. L’Envoyé de Dieu ﷺ dit : ‘Ô mon Dieu ! Il n’est de vie que la vie de l’au-delà. Pardonne donc aux Muhâjirûn et aux Ansâr.’ » Anas rapporte également : « Par un matin glacial, l’Envoyé de Dieu ﷺ vint au fossé. Les Muhâjirûn et les Ansâr, transis et affamés, creusaient sans l’aide d’aucun serviteur. En voyant leur état, il prononça les mêmes paroles : ‘Ô mon Dieu ! Il n’est de vie que la vie de l’au-delà. Pardonne donc aux Muhâjirûn et aux Ansâr.’ » Les compagnons répondirent : « Nous sommes ceux qui ont prêté serment à Muhammad ﷺ de combattre pour Dieu tant que nous vivrons. » Dans cette atmosphère fraternelle, ils récitent parfois des vers poétiques pour exalter la grandeur de Dieu et la mission prophétique. Après dix jours d’efforts intenses, la tranchée est achevée.
Cet épisode est aussi marqué par quelques signes remarquables accordés au Prophète ﷺ. Al-Bukhârî rapporte les paroles de Jâbir b. ‘Abdallâh : « Le jour du fossé, alors que nous creusions, nous tombâmes sur un énorme rocher. Le Prophète ﷺ en fut informé. Il se leva, une pierre serrée contre son ventre – car nous n’avions rien mangé depuis trois jours – et descendit lui-même dans la tranchée. Je lui demandai la permission d’aller chez moi. Une fois arrivé, je dis à mon épouse : ‘Je ne supporte plus de voir le Prophète ﷺ dans cet état. As-tu quelque chose à manger ?’ Elle me répondit : ‘J’ai un peu d’orge et une chevrette.’ […] De retour, je dis au Prophète ﷺ : ‘J’ai préparé un repas, juste de quoi nourrir deux ou trois personnes.’ Il me répondit : ‘Demande à ton épouse de garder la marmite sur le feu et le pain au four jusqu’à mon arrivée.’ Puis il appela les Muhâjirûn et les Ansâr en disant : ‘Jâbir nous a préparé un repas, allons chez lui !’ […] La marmite ne cessait de se remplir et le pain sortait du four sans fin. Finalement, le Prophète ﷺ dit à mon épouse : ‘Sers-toi et donne à manger, car les gens ont faim.’ »
Al-Nasâ’î rapporte les paroles du compagnon al-Barâ’ b. ‘Âzib : « Le jour du fossé, alors que nous étions en train de creuser, nous nous heurtâmes à un rocher d’une extrême dureté, que nul pic ne pouvait entamer. Informé de cette difficulté, le Prophète ﷺ vint sur place, saisit le pic et dit : ‘Au nom de Dieu.’ Il frappa vigoureusement, puis s’écria : ‘Dieu est le plus Grand ! On m’a remis les clés de la Syrie. Par Dieu, j’aperçois en ce moment même les palais rouges.’ Il frappa une seconde fois, une autre partie du rocher se brisa. Il dit alors : ‘Dieu est le plus Grand ! On m’a offert la Perse. Par Dieu, j’en vois actuellement le palais blanc de Madâ’in.’ Puis il donna un troisième coup. Le rocher se fendit entièrement, et il proclama : ‘Dieu est le plus Grand ! On m’a remis les clés du Yémen. Par Dieu, j’en distingue d’ici même les portes de Sanaa.’ » À la veille d’un assaut redoutable, le Prophète ﷺ redonnait courage aux cœurs fatigués. Il éveillait chez ses compagnons l’espoir d’un avenir lumineux, au moment même où ils faisaient face à la plus grande coalition jamais rassemblée contre eux. Dans une autre scène poignante rapportée par les savants de la sîra, la sœur d’al-Nu‘mân b. Bashîr vint apporter à son père et à son oncle une modeste poignée de dattes. En chemin, elle croisa le Messager de Dieu ﷺ, qui lui demanda de les lui donner. Il les étala sur un tissu et invita les travailleurs du fossé à venir s’y nourrir. À la surprise générale, les dattes ne cessèrent de se multiplier. Plus les gens mangeaient, plus elles augmentaient, au point de déborder du tissu. De son côté, al-Bukhârî rapporte encore ce témoignage de Jâbir b. ‘Abdallah : « Le jour du fossé, alors que nous creusions, nous tombâmes sur une roche d’une dureté extrême. Nous allâmes prévenir le Prophète ﷺ. Il descendit lui-même, le ventre noué par une pierre à cause de la faim – cela faisait trois jours que nous n’avions rien mangé. Le Prophète ﷺ prit alors la pioche, frappa le roc et celui-ci se transforma en sable fluide. » Ainsi, dans la rigueur du travail, dans la sécheresse du sol et dans l’angoisse de l’attaque imminente, les croyants étaient témoins de signes éclatants. Le Prophète ﷺ nourrissait leur foi, fortifiait leur détermination, et leur ouvrait les portes d’un horizon que seul l’œil du Prophète ﷺ pouvait déjà voir.
Le siège et la trahison des Banû Qurayza
Les Quraychites, accompagnés des Banû Kinâna, longent Médine par l’Ouest, tandis que les tribus du Najd la contournent par l’Est. Les juifs de Khaybar et les Banû Nadîr descendent quant à eux vers le Sud. L’ensemble des coalisés se regroupe au Nord de Médine, dans les environs d’Uhud, avant de se diriger vers la cité du Prophète ﷺ en direction du Sud. À leur arrivée devant le fossé, les Quraychites sont stupéfaits. Ils ne s’attendent pas à une telle stratégie défensive, inconnue dans le monde arabe. Eux qui viennent pour livrer une bataille rangée se retrouvent face à un siège qu’ils n’ont ni prévu ni préparé, et qui va durer trente jours. Durant les premiers jours, ils observent attentivement la moindre faiblesse du côté musulman, cherchant une faille dans la vigilance de ceux qui gardent la tranchée. Des chefs comme ‘Amr b. al-‘Âs, ‘Ikrima et Khâlid b. al-Walîd tentent à plusieurs reprises de franchir le fossé, mais sans succès. La défense musulmane reste rigoureuse et, malgré l’épreuve de l’endurance, les croyants demeurent fermes et attentifs. Constatant que la situation stagne, les chefs quraychites réunissent leurs alliés pour réfléchir à une nouvelle stratégie. Tous s’accordent sur un point : la tranchée est trop bien gardée. Il faut affaiblir la vigilance musulmane sur ce front. La question devient alors : comment détourner l’attention des défenseurs du fossé ? Huyay b. Akhtab (chef des Banû Nadîr) propose à Abû Sufyân une manœuvre décisive : convaincre les Banû Qurayza de rompre leur pacte avec les musulmans. Si le Sud de Médine s’ouvre aux ennemis, les croyants seront pris en tenaille, attaqués à la fois par le Nord et par le Sud. Une menace intérieure obligerait les musulmans à se diviser, certains devant quitter la tranchée pour protéger les femmes et les enfants restés dans la cité, ce qui dégarnirait inévitablement la ligne de défense principale. Séduits par cette idée, les coalisés donnent leur accord. Huyay se rend alors chez le chef des Banû Qurayza, Ka‘b b. Asad. Celui-ci hésite d’abord, conscient du pacte qui le lie au Prophète ﷺ. Mais Huyay insiste longuement, évoquant la puissance des coalisés, l’engagement des juifs de Khaybar et le poids des tribus de Quraysh et de Ghatafân. Il promet de rester aux côtés de Ka‘b jusqu’au bout et d’assumer le même sort que lui si les coalisés se retirent. Ka‘b finit par céder, rompt son pacte avec le Prophète ﷺ et rejoint la coalition ennemie. Par ce geste, l’intérieur même de Médine devient vulnérable, et les Compagnons se retrouvent désormais encerclés de toutes parts.
Les Banû Qurayza envoient un espion afin d’obtenir des informations et de semer la peur à Médine. L’homme s’approche d’un fort gardé par Hassân b. Thâbit, où se trouvent les femmes et les enfants des croyants. Safiya, tante du Prophète ﷺ, l’aperçoit et demande à Hassân de l’éliminer. Mais celui-ci, poète et non guerrier, refuse. Sans hésiter, Safiya saisit un bâton, frappe l’homme jusqu’à la mort, puis demande à Hassân de déposer son corps devant les forts des Banû Qurayza afin de leur faire croire que le fort est solidement défendu. Devant son nouveau refus, elle accomplit elle-même cette tâche. À la vue du cadavre de leur éclaireur, les Banû Qurayza pensent que le fort est bien protégé et renoncent à toute tentative d’attaque, tout en continuant à ravitailler les coalisés en signe de leur ralliement. Lorsque la trahison des Banû Qurayza parvient au Prophète ﷺ, il décide d’en vérifier la réalité. Il envoie Sa‘d b. Mu‘âdh et Sa‘d b. ‘Ubâda, représentants des Aws et des Khazraj, en leur recommandant : « Allez vérifier ce qui nous a été rapporté. Si cela est vrai, informez-moi discrètement pour ne pas inquiéter les gens ; si cela est faux, parlez à haute voix afin que tous l’entendent. » Les deux hommes se rendent auprès des Banû Qurayza, qui répondent avec arrogance : « Qui est donc cet envoyé de Dieu ? Il n’existe entre nous ni pacte ni accord avec Muhammad. » Comprenant que la trahison est avérée, ils reviennent et murmurent au Prophète ﷺ les mots : « ‘Adal et Qâra », en référence à l’embuscade meurtrière subie autrefois par des compagnons. Le Prophète ﷺ se couvre alors le visage de son manteau et reste un moment accablé, puis se relève en disant : « Dieu est Grand (Allahu Akbar) ! Réjouissez-vous, Ô croyants, de la victoire que Dieu accorde ! » Afin de protéger les familles restées dans la cité, il envoie des combattants dans le centre de Médine. Cherchant à alléger la pression du siège, il envisage ensuite un accord avec les chefs de Ghatafân, leur proposant un tiers des récoltes de Médine pour les inciter à se retirer, ce qui permettrait aux musulmans de concentrer leurs forces contre les Qurayshites et les juifs. Il consulte alors les deux Sa‘d, qui répondent : « Ô Messager de Dieu ﷺ ! Si cet ordre vient de Dieu, nous nous y soumettons. Mais si c’est une initiative de ta part pour nous soulager, nous n’en avons pas besoin. Autrefois, lorsque nous étions idolâtres, ces gens n’obtenaient de nos récoltes que ce que nous leur vendions ou leur offrions par hospitalité. Maintenant que Dieu nous a honorés par l’islam et nous a renforcés par ta présence, pourquoi leur céder nos biens ? Par Dieu, nous ne leur donnerons que le tranchant de nos épées ! » Le Prophète ﷺ approuve leur avis et répond : « Ce n’était qu’une idée de ma part, face à la coalition des Arabes contre vous. »
L’aide de Dieu
Les jours passent, et le siège devient de plus en plus difficile à supporter. Épuisés et affamés, les croyants dorment à peine et mangent très peu, veillant sans relâche afin de ne laisser aucune brèche à l’ennemi. La trahison des Banû Qurayza rend la situation encore plus critique. L’épreuve atteint son paroxysme, et seul le secours de Dieu peut désormais sauver les musulmans. Malgré cela, les croyants restent fermes, patients et endurants, à l’image du Messager de Dieu ﷺ. À ce sujet, Dieu révèle : « Vous avez, dans le Messager de Dieu, un excellent modèle à suivre pour quiconque espère en Dieu et au Jour dernier et invoque fréquemment le Nom de Dieu » (33 : 21). Al-Bukhârî et Muslim rapportent d’après ‘Abdallâh b. Awfâ que le Prophète ﷺ invoque ainsi : « Seigneur, Toi qui révèles le Livre, Toi qui hâtivement rétribues, disperse les Coalisés ! Seigneur, fais-les succomber et accorde-nous la victoire contre eux ! » C’est alors, au cœur de cette tension extrême, qu’un homme du camp ennemi, Nu‘aym, vient secrètement trouver le Prophète ﷺ. Il lui confie qu’il s’est converti à l’islam et qu’il est prêt à suivre ses instructions. Le Prophète ﷺ lui répond qu’il ne peut rien lui demander directement pour le moment, mais qu’il peut user de stratégie en semant la division parmi les ennemis. Nu‘aym retourne alors dans leur camp sans que personne ne soupçonne son changement. Il se rend d’abord chez les Banû Qurayza, qui ignorent sa conversion, et leur dit : « Ô Banû Qurayza ! Vous connaissez mon attachement pour vous et les liens anciens qui nous unissent. » Ils répondent : « Tu dis vrai, tu es digne de confiance à nos yeux. » Il poursuit : « Les Quraychites et les Ghatafân ne sont pas dans la même situation que vous. Médine est votre ville, et vos biens, vos femmes et vos enfants s’y trouvent. Eux sont venus de loin ; leurs familles et leurs richesses sont ailleurs. S’ils trouvent une occasion favorable, ils combattront ; mais s’ils échouent, ils repartiront en vous laissant seuls face à Muhammad. Pourriez-vous lui résister seuls ? N’entrez donc pas en guerre à leurs côtés sans obtenir d’eux des notables en garantie, afin qu’ils ne vous abandonnent pas. » Ils répondent : « Tu nous as donné un bon conseil. » Nu‘aym se rend ensuite auprès d’Abû Sufyân et lui dit : « Vous connaissez mon amitié pour vous et vous savez que je ne suis pas partisan de Muhammad. J’ai appris quelque chose qu’il est de mon devoir de vous révéler, à condition que vous gardiez le secret. » Ils acceptent. Il leur dit alors : « Les juifs regrettent leur alliance avec vous. Ils ont envoyé dire à Muhammad : ‘Nous revenons sur notre trahison. Serais-tu satisfait si nous te livrions des notables des Quraychites et des Ghatafân pour que tu les exécutes, puis nous te rejoindrions pour exterminer leurs troupes ?’ Muhammad leur a donné une réponse favorable. Ainsi, s’ils vous demandent d’envoyer des notables chez eux, n’envoyez personne. » Enfin, Nu‘aym se rend chez les Banû Ghatafân et leur tient un discours similaire : « Ô gens de Ghatafân ! Vous êtes mon peuple et les plus chers à mon cœur. Vous savez que je ne vous trahirai pas. » Ils répondent : « Tu dis vrai, nous avons confiance en toi. » Il ajoute : « Gardez le secret de ce que je vais vous dire », puis leur tient des propos semblables à ceux adressés aux Quraychites.
Les Quraychites et les Banû Ghatafân envoient alors des émissaires aux Banû Qurayza pour les presser d’engager le combat aux côtés des coalisés. Mais les juifs répondent qu’ils refusent de combattre un samedi, jour sacré pour eux, et qu’ils n’accepteront de se joindre à la bataille qu’après avoir reçu des notables mecquois en garantie. En entendant cette réponse, les Qurayshites et les Banû Ghatafân comprennent que les avertissements de Nu‘aym sont fondés. La méfiance s’installe aussitôt entre les alliés, provoquant de profondes dissensions internes. Ainsi, par l’action d’un seul homme, Dieu fait basculer le cours de la bataille en faveur des musulmans. La conversion de Nu‘aym et sa ruse constituent un secours divin manifeste. Plus de quatre semaines se sont écoulées depuis le début du siège, et l’épuisement gagne les rangs ennemis. Les Bédouins du Najd, venus principalement dans l’espoir du butin, perdent toute motivation, car la cause de l’islam ne les concerne guère. Le découragement envahit les cœurs, tandis que le Messager de Dieu ﷺ invoque intensément son Seigneur. C’est alors qu’un vent violent et glacial se lève, arrachant les tentes, renversant les marmites et éteignant les feux. À ce sujet, Dieu révèle : « Ô vous qui croyez ! Souvenez-vous des bienfaits de Dieu lorsque des armées marchèrent contre vous : Nous envoyâmes contre elles un vent et des troupes que vous ne pouviez voir. Dieu voit parfaitement ce que vous faites » (33 : 9). L’aide divine se manifeste ainsi par un ouragan dévastateur qui désorganise totalement le camp ennemi. Le découragement général et les pertes matérielles contraignent les coalisés à envisager la retraite. Cette nuit-là, glaciale et obscure, le Prophète ﷺ demande à ses compagnons si l’un d’entre eux peut se rendre dans le camp adverse pour lui rapporter des informations. Personne n’ose bouger, paralysé par le froid et la peur. Finalement, le Prophète ﷺ désigne Hudhayfa b. al-Yamân, en lui ordonnant de ne provoquer aucun affrontement. Hudhayfa obéit immédiatement, ressentant soudain une chaleur inexplicable, comme s’il marchait dans un bain. Il s’approche des Quraychites et entend leur commandant, Abû Sufyân, s’adresser à ses hommes : « Ô gens de la Mecque ! Ce lieu n’est pas fait pour y séjourner. Nos montures sont mortes, les Banû Qurayza ont manqué à leur promesse, et nous avons vu d’eux ce que nous redoutions. Le vent a tout détruit : aucune tente ne tient, aucun feu ne s’allume. Partez donc ! Moi, je pars. » Ainsi, Dieu délivre les musulmans par Sa grâce : d’abord en inspirant à Nu‘aym une stratégie décisive, puis en envoyant un vent impitoyable qui brise le moral et les forces de l’ennemi, au point de provoquer leur retrait définitif. Les idolâtres quittent alors le champ de bataille dans la nuit, sans prévenir, contraints par les éléments et le désarroi.
Le lendemain matin, les croyants se réveillent et constatent qu’il ne reste plus aucun soldat ennemi en vue. La victoire apparaît alors évidente. En observant le retrait des coalisés, le Prophète ﷺ déclare avec assurance : « Désormais, c’est à nous d’aller vers eux, et non plus à eux de venir à nous. » Cette parole marque un tournant décisif, car la stratégie musulmane passe d’une posture défensive à une logique d’initiative. Le Prophète ﷺ se prépare désormais à conclure une trêve durable, comme ce sera le cas à Hudaybiya, ou à neutraliser les tribus hostiles. Une nouvelle phase commence. Il autorise ensuite ses compagnons à regagner leurs demeures pour se reposer. Toutefois, par précaution, il envoie quelques hommes vérifier que l’ennemi s’est réellement retiré. Aucun signe de menace n’étant signalé, le Prophète ﷺ, rassuré, sourit et rentre à son tour. Durant cette expédition, il lui arrive de manquer une prière à son heure fixée. Al-Bukhârî et Muslim rapportent que ‘Umar b. al-Khattâb, irrité par l’attitude des Quraychites, s’exclame après le coucher du soleil : « Ô Messager de Dieu ﷺ, le soleil s’est couché et je n’ai pas encore accompli la prière de fin d’après-midi (‘asr). » Le Prophète ﷺ répond : « Par Dieu, moi non plus. » Ils se rendent alors à Buthân, accomplissent leurs ablutions et prient la prière de fin d’après-midi, puis immédiatement la prière du début de soirée (maghrib). Sur le chemin du retour, Khâlid b. al-Walîd, grand stratège et homme de guerre, affirme : « Tout homme doué de raison comprend désormais que Muhammad n’a pas menti. » Jusqu’alors, le style du Coran ne l’avait pas touché autant que l’issue de cette bataille. Son raisonnement militaire lui indiquait que les coalisés devaient triompher sans difficulté. Or, ils ont été contraints de fuir dans la défaite et l’humiliation. Ce renversement suscite en lui une profonde réflexion. C’est ainsi que l’intérêt pour l’islam commence à naître dans son cœur, prélude à sa future conversion.
- La guerre de nerfs des Coalisés
- La stratégie innovante de la tranchée
- Égalité et fraternité autour de la tranchée
- Foi, compassion et miracle du partage
- Foi ferme face à la peur et à la fuite
- Loyauté des croyants dans l’épreuve
- Faiblesse stratégique des Banû Qurayza
- Limites juridiques d’une initiative non réalisée
- La rupture des pactes dénoncée par le Coran
- Victoire par l’effort et le secours divin
- Hudhayfa, modèle d’une ferveur agissante
- Retard et rattrapage de la prière en contexte de combat
La bataille des Coalisés ne fut pas une guerre dévastatrice, mais bien une guerre de nerfs. Les pertes humaines, de part et d’autre, se comptent sur les doigts d’une main. Pourtant, elle marque l’un des tournants les plus décisifs de l’histoire de l’islam. Il aurait suffi d’un seul faux pas pour que tout s’effondre. Du jour au lendemain, la communauté musulmane se retrouve semblable à une île assiégée, continuellement menacée par les flots d’un déluge imminent.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Parmi les stratégies militaires employées lors de l’expédition contre les Coalisés figure l’usage inédit de la tranchée. C’est la première fois, dans l’histoire des Arabes et de l’islam, qu’un tel procédé, jusque-là connu surtout chez les peuples non arabes, est adopté. L’idée est proposée par Salmân le Perse, et le Prophète ﷺ, impressionné par sa pertinence, encourage aussitôt ses compagnons à entreprendre les travaux. Cet épisode montre que l’islam appelle à rechercher l’efficacité et à tirer profit de toute idée utile, quelle que soit son origine, tout en se prémunissant contre l’imitation aveugle. Il valorise une intelligence libre, éclairée et responsable, tant qu’elle demeure fidèle aux principes de la loi divine. C’est là une expression de la dignité que Dieu a accordée à l’homme en faisant de lui un gestionnaire de la création : il ne s’abaisse ni dans une soumission irréfléchie aux autres, ni dans le refus stérile de ce qui est bénéfique, mais se tient dans un juste équilibre, en serviteur lucide et digne de son Seigneur.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
**********
Le Prophète ﷺ encourage activement la créativité intellectuelle, la curiosité et l’esprit d’initiative dans les affaires du monde. C’est dans cet état d’esprit qu’il accueille sans réserve la proposition de Salmân le Perse. À cette époque, la sagesse, quelle qu’en soit l’origine, est pleinement valorisée par les croyants. Cette attitude prophétique enseigne à s’ouvrir aux idées des hommes, à observer leurs réalisations et à reconnaître le bien, d’où qu’il provienne.
Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)
Le Prophète ﷺ participe personnellement aux travaux : il creuse de ses propres mains et porte la terre sur son dos. Par cet engagement, il donne l’exemple, même aux plus nobles des compagnons, peu habitués à de tels efforts. La scène est saisissante : des hommes unis, ayant délaissé tout apparat, manient la pioche et transportent le sable avec ardeur. La défense de l’islam et la crainte de la discorde insufflent à chacun une énergie remarquable dans cette tâche éprouvante. Malgré la fatigue, l’atmosphère reste empreinte de joie et d’enthousiasme. La participation du Prophète ﷺ au creusement du fossé n’est pas un geste symbolique, comme on peut parfois en voir chez certains dirigeants : elle incarne l’image d’un homme engagé, travailleur et persévérant. Il ne s’agit ni d’une posture ni d’une mise en scène, mais d’une implication réelle, au cœur de l’effort collectif. L’hiver est rude, Médine souffre de pénurie et l’ennemi se prépare à assiéger la ville. Pourtant, dans cette situation critique, le désespoir devient une source de détermination : se résigner reviendrait à accepter la honte et la soumission. C’est pourquoi le Prophète ﷺ et ses compagnons redoublent d’efforts afin de transformer la menace imminente en épreuve passagère. Ainsi, l’islam poursuit sa marche, attire les cœurs sincères, fait tomber les bastions de l’injustice et réduit à néant les foyers de la sédition.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
**********
Le spectacle offert par les compagnons du Prophète ﷺ, alors qu’ils creusent la tranchée, transmet une leçon précieuse : il montre concrètement comment la société islamique se construit sur une véritable égalité. Dans l’islam, la justice et l’égalité ne sont pas de simples slogans, mais des principes réels sur lesquels repose toute sa vision. Le Prophète ﷺ ne se contente pas d’observer les travaux à distance, installé dans un lieu sûr, ni de faire une apparition symbolique en tenant une pioche quelques instants avant de se retirer. Il ne donne à aucun moment l’illusion d’avoir participé. Au contraire, il travaille comme les autres compagnons, couvert de poussière et de sable, au point qu’on ne peut le distinguer d’eux. Comme eux, il récite des vers pour se motiver, partage leur fatigue et supporte la même faim. Voilà l’image authentique de l’égalité en islam : celle qui place le gouvernant et le gouverné, le riche et le pauvre, le chef et le simple citoyen sur un même plan devant Dieu. Toute la législation islamique repose sur ce principe et cherche à le préserver. Cette égalité ne doit pas être confondue avec la conception moderne de la démocratie, qu’il s’agisse des mœurs ou de la gestion politique. Il s’agit de deux logiques différentes. L’égalité en islam naît de la foi et de la soumission exclusive à Dieu, qui supprime toute hiérarchie fondée sur les privilèges ou les rangs sociaux. À l’inverse, la démocratie moderne repose sur l’adhésion à l’opinion majoritaire, quelle qu’en soit la nature ou l’objectif. En islam, aucun groupe ne bénéficie d’une immunité particulière, car se soumettre à Dieu implique de renoncer à toute forme d’injustice ou de privilège injustifié.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
**********
Les invocations et les vers poétiques que le Prophète ﷺ récite, repris en chœur par ses compagnons, ont pour but de renforcer entre eux les liens de fraternité. À travers ces paroles rythmées, ils expriment ensemble des sentiments d’amour, d’espérance et de solidarité. Le Prophète ﷺ partage ainsi ses émotions par le langage et la musicalité, dans une expression commune enracinée dans une même culture, un imaginaire partagé et une civilisation commune. Il ne s’agit pas seulement de rassembler les croyants autour de la foi ou de la prière, mais d’unir leurs cœurs, d’harmoniser leurs ressentis et de fondre leurs âmes dans une ferveur fraternelle. Ce langage du cœur consolide l’unité intérieure et nourrit la cohésion du groupe. Par ailleurs, la présence physique du Prophète ﷺ sur le chantier manifeste pleinement son humanité : malgré son rang, il ne se tient pas à l’écart de son peuple. Il vit parmi eux, partage leurs efforts, leur quotidien et leur culture. En prenant part lui-même aux travaux, il incarne une appartenance totale à cette communauté unie par la foi, mais aussi par une fraternité et une humanité vécues au quotidien.
Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)
Ce passage met en lumière plusieurs aspects profonds de la personnalité du Prophète ﷺ, révélés à travers un épisode concret de sa vie : celui du creusement de la tranchée. On y découvre un homme pleinement Prophète, agissant avec ses compagnons, partageant leur labeur, leurs peines et leur faim. Il ne se contente pas d’enseigner ou de commander ; il s’implique physiquement, humblement, dans les tâches les plus éprouvantes. La pierre qu’il serre contre son estomac témoigne de la faim qu’il endure – comme ses compagnons – sans jamais se plaindre. Il est évident que ce qu’il supporte n’est motivé ni par l’ambition du pouvoir, ni par le désir de richesse ou de gloire. Ces objectifs sont totalement incompatibles avec les sacrifices qu’il consent. Le Prophète ﷺ agit par pure fidélité à la mission qu’il a reçue : transmettre un message divin à l’humanité. Cette mission, il la mène avec une patience remarquable, une compassion intense, et un amour sincère pour ses compagnons. L’épisode de l’invitation de Jâbir en est une illustration poignante. Face à la proposition discrète de son compagnon, faite par pudeur et précaution en raison du peu de nourriture disponible, le Prophète ﷺ refuse d’en profiter seul. Il ne peut concevoir de s’isoler pour manger pendant que ses compagnons peinent et ont faim. Sa tendresse dépasse celle d’une mère, et sa responsabilité prophétique l’empêche de se limiter à une vision strictement matérielle des choses. Il agit avec foi, conscience et confiance en la Providence divine. En conviant tous ses compagnons au repas de Jâbir, il s’en remet à Dieu, convaincu que Celui qui détient les clés des mondes peut faire d’un simple repas un festin pour une armée entière. Et Dieu répond à cette confiance par un miracle : la petite chevrette nourrit des centaines d’hommes, et il en reste encore à distribuer aux pauvres. Ce miracle ne vient pas comme une démonstration spectaculaire. Il est une réponse divine à la sincérité, à la générosité et à l’amour du Prophète ﷺ pour les siens. Il révèle que sa fonction prophétique s’incarne dans les réalités concrètes de la vie : au milieu des siens, dans l’épreuve, dans la faim, dans le partage, et dans cette conviction que Dieu peut tout. Le lecteur est ainsi invité à réfléchir attentivement à ce soutien divin, qui accompagne et confirme la mission prophétique de Muhammad ﷺ. Il est essentiel de ne pas détourner le regard de ces signes clairs, qui révèlent la vérité d’un homme guidé, soutenu et aimé par Dieu, et dont la grandeur réside dans sa compassion, sa foi, et sa proximité avec les hommes.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
La charge de la résistance repose sur ceux dont la foi est solidement ancrée et qui possèdent une noble capacité à secourir les autres. Par leur fermeté, ils réussissent à contenir l’angoisse qui envahit les âmes plus fragiles et craintives, instaurant autour d’eux une atmosphère de courage et de détermination. Leur attitude apaise les hésitations et freine les élans de repli qui surgissent parfois dans les moments d’épreuve. Face aux tempêtes de l’adversité, les réactions humaines diffèrent profondément : certains plient sous la rudesse des événements et se laissent emporter, tandis que d’autres se dressent avec lucidité, affrontent le danger avec résolution et prennent l’initiative avant d’être submergés.
Mais d’autres, dominés par l’attachement à la vie et l’instinct de survie, se replient, et certains vont jusqu’à fuir. Le Coran adresse alors un reproche clair à cette catégorie craintive pour son attitude durant la bataille des Coalisés : « Dis : ‘La fuite ne vous servira à rien si vous fuyez la mort ou le meurtre ; dans ce cas, ce ne serait qu’une brève jouissance qui vous serait accordée.’ Dis : ‘Qui donc peut vous protéger de Dieu, s’Il veut vous infliger un mal ou vous accorder Sa miséricorde ?’ Et ils ne trouveront, en dehors de Dieu, ni allié ni protecteur » (33 : 16 et 17). Ces versets dévoilent la fragilité des calculs humains face au décret divin. Se détourner du combat par peur de mourir ne repousse en rien l’heure fixée. La véritable sécurité réside dans la confiance en Dieu et dans l’abandon sincère à Sa volonté.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Ce verset établit un principe fondamental de la religion : il affirme le rôle central et la place éminente du Prophète ﷺ dans le cœur du croyant. Révélé dans un contexte de grande épreuve – marqué par le siège, la trahison et l’adversité – il vient souligner la sincérité et la profondeur de la foi des compagnons. Face à la difficulté, ils choisissent de se rassembler autour du Prophète ﷺ, affirmant leur loyauté et leur volonté de le suivre, quels que soient les sacrifices à consentir. Ce lien d’amour, de confiance et de fidélité constitue l’un des fondements spirituels de la communauté croyante.
Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)
Il convient de dissiper une idée erronée véhiculée par Caetani et reprise par William Montgomery Watt, selon laquelle les Banû Qurayza auraient constitué une force de frappe majeure. Caetani écrit : « Les Banû Qurayza occupaient une position très importante derrière Muhammad. En s’alliant à eux, les Qurayshites auraient pu attaquer Médine par le sud, c’est-à-dire par le flanc non protégé par le fossé. Les Banû Qurayza, avec leurs fortins à l’arrière de Médine, occupaient une position d’une telle importance stratégique qu’ils en devenaient presque l’arbitre de la situation. » W. M. Watt va même jusqu’à affirmer : « Une attaque des Banû Qurayza par le sud sur les arrières musulmanes aurait pu mettre fin à la carrière de Mahomet. » Mais ces auteurs négligent plusieurs faits essentiels. D’abord, les troupes envoyées par le Prophète ﷺ pour défendre Médine furent amplement suffisantes pour neutraliser toute velléité d’attaque des Banû Qurayza. Ensuite, il est évident que ces derniers ne représentaient pas une force militaire capable de menacer sérieusement les arrières musulmans. Leur reddition complète et sans résistance après la bataille des Coalisés est une preuve claire de leur faiblesse stratégique et de leur amateurisme militaire. Il est surprenant de constater que Caetani, et surtout W. M. Watt, aient pu formuler et maintenir de telles affirmations sans fondement solide.
‘Abdurrahman Badawi (Défense de la vie du Prophète Muhammad contre ses détracteurs)
L’insistance du Prophète ﷺ à consulter ses compagnons au sujet du traité envisagé avec les Banû Ghatafân révèle une dimension essentielle de son approche éducative, spirituelle et politique. Cette démarche ne relève pas seulement d’un calcul stratégique : elle vise à éprouver la solidité morale, la clairvoyance et la détermination de ses compagnons dans un contexte de pression extrême. Il s’agit d’un véritable exercice d’intelligence collective, de cohésion et de responsabilisation face à l’épreuve. Cette délibération, bien qu’elle n’aboutisse pas à un accord, montre que le Prophète ﷺ ne prend aucune décision majeure sans tenir compte de l’état intérieur de ses compagnons, sans les associer à l’analyse des circonstances, et sans distinguer clairement ce qui relève de la révélation divine de ce qui relève de la gestion humaine des affaires. Ce récit rappelle également que la consultation, même en temps de guerre, peut avoir une visée pédagogique et non nécessairement normative. La jurisprudence islamique ne peut donc pas déduire de cet épisode une règle générale autorisant, en toute situation, la cession d’une part des biens des musulmans à une force ennemie. Ce qui n’est ni réalisé concrètement, ni établi comme Sunna agissante, ni confirmé par le Coran, ne peut constituer un fondement législatif. C’est là un principe fondamental pour la compréhension du droit musulman (fiqh) : toute initiative du Prophète ﷺ qui n’est suivie ni d’acte ni d’approbation révélée ne peut être généralisée. Par ailleurs, cette scène réfute les interprétations erronées qui y voient un précédent justifiant le paiement d’un tribut à des forces hostiles. Le Prophète ﷺ n’accepte jamais une soumission humiliante ni un chantage durable ; ce qu’il envisage ici reste conditionné par une nécessité tactique dans une situation d’encerclement, et cela n’est jamais mis en œuvre. Les lectures qui en font un argument en faveur d’un compromis structurel ou d’un abaissement contredisent l’esprit du récit et les faits eux-mêmes. Cet épisode rappelle enfin que la législation islamique repose sur des actes réalisés, confirmés et révélés, non sur des intentions provisoires ou des consultations circonstancielles. Il met en lumière un leadership prophétique qui conjugue fermeté dans la foi, finesse dans l’analyse et attention aux cœurs, même au cœur des épreuves les plus redoutables.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Les descendants de Isrâ’îl (Jacob) ont toujours observé les accords conclus tant qu’ils arrangeaient leurs intérêts. Ils les rompaient aussitôt qu’ils devenaient incompatibles avec leurs aspirations. Le Coran a attiré l’attention sur ce vil défaut : « Les plus viles créatures pour Dieu sont les infidèles obstinément réfractaires à la foi qui, à chaque instant, violent le pacte que tu as conclu avec eux, sans le moindre scrupule » (8 : 55 et 56).
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Dieu n’exauce pas la prière de ceux qui s’en remettent à Lui dans la paresse et l’inaction. Il entend ceux qui Le sollicitent dans l’effort et la persévérance, afin qu’Il bénisse leurs aspirations ; ou ceux qui endurent avec patience, espérant qu’Il leur ouvre une issue favorable. Les musulmans s’étaient entièrement investis dans la défense de leur religion et de leur cité, n’ayant épargné aucun effort. C’est alors qu’il revenait à la Providence Suprême d’intervenir, de rendre justice et de briser l’arrogance des oppresseurs. Ainsi, la bataille prit un cours dont la réalité dépasse toute compréhension : « Et quant aux armées de ton Seigneur, nul ne les connaît en dehors de Lui. Et ceci n’est qu’un rappel pour les hommes » (74 : 31).
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
**********
Les musulmans triomphent des polythéistes lors de cette expédition non par la supériorité du nombre ni par des moyens matériels écrasants, mais par la sincérité de leur foi, leur patience et leur recours constant à Dieu. Le Prophète ﷺ, comme à Badr, ne cesse d’implorer son Seigneur, faisant de la prière une arme aussi décisive que toute autre. Cette imploration ne conduit pas à l’imprudence ; elle rappelle que la fidélité à Dieu demeure le fondement véritable de toute victoire et que la puissance matérielle, sans l’appui divin, reste illusoire. Dieu manifeste alors Sa puissance par un ouragan soudain et invisible dirigé contre les coalisés, comme l’indique le verset : « Ô vous qui croyez ! Souvenez-vous des bienfaits de Dieu à votre égard lorsque, pour vous délivrer des armées qui marchaient contre vous, Nous suscitâmes contre elles un ouragan et des troupes que vous ne pouviez voir… » (33 : 9 à 25). Ce vent dévaste les campements ennemis, sème la panique et brise leur moral, tandis que les musulmans, au même endroit, n’en ressentent qu’un souffle vivifiant. Ce signe manifeste l’intervention divine au moment décisif, épargnant aux croyants un affrontement frontal éprouvant. Leur endurance, leur unité autour du Prophète ﷺ et leur confiance totale en Dieu apparaissent ainsi comme les véritables clés de la victoire. Le Prophète ﷺ leur rappelle alors que sans une foi agissante et sincère, aucun effort ne peut porter ses fruits. La victoire devient dès lors non le résultat d’un exploit militaire, mais le témoignage de la puissance divine qui répond à l’appel de ceux qui placent en Lui leur confiance.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
C’est bien la chaleur de la foi qui enveloppe Hudhayfa b. al-Yamân. Le croyant accompli est celui qui connaît Dieu avec certitude, par une science profonde unie à un sentiment vivant de gratitude pour Sa grandeur et pour Ses bienfaits, exaltés soient Ses noms. Une telle foi, enracinée dans l’intelligence et nourrie par l’émotion, devient féconde : elle fait naître des merveilles, fonde des nations et donne naissance aux civilisations les plus lumineuses. Animé par elle, l’individu accomplit sa mission avec joie, non par contrainte ni par obligation, mais comme un élan intérieur. Lorsque le Prophète ﷺ prolonge sa prière au point que ses pieds enflent, il ne perçoit pas cette douleur comme un fardeau ; il est absorbé dans l’intimité spirituelle, attentif à son âme plutôt qu’à son corps. Dans cet état, la souffrance ne l’atteint plus. Celui qui agit avec le cœur, à l’exemple de Hudhayfa, accomplit ce que d’autres jugent impossible. Cette foi ardente, portée par une ferveur sincère, devient le moteur des grandes victoires. Elle est à l’origine de l’effondrement de tyrannies que l’on croyait éternelles. Nourrie par la connaissance de Dieu et la conscience de Sa grandeur et de Ses dons, elle fait croître un arbre immense : celui de la certitude, de l’amour et de la libération.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Le Prophète ﷺ manque la prière de la fin d’après-midi (‘asr), tant il est absorbé par les événements, et ne l’accomplit qu’après le coucher du soleil. Selon d’autres sources que les deux recueils authentiques, il manque même plusieurs prières qu’il accomplit successivement lorsqu’il en a la possibilité. Cet épisode confirme la légitimité du rattrapage de la prière, sans contredire le principe selon lequel il n’est plus permis de la retarder depuis l’institution de la « prière du danger », prescrite aux combattants, qu’ils soient à pied ou à cheval, au moment du combat. Même si l’on suppose une abrogation, celle-ci concernerait uniquement le report par simple affairement, non la prière accomplie tardivement, qui demeure implicitement admise. Il est d’ailleurs établi que la « prière du danger » a été instituée avant cette expédition, comme cela apparaît déjà lors de Dhât al-Riqâ’. Par ailleurs, il est rapporté dans les deux recueils authentiques qu’au retour de l’expédition contre les Coalisés, le Prophète ﷺ déclare : « Que personne ne fasse la prière de la fin après-midi (‘asr) ou du début d’après-midi (dhuhr) avant d’avoir atteint le territoire des Banû Qurayza. » En chemin, à l’heure de la prière, certains décident d’attendre l’arrivée, tandis que d’autres prient aussitôt, estimant que l’ordre visait à hâter la marche et non à retarder l’adoration. Les premiers accomplissent donc leur prière tardivement sur place, c’est-à-dire sur le territoire des Banû Qurayza. Or, si la prière tardive est accomplie, c’est qu’elle reste obligatoire en toute circonstance, qu’il s’agisse de sommeil, de négligence ou même d’un report volontaire, puisque la révélation ne précise pas les causes légales du rattrapage. Ceux qui retardent leur prière sur la route ne l’ont ni oubliée ni négligée par sommeil. Il est donc inexact d’exclure la possibilité d’un retard volontaire en l’absence de texte explicite. Certains invoquent le hadith : « Celui qui s’endort sans accomplir une prière ou l’oublie, qu’il la fasse dès qu’il s’en souvient », pour limiter le rattrapage à ces seules causes. Cette interprétation est toutefois erronée, car ce hadith ne traite pas des motifs de l’omission, mais du moment où la prière doit être accomplie : dès que le croyant s’en souvient, et non à l’heure habituelle du lendemain. C’est ainsi que les savants et les spécialistes du hadith l’ont compris, affirmant que ce texte n’exclut pas les autres causes du rattrapage.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
**********
Nous constatons que le Prophète ﷺ fait preuve d’un scrupule et d’une rigueur exemplaires dans l’accomplissement de la prière rituelle. Le fait de manquer une prière à son heure le touche profondément, tant ce lien avec Dieu occupe une place centrale dans sa vie. Le croyant est ainsi invité à suivre cet exemple, en manifestant vigilance et discipline dans le respect des horaires. Il lui revient d’organiser son temps avec soin afin de préserver cette relation intime avec son Seigneur, qui nourrit et structure toute sa vie spirituelle.





