Institut Miraj

PARTIE 38 : L’EXPÉDITION DE DHÂT AL-RIQÂ’ (L’AN 4)

Soutenez-nous sur

Cette expédition eut lieu au cours de la quatrième année de l’Hégire, environ un mois et demi après l’expulsion des Banî Nadîr, selon la majorité des savants spécialistes de la sîra, notamment ceux qui ont étudié en détail les campagnes militaires du Prophète . Toutefois, al-Bukhârî ainsi que certains auteurs modernes la situent après l’expédition de Khaybar.

Elle fut déclenchée par la trahison des tribus du Najd, responsables du massacre des soixante-dix prédicateurs musulmans envoyés par le Messager de Dieu . En réaction, le Prophète se mit en route vers les tribus de Muhârib et des Banî Tha‘lab, confiant la garde de Médine à Abû Dharr al-Ghifârî. Le campement fut établi à Najd, sur le territoire de Ghatafân, en un lieu appelé Nakhl. Là, Dieu jeta la terreur dans les cœurs des tribus ennemies, qu’Ibn Hishâm décrit comme nombreuses et puissantes. Mais ces dernières, frappées de panique, prirent la fuite avant même qu’un combat ne commence. Malgré l’absence d’affrontement direct, cette expédition nous livre plusieurs enseignements précieux. On rapporte ainsi dans les authentiques d’al-Bukhârî et de Muslim ces paroles d’Abû Mûsâ al-Ash‘arî : « Nous partîmes en expédition avec le Prophète ; nous étions six hommes, ne possédant qu’un seul chameau que nous montions tour à tour. La marche épuisa nos pieds, les miens furent blessés, et je perdis mes ongles. Nous enveloppâmes alors nos pieds de lambeaux de tissu, et c’est pour cela que cette expédition fut appelée Dhât al-Riqâ‘ (les chiffons). » Plus tard, Abû Mûsâ regretta d’avoir évoqué ce détail personnel. Al-Bukhârî et Muslim rapportent aussi que, lors de cette expédition, le Prophète accomplit la prière de la peur (salât al-khawf). Un groupe de combattants se plaça face à l’ennemi, tandis qu’un autre se mit en rang derrière lui. Il pria avec ce groupe un seul cycle, puis resta debout pendant que les fidèles complétaient seuls leur prière, avant de retourner prendre position. Le second groupe vint alors, et le Prophète accomplit avec eux leur premier cycle, puis s’assit pour les laisser finir seuls, et fit ensuite la salutation finale.

Parmi les récits marquants de cette expédition, al-Bukhârî relate les intentions d’un homme de Banî Ghatafân, Ghurâth b. al-Hârith, qui proposa à ses compagnons de tuer le Prophète . Son plan fut approuvé, et il s’en alla mettre son idée à exécution. Parvenu au camp des musulmans, il guetta le moment favorable. Lorsque le Prophète et ses compagnons se reposèrent à l’ombre des arbres, sans leurs armes, Ghurâth s’approcha discrètement. Le Messager de Dieu était allongé seul, son épée suspendue à une branche au-dessus de lui. Le traitre s’élança, saisit l’épée, la brandit et dit : « Muhammad, ne redoutes-tu pas l’arme que je tiens ? » Avec une sérénité inébranlable, le Prophète répondit : « Non. Pourquoi la craindrais-je, alors que je sais que Dieu me protégera ? » La foi profonde du Prophète , son assurance tranquille et son absence totale de peur déconcertèrent son assaillant. Pris de panique, Ghurâth remit l’épée dans son fourreau et la rendit au Prophète , incapable de frapper. D’autres versions rapportent même que sa main fut paralysée et qu’il ne put maintenir l’arme. Le Prophète le fit alors asseoir, puis appela ses compagnons. Ghurâth était pétrifié, s’attendant à une mise à mort immédiate. Mais, fidèle à son éthique, le Prophète le laissa repartir sans lui infliger la moindre punition.

Ibn Ishâq et Ahmad rapportent d’après Jâbir les propos suivants : « J’accompagnais le Prophète lors de l’expédition de Dhât al-Riqâ‘, durant laquelle une femme idolâtre fut blessée. À son retour, son époux jura de venger son honneur en versant le sang des compagnons du Prophète . Il suivit les traces du Messager de Dieu , qui était sur le chemin du retour. Une nuit, alors que le Prophète venait de camper, il demanda : ‘Qui veillera sur nous cette nuit ?’ Un émigrant et un médinois se portèrent volontaires : ‘Ce sera nous, ô Messager de Dieu.’ Le Prophète leur confia alors la garde de l’entrée de la gorge dans laquelle lui et ses compagnons s’étaient réfugiés. Parvenus à leur poste, le Médinois demanda à l’émigrant : ‘Souhaites-tu monter la garde au début de la nuit ou à la fin ?’ L’émigrant répondit : ‘Prends la première partie de la nuit.’ Il s’endormit aussitôt, tandis que le médinois se mit en prière. Un homme surgit alors. Voyant le médinois debout, il comprit qu’il faisait partie de la garde et tira une flèche qui l’atteignit. Le médinois la retira de son corps et poursuivit sa prière. Une seconde flèche suivit, qu’il arracha de nouveau sans quitter sa position. À la troisième flèche, il se hâta de terminer sa récitation, s’inclina, se prosterna, puis réveilla son compagnon en lui disant : ‘Lève-toi, je suis blessé.’ L’émigrant se leva aussitôt. À leur vue, l’assaillant prit la fuite. En voyant son frère couvert de sang, l’émigrant s’exclama : ‘Pourquoi ne m’as-tu pas réveillé dès la première flèche ?’ Le médinois répondit : ‘Je récitais une sourate que je ne voulais pas interrompre. Mais quand j’ai reçu la deuxième, puis la troisième flèche, je t’ai réveillé. Sans mon devoir de garde confié par le Prophète , je serais mort sans interrompre ma prière.’

Al-Bukhârî, Muslim, Ibn Sa‘d et Ibn Hishâm rapportent également de Jâbir : « J’accompagnais le Prophète lors de l’expédition de Dhât al-Riqâ‘ sur le dos d’un chameau faible et maladif. Sur le chemin du retour, mes compagnons me devançaient, et je restais à la traîne. Le Prophète me rattrapa et me demanda : ‘Qu’as-tu, Jâbir ?’ – ‘Mon chameau est trop lent, ô Messager de Dieu.’ Il dit : ‘Fais-le agenouiller.’ J’obéis, et il fit de même avec sa propre monture. Puis il me demanda : ‘Donne-moi ta canne.’ Il la prit et frappa doucement mon chameau à plusieurs reprises. Ensuite, il me dit : ‘Monte.’ À peine en selle, ma monture se redressa avec vigueur et dépassa même celle du Prophète . Il me demanda alors s’il pouvait me l’acheter. Je lui proposai de la lui offrir, mais il insista pour l’acheter. – ‘À quel prix, ô Messager de Dieu ?’ – ‘Un dirham.’ – ‘C’est trop peu, ô Messager de Dieu.’ Il augmenta progressivement le prix jusqu’à proposer une once d’argent. Je lui dis alors : ‘À ce prix, elle est à toi.’ Puis il me demanda si j’étais marié. – ‘Oui.’ – ‘À une vierge ou une femme déjà mariée ?’ – ‘Une femme ayant déjà été mariée.’ – ‘Pourquoi pas une vierge, avec qui tu aurais pu t’amuser et elle avec toi ?’ – ‘Mon père est mort à Uhud en laissant sept filles. J’ai voulu épouser une femme capable de préserver leur union.’ Le Prophète répondit : ‘Tu as bien fait, si telle est la volonté de Dieu.’ Il ajouta : ‘Nous allons à Sarâr, nous y abattrons un chameau et passerons la journée. Lorsque tu rentreras, ton épouse t’entendra arriver et secouera ses coussins.’ – ‘Mais nous n’avons pas de coussins, ô Messager de Dieu.’ – ‘Tu verras, tout se passera comme je l’ai dit. Et si tu viens avec nous, agis avec sagesse.’ Effectivement, à Sarâr, le Prophète fit abattre un chameau, et nous passâmes la journée ensemble. Le soir venu, nous rentrâmes à Médine. Le lendemain matin, j’amenai le chameau à la porte du Prophète , puis me rendis à la mosquée. Lorsqu’il sortit de chez lui et vit l’animal, il demanda : ‘Où est Jâbir ?’ On m’appela, et il me dit : ‘Ô fils de mon frère, reprends ton chameau, il est à toi.’ Puis il demanda à Bilâl : ‘Accompagne Jâbir et donne-lui une once d’argent.’ Je suivis Bilâl, qui me remit même plus que ce qui avait été convenu. Quant à ce chameau, il vécut longtemps chez moi, et vous pouvez encore le voir, reposant dans un coin de ma maison. »

Les savants spécialisés, à l’instar de nos pieux prédécesseurs, sont unanimes : l’expédition de Dhât al-Riqâ‘ a eu lieu avant celle de Khaybar. La majorité estime qu’elle s’est déroulée après l’expédition contre les Banî Nadîr, durant la quatrième année de l’hégire. D’autres, comme Ibn Sa‘d et Ibn Hibbân, affirment qu’elle se situe plutôt durant la cinquième année. Quant à l’imam Al-Bukhârî, il mentionne, dans son authentique, que cette expédition eut lieu après celle de Khaybar – tout en la traitant, paradoxalement, avant dans l’organisation de son ouvrage. Ibn Hajar adhère à l’avis d’al-Bukhârî et fonde sa position sur le fait que la prière en temps de danger (salât al-khawf) fut instituée durant l’expédition de Dhât al-Riqâ‘. Il affirme que le Prophète ne l’accomplit pas lors de la bataille des coalisés, mais rattrapa plus tard la prière manquée. Il se base également sur le récit d’Abû Mûsâ al-Ash‘arî, rapporté par al-Bukhârî et Muslim, selon lequel les musulmans eurent les pieds transpercés et furent contraints de les bander avec des morceaux de tissu – d’où l’appellation « Dhât al-Riqâ‘ ». Or, Abû Mûsâ ne revint d’Abyssinie qu’après l’expédition de Khaybar, ce qui renforce, selon Ibn Hajar, l’idée que Dhât al-Riqâ‘ eut lieu après. Mais tout porte à croire, comme l’a affirmé Ibn al-Qayyim, que cette expédition s’est déroulée après la bataille des coalisés. Pourtant, il est indéniable que l’expédition de Dhât al-Riqâ‘ précède cette bataille. En effet, il est confirmé dans les deux  recueils de hadiths authentiques que Jâbir b. ‘Abdallâh invita le Prophète chez lui durant la bataille des coalisés, et décrivit à son épouse la faim intense qui rongeait le Messager de Dieu . Il est également rapporté que le Prophète dit à l’épouse de Jâbir : « Mangez et offrez aux autres ; les gens souffrent de la faim. » Or, toujours dans les deux recueils de hadiths authentiques, il est rapporté que le Prophète demanda à Jâbir, lors de l’expédition de Dhât al-Riqâ‘, s’il était marié. Celui-ci répondit par l’affirmative. Ce qui prouve que le Prophète ne le savait pas encore à cette époque. Ce détail indique clairement que Dhât al-Riqâ‘ s’est déroulée avant la bataille des coalisés. À notre connaissance, aucun auteur ne s’est appuyé sur ce raisonnement pour affirmer que la bataille des coalisés a suivi l’expédition de Dhât al-Riqâ‘, et personne non plus n’a soutenu le contraire. Cela n’enlève rien à la pertinence de cet argument. Quant à la thèse d’Ibn Hajar, selon laquelle le Prophète n’a pas accompli la prière du danger lors de la bataille contre les coalisés, mais l’a rattrapée plus tard, nous y opposons les observations suivantes : il se peut que les échanges de flèches incessants entre idolâtres et musulmans aient empêché la prière en commun, ou encore que l’ennemi se soit trouvé dans la direction de la qibla (direction de la prière). Or, nous savons que ce n’était pas le cas à Dhât al-Riqâ‘. Le Prophète aurait également pu retarder volontairement la prière afin de montrer la légitimité de rattraper une prière manquée. Par ailleurs, l’argument fondé sur le hadith d’Abû Mûsâ al-Ash‘arî est réfuté par plusieurs spécialistes de la sîra, qui affirment qu’il faisait en réalité référence à une autre expédition portant le même nom. Cela est suggéré par ses propres paroles : « Nous partîmes en expédition avec le Prophète , nous étions six, et ne disposions que d’un seul chameau que nous montions à tour de rôle. » Or, on sait que les compagnons ayant participé à l’expédition de Dhât al-Riqâ‘ ici concernée étaient bien plus nombreux. Ibn Hajar tenta de réfuter cette objection, mais sans succès. L’avis des savants est en effet confirmé par les récits de Jâbir concernant les deux campagnes. Nous reviendrons en temps voulu sur le sujet du report de la prière pendant la bataille des coalisés et sur les leçons spirituelles qu’il contient.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Le récit d’Abû Mûsâ al-Ash‘arî concernant l’appellation de cette expédition – ou d’une autre, comme nous l’avons mentionné – nous offre une image saisissante des épreuves que les compagnons du Prophète enduraient pour transmettre le message de leur Seigneur et combattre pour Sa cause. Nous constatons clairement à quel point ils vivaient dans la pauvreté, au point de ne pas pouvoir se procurer les montures indispensables à la guerre. Ils étaient six ou sept à se relayer pour monter un unique chameau, sur des distances longues, semées d’obstacles et de dangers. Mais la pauvreté ne les détourna pas de leur mission : appeler à Dieu et lutter dans Sa voie. Ils supportaient toutes les épreuves, déterminés à accomplir leur devoir. Leurs pieds étaient écorchés par les longues marches sur les terrains accidentés, par les ronces et les plantes épineuses ; ils perdaient parfois leurs ongles à force de heurter pierres et rochers. Pourtant, malgré les douleurs physiques et l’âpreté du chemin, jamais ils ne fléchissaient. Conscients de la grandeur de la mission divine qui leur incombait dès leur conversion à l’islam, ils restaient fermes et confiants, portés par ces paroles de Dieu : « En vérité, Dieu a acheté aux croyants leurs personnes et leurs biens en échange du Paradis, en vue de défendre Sa cause : ils tuent et se font tuer. C’est une promesse authentique qu’Il a prise sur Lui-même dans la Thora, l’Évangile et le Coran » [9 : 111]. Telle était la teneur du pacte d’allégeance qu’ils avaient scellé. On rapporte qu’Abû Mûsâ al-Ash‘arî regretta d’avoir révélé la signification de l’appellation « Dhât al-Riqâ‘ » lorsqu’on le questionna. Il aurait préféré garder cette information secrète afin d’en tirer la récompense divine dans l’intimité de sa relation avec Dieu. Ce fait, comme le souligne l’imam al-Nawawî, illustre une belle règle de la voie spirituelle : le musulman doit chercher à dissimuler ses bonnes œuvres et les épreuves qu’il endure dans sa soumission à Dieu, à moins qu’une utilité religieuse ou collective ne justifie qu’il les rende publiques – par exemple, pour servir d’exemple et inciter les autres à suivre son chemin. C’est ce souci sincère de l’intérêt commun qui poussait certains pieux anciens à révéler, avec mesure, certaines de leurs œuvres.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Nous avons vu la manière particulière dont cette prière fut accomplie. Le Prophète fit un cycle complet avec un premier groupe, puis un second cycle avec un autre groupe. Deux considérations expliquent cette modalité, bien qu’il aurait été possible de prier en deux groupes séparés : les compagnons devaient se regrouper autour du Prophète pour l’imiter. Tant que cela restait possible, ils ne devaient pas faire autrement. La préférence est donnée à la prière en commun, tant qu’elle demeure réalisable. Il est déconseillé de diviser les musulmans en plusieurs groupes accomplissant chacun un acte cultuel à part, sauf en cas de nécessité absolue. Les Hanafites ne se sont appuyés que sur la première considération. C’est pourquoi ils soutiennent que la prière de la crainte (salât al-khawf) ne fut prescrite que du vivant du Prophète et que sa nécessité ne subsista pas après lui.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Le récit de l’idolâtre qui s’empara de l’épée du Prophète alors que ce dernier s’était assoupi sous un arbre est authentique. Il témoigne de la protection que le Créateur assurait à Son Messager et renforce notre certitude que Dieu plaçait Ses miracles au service de son Prophète , confortant ainsi notre foi en lui. Il aurait été facile à cet homme, qui brandissait l’épée au-dessus du Prophète endormi et sans défense, de la faire tomber sur lui et de le tuer. L’idolâtre, fier de sa position et convaincu de sa supériorité, s’écria : « Qui te protège et m’empêche de te tuer ? » Mais ce qui se produisit alors dépassa tout ce qu’il aurait pu imaginer. Par un miracle de la providence divine, son cœur fut saisi d’effroi, ses bras tremblèrent, et il laissa aussitôt tomber l’épée. Il se retrouva assis, la tête basse, face au Prophète . La conclusion la plus significative que l’on puisse tirer de cette scène, c’est qu’elle confirme la véracité de cette parole divine : « Dieu te protégera contre les hommes » (5 : 67). Cette protection n’exclut pas les épreuves infligées au Prophète par sa propre tribu – car telle est la règle que Dieu applique à tous Ses serviteurs, mais elle préserve sa personne de tout attentat qui pourrait interrompre la mission prophétique.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

**********

Ceux qui placent en Dieu une confiance absolue ne redoutent ni les hommes ni les événements. Leur foi en un Dieu Vivant et Tout-Puissant les accompagne à chaque instant et leur insuffle une assurance qui les rend intrépides face à toute autre puissance. Lorsqu’un croyant se tient face à son ennemi, sa plus grande force réside dans cette intrépidité née de la foi. N’ayez crainte d’aucun adversaire : c’est alors lui qui commencera à vous craindre.

Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)

Le dialogue entre le Prophète et Jâbir b. ʿAbd Allâh nous offre un bel aperçu de la douceur, de l’humour et du noble caractère dont faisait preuve le Prophète dans ses relations avec ses compagnons, ainsi que de l’affection sincère qu’il leur portait. En observant ce récit de près, on perçoit à quel point il fut touché par l’épreuve qui frappa la famille de Jâbir : son père tomba martyr à Uhud, laissant derrière lui de nombreux orphelins, et c’est Jâbir, encore jeune et sans ressources, qui en assuma la charge. Le Prophète , en voyant le retard de Jâbir causé par la lenteur de son chameau, y vit sans doute le signe de sa pauvreté. Lorsqu’il voyageait, il avait pour habitude de s’assurer que chacun de ses compagnons suivait bien le convoi. C’est ainsi qu’il fit demi-tour pour rejoindre Jâbir, qu’il consola par ses paroles empreintes de finesse et de bienveillance. Il profita de ce moment à deux pour lui parler avec tendresse et humour. Il lui proposa même d’acheter son chameau, mais ce n’était qu’un prétexte pour l’aider discrètement, soulager sa précarité et lui rendre dignité et réconfort. Avec son habituelle délicatesse, le Prophète s’enquit de son épouse et de son foyer, rassurant ce jeune époux avec des mots justes et pleins de bonté. Il l’informa également qu’ils feraient halte près de Médine pour permettre à ses habitants de venir les accueillir. Cet épisode nous transmet une image magnifique de la tendresse prophétique : des gestes simples, pleins d’attention et d’humour, révélant un lien humain profond entre le Prophète et ses compagnons. Ces récits précieux, transmis à travers les générations, nous permettent aujourd’hui de goûter à ces instants que nous n’avons pas connus de nos yeux, mais que nos cœurs embrassent avec ferveur. Ô Dieu, Toi qui nous as privés de le voir de notre vivant, accorde-nous la grâce de Le rencontrer au Paradis. Donne-nous la force de suivre son exemple, de supporter les épreuves sur Ton chemin, et de faire triompher Ta religion et Ta loi dans ce monde.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Le musulman sincère doit longuement méditer le récit des deux compagnons que le Prophète avait chargés de surveiller l’entrée d’un passage étroit. Ce récit éclaire profondément le véritable sens du jihâd dans l’islam, tel que le Prophète l’enseigna à ses compagnons, et tel qu’ils le vécurent. Le jihâd ne se limite pas à une confrontation physique ou à une évaluation de forces matérielles. À aucun moment, les compagnons n’ont réduit ce combat à une simple lutte terrestre. Pour eux, le jihâd est avant tout un acte d’adoration sincère, un attachement total à Dieu, une soumission profonde à Sa volonté, et un appel ardent à Son secours. Jamais le croyant ne se sent plus proche de son Seigneur que lorsqu’il abandonne les illusions de ce monde pour affronter la mort avec espoir et foi, dans la quête du martyre. Rien d’étonnant donc à ce que ‘Abbâd b. Bishr, compagnon médinois, ait passé ses heures de garde plongé dans la prière nocturne, absorbé dans la récitation du Coran, prosterné avec ferveur devant son Créateur. Il ne sentit même pas la première flèche plantée dans son corps, ni la seconde, tant il était immergé dans son intimité avec Dieu. Ce n’est que lorsqu’il comprit la gravité de ses blessures qu’il réagit – non par crainte de la douleur, mais par souci de remplir la mission que le Prophète lui avait confiée. Il craignait que son silence et sa blessure ne compromettent la sécurité des siens. Il se résolut alors à réveiller son compagnon pour lui céder la garde. Médite, ô toi qui lis ce récit, ces paroles de ‘Abbâd : « Par Dieu, si je n’avais pas eu à assurer la garde confiée par le Prophète , j’aurais continué ma prière jusqu’à la mort. » Voilà le sens véritable du jihâd, celui qu’Allah bénit et mène vers la victoire, quelles que soient les forces ennemies qui s’acharnent à combattre l’islam. Compare ce jihâd, fait de foi, de loyauté et d’adoration, à ce que nous prétendons aujourd’hui incarner sous ce nom. Réalise alors, avec tristesse, combien nous nous sommes éloignés du sens originel, combien notre époque trahit cette grandeur spirituelle. Pleure sur cet écart douloureux. Reconnais la parfaite justice de Dieu qui ne lèse personne, car ce sont les hommes eux-mêmes qui s’ôtent la bénédiction par leurs propres fautes. Lève ensuite tes mains vers le ciel, implore Dieu de ne pas nous faire périr à cause des agissements des imposteurs. Pleure sincèrement. Peut-être, dans l’humilité de notre repentir et par la sincérité de notre retour vers Dieu, serons-nous épargnés par Sa colère, nous qui avons tant failli à nos responsabilités et à notre engagement envers Lui.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Plus de posts