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PARTIE 37 : LE SIÈGE DES BANÎ NADÎR (L’AN 4)

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Nous avons vu dans le chapitre précédent que ‘Amr b. Umayya avait tué deux innocents des tribus du Najd en revenant à Médine, après avoir échappé au massacre du puits de Ma‘ûna. Suite à cet incident, le Prophète se rendit chez les Banû Nadîr pour leur demander de participer au paiement du prix du sang. En effet, le pacte citoyen établi entre les musulmans et les juifs stipulait une entraide dans ce genre de situation. Sur le moment, il n’y eut pas de problème apparent : les Banû Nadîr acceptèrent la demande du Prophète et l’invitèrent même à partager un repas avec eux, en signe de bonne volonté. Ils lui dirent : « Oui, Abû al-Qâsim ! Nous répondrons comme tu le souhaites à l’aide que tu nous demandes. » Mais en réalité, ils allaient trahir leur engagement et comploter contre la vie du Messager de Dieu . Alors qu’il était assis, adossé à un mur de leurs maisons, l’un des membres de la tribu dit : « Qui parmi vous montera sur le toit pour laisser tomber un rocher sur lui et ainsi nous en débarrasser ? » Un homme se proposa et monta discrètement sur le toit avec l’intention de jeter un bloc de pierre sur le Prophète . À ce moment-là, l’ange Gabriel vint informer le Messager de Dieu de ce complot. Aussitôt, le Prophète se leva sans rien dire à ses compagnons et retourna directement à Médine. Ne le voyant pas revenir, les compagnons restés chez les Banû Nadîr décidèrent de rentrer à leur tour.

Suite à cet événement, le Prophète leur lança un ultimatum, leur ordonnant de quitter Médine dans un délai de quinze jours. Il les autorisa à emporter leurs biens et leurs richesses. Mais ‘Abdallâh b. Ubayy, le chef des hypocrites de Médine, les incita à désobéir. Il leur affirma qu’il disposait de nombreux partisans prêts à se battre, que les Banû Qurayza leur apporteraient leur soutien, et que les Ghatafân (tribu du Najd) s’apprêtaient à venir avec une armée. Trompés par ces fausses promesses, les Banû Nadîr décidèrent de rester et de se barricader dans leurs forts. Les historiens rapportent que les remparts furent garnis d’archers et de lanceurs de pierres, et que le siège s’annonçait difficile. Devant leur refus de quitter la ville, le Prophète lança le siège de leurs fortifications, qui dura quinze jours, jusqu’à leur reddition.

La fin du siège

Les jours passaient, et les Banû Nadîr attendaient en vain l’arrivée de leurs nombreux alliés. Mais aucun renfort ne se présentait à l’horizon. La réalité s’imposa à eux : ‘Abdallâh b. Ubayy, contraint de reconnaître son impuissance, n’avait plus d’influence sur les Médinois. Ces derniers l’avaient délaissé pour suivre pleinement le Messager de Dieu . Quant aux Banû Qurayza, ils refusèrent de rompre le pacte qui les liait aux musulmans et préférèrent rester en retrait, refusant de s’impliquer dans ce conflit. Les Ghatafân, eux aussi, gardèrent le silence. Leur soutien tant espéré se diluait dans une attente stérile, et leur mutisme inquiétant plongea les Banû Nadîr dans une profonde désillusion. Alors que les musulmans se heurtaient aux remparts et que les Banû Nadîr résistaient encore, le Prophète ordonna d’abattre leurs palmiers, dont ils tiraient une grande fierté et qui constituaient leur principale source de subsistance. À la vue des troncs s’effondrant et des flammes s’élevant, les juifs s’indignèrent :

« Ô Muhammad ! Tu nous as interdit de semer la corruption sur terre, et tu le reprochais à quiconque s’y livrait. Pourquoi donc ordonnes-tu de couper nos palmiers et de les brûler ? » En réponse à leurs cris, Dieu – Le Très-Haut – fit descendre ce verset : « Les palmiers que vous avez coupés et ceux que vous avez épargnés le furent avec la permission de Dieu, dans le but de confondre les pervers » (59 : 5). Finalement, accablés par l’attente, trahis par leurs espoirs, et touchés dans leur orgueil, les Banû Nadîr finirent par se rendre au Prophète . Ils ne supportaient plus de voir leurs palmeraies partir en fumée et préférèrent capituler dans l’espoir de pouvoir un jour y revenir.

Le Messager de Dieu leur permit de partir avec tous les biens qu’ils pouvaient transporter, à l’exception de leurs armes, afin qu’ils ne puissent plus s’en servir contre les musulmans. Les Banû Nadîr quittèrent alors Médine et prirent la route du Nord, en direction de la Syrie. Un grand nombre d’entre eux s’installèrent à Khaybar, et participeront plus tard, aux côtés des Qurayshites, à la bataille des Coalisés. Les biens qu’ils laissèrent derrière eux furent répartis entre les Émigrés (Muhâjirûn), sans qu’aucun Ansâr n’en reçoive part, à l’exception de deux hommes : Sahl b. Hanîf et Abû Dujâna Simâk b. Kharsha, que l’on savait en grande difficulté financière. Ce butin revenait de droit au Prophète , car aucune monture ni arme n’avait été mobilisée lors du siège. À ce propos, Dieu – Le Très-Haut – révéla : « Le butin pris à l’ennemi et que Dieu a octroyé à Son Prophète, vous n’avez engagé pour l’avoir ni chevaux ni chameaux. Mais Dieu permet à Ses envoyés de triompher de qui Il veut, car Dieu a pouvoir sur toute chose. Le butin que Dieu a octroyé à Son Prophète aux dépends des habitants des cités revient à Dieu, au Prophète, à ses proches, aux orphelins, aux pauvres et aux voyageurs démunis, afin que ce butin ne soit pas partagé entre les seuls riches parmi vous. Prenez ce que le Prophète vous donne, et abstenez-vous de ce qu’il vous interdit. Craignez Dieu, car Il est Terrible quand Il sévit ! » (59 : 6 et 7).

Cette victoire, obtenue sans subir de pertes, renforça l’influence des musulmans. Les hypocrites n’osaient plus manigancer contre eux, et le Messager de Dieu put désormais concentrer ses efforts sur la répression des bédouins qui, depuis la bataille d’Uhud, portaient atteinte aux musulmans en assassinant froidement et lâchement les prêcheurs musulmans. C’est dans cette perspective que le Prophète mena plusieurs expéditions visant à intimider les tribus hostiles. Ces campagnes eurent pour effet de dissuader les bédouins habitués aux razzias et au brigandage, au point qu’ils prenaient la fuite vers les hauteurs dès qu’ils pressentaient l’arrivée des musulmans. Ces tribus avaient longtemps constitué un obstacle à la diffusion de l’appel à l’islam, en particulier les Banû Lihyân, les Banû Muhârib et les Banû Tha‘laba de Ghatafân.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

Le fait que Dieu ait révélé à Son Messager le complot des Banû Nadîr fait partie des nombreux miracles par lesquels Il l’a honoré, avant même la révélation de sa mission et tout au long de celle-ci. Ces miracles ont pour but de raffermir notre foi en la mission de Muhammad et de nous convaincre que sa qualité de Prophète définit l’ensemble de son existence, jusque dans ses traits les plus humains. Certains biographes ont pourtant réduit cette révélation à une simple intuition du Prophète . Or, l’intuition est une faculté naturelle accessible à tous, un pressentiment basé sur des signes ou des indices, et non une preuve de prophétie. En réalité, ce que les savants de la tradition appellent une « information divine » relève bien de la révélation prophétique : c’est par elle que le Prophète sut qu’un complot était en train de se tramer contre lui. Dieu accomplit ainsi Sa promesse : « Dieu te protègera des hommes » [5 : 67]. Pourquoi, dès lors, minimiser cette réalité ? Dissimuler le sens véritable de ce miracle revient à nier l’un des signes de la prophétie. Or, comme nous l’avons montré, nier les miracles du Prophète , alors qu’ils sont établis par de nombreuses sources, revient à remettre en cause sa mission elle-même.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Après la bataille de Badr, Abû Sufyân se dirigea vers Médine avec un contingent de 200 à 400 hommes. Parvenu à une journée de marche de la ville, il se rendit chez les Banû Nadîr, dont Sallâm b. Mishkam était le chef et le trésorier. Ce dernier lui fournit des informations sur la situation du Prophète , ce qui permit à Abû Sufyân de lancer un raid contre les musulmans établis à al-‘Urayd. Lorsque le Messager de Dieu apprit qu’un Médinois avait été tué lors de cette attaque, il se lança à la poursuite d’Abû Sufyân, sans parvenir à le rattraper, celui-ci ayant déjà pris la fuite. Cet épisode, rapporté par Ibn Hishâm, est connu sous le nom d’« expédition d’al-Sawîq ». Le chef des Banû Nadîr s’était ainsi rendu coupable d’un acte de haute trahison, car selon le pacte qui liait les musulmans aux juifs de Médine, ces derniers s’étaient engagés à ne pas soutenir les Qurayshites contre Muhammad . Le Prophète avait donc toute légitimité pour sanctionner cette trahison. L’occasion se présenta lorsqu’il demanda aux Banû Nadîr de participer au paiement du prix du sang pour deux hommes des Banû ‘Âmir. Comme mentionné plus haut, le Prophète ne resta pas dans leur quartier car l’ange Gabriel l’informa qu’ils complotaient pour l’assassiner. La suite des événements a déjà été rapportée. W. M. Watt, malgré son ton globalement équilibré et bienveillant à l’égard du Prophète , se trompe lorsqu’il écrit : « Un tel ultimatum paraît disproportionné par rapport à l’offense commise, ou plutôt hors de proportion avec les présomptions très vagues qu’on avait au sujet d’une trahison préméditée. » En réalité, il ne s’agissait nullement de « présomptions très vagues » : les liens établis entre les Banû Nadîr et Abû Sufyân lors de l’expédition d’al-Sawîq suffisaient à éveiller une méfiance justifiée. Le Prophète agissait donc avec une lucidité fondée, non avec excès.

‘Abdurrahman Badawi (Défense de la vie du Prophète Muhammad contre ses détracteurs)

Le fait que certains palmiers des Banû Nadîr aient été abattus et brûlés est un acte confirmé à l’unanimité. Toutefois, seule une partie fut détruite, non la totalité. Les oulémas en ont conclu qu’il est licite de couper ou de brûler les arbres de l’ennemi si cela est autorisé par l’imam ou le chef, et ce, dans le but de déstabiliser l’adversaire. Cette question relève de ce qu’on appelle la « siyâsa shar‘iyya », ou politique fondée sur la législation islamique. Les savants soulignent que, par cet acte, le Prophète visait un intérêt public et voulait transmettre une orientation pratique à sa communauté. C’est ainsi qu’al-Shâfi‘î interprète la décision d’Abû Bakr d’ordonner la destruction de palmiers lors de l’envoi de Khâlid b. al-Walîd contre Tulayha et les Banû Tamîm, alors qu’il avait interdit un tel acte lors des campagnes au Levant. Al-Shâfi‘î explique que cette interdiction ultérieure d’Abû Bakr venait du fait qu’il avait entendu le Prophète annoncer que la région du Cham serait un jour libérée par les musulmans. Il opta donc pour la préservation des arbres dans cette région, dans l’intérêt des musulmans. Nâfi‘, l’affranchi d’Ibn ‘Umar, ainsi que Mâlik, al-Thawrî, Abû Hanîfa, al-Shâfi‘î, Ahmad, Ishâq et la majorité des savants s’accordent à reconnaître la légitimité de l’abattage des arbres appartenant aux négateurs si l’intérêt des musulmans l’exige. Toutefois, certains comme al-Layth b. Sa‘d, Abû Thawr et al-Awzâ‘î considéraient cette pratique comme interdite.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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Il est important de souligner que ce fut l’unique occasion où le Prophète ordonna l’abattage d’arbres au cours de sa vie, et cela dans un contexte exceptionnel, avec l’autorisation explicite de Dieu. Le respect de la nature était, pour lui, une valeur fondamentale. Même en temps de guerre, il ne considérait jamais la destruction injustifiée de la création divine comme légitime. Sa relation à l’environnement demeurait empreinte de retenue, de sacralité et de responsabilité.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

Les oulémas déclarent que le butin pris à l’ennemi sans qu’il y ait eu de combat doit être géré selon ce que l’imam juge être dans l’intérêt général des musulmans, et qu’il ne doit pas être réparti entre les soldats comme on le ferait avec les butins acquis après un combat ou une guerre. Cette position s’inspire de la politique adoptée par le Prophète dans le partage du butin consécutif à l’expulsion des Banû Nadîr. En effet, le Prophète attribua ce butin exclusivement aux émigrés, comme le confirma le Coran. En revanche, les oulémas divergent quant à la question du partage des terres saisies suite à une bataille. Mâlik affirme que ces terres ne doivent pas être divisées ; seule leur production doit être régie selon ce qui sert au mieux les intérêts des musulmans, sauf si l’imam estime que le partage des terres est plus bénéfique. Les Hanafites adoptent une position proche. Al-Shâfi‘î, quant à lui, soutient que les terres prises par la force doivent être partagées, à l’instar des autres butins de guerre – une position également défendue par l’imam Ahmad. Ce qui appuie l’avis d’al-Shâfi‘î, c’est que la manière dont le Prophète a disposé des biens des Banû Nadîr diffère du mode de partage habituel, car ces biens ont été acquis sans combat. Le verset suivant en atteste : « Le butin pris à l’ennemi et que Dieu a octroyé à Son Prophète, vous n’avez engagé pour l’avoir ni chevaux ni chameaux. Mais Dieu permet à Ses envoyés de triompher de qui Il veut, car Dieu a pouvoir sur toute chose » (59 : 6).

Ainsi, si l’absence de combat justifie un traitement spécifique du butin, dans les cas contraires, la règle classique s’applique, quelle que soit la nature du butin (territoire ou autre). Plusieurs événements historiques appuient l’avis de Mâlik et d’Abû Hanîfa, notamment la décision de ‘Umar de ne pas distribuer les terres d’Irak entre les musulmans. Il préféra les conserver comme legs pieux, dont les récoltes seraient redistribuées au profit de la communauté. Il n’est pas utile ici de développer davantage ce point que nous souhaitons aborder de manière concise. Ce qui importe surtout, c’est la claire affirmation divine, dans plusieurs versets, de la politique du Prophète concernant la gestion du butin des Banû Nadîr, dont seuls certains musulmans devaient bénéficier. Dieu dit : « Afin que ce butin ne soit pas partagé entre les seuls riches parmi vous », c’est-à-dire : afin que la richesse ne circule pas uniquement entre les plus fortunés d’entre vous. Ce principe montre que la politique financière de la loi islamique est entièrement orientée vers la réalisation d’un idéal de justice sociale. Toutes les règles financières que développe la jurisprudence islamique tendent à bâtir une société équitable, dans laquelle les différentes couches sociales se rapprochent, et où les causes d’injustice et de fracture sont éliminées. Si toutes ces règles étaient appliquées – de l’obligation de la zakât à l’interdiction de l’usure et de la spéculation -, les êtres humains vivraient dans l’aisance. Même si leurs niveaux de vie resteraient différents, leurs besoins fondamentaux seraient comblés et l’entraide primerait sur la compétition. Il est aussi essentiel de comprendre que Dieu n’a pas seulement fixé un objectif – celui d’instaurer la justice sociale -, mais a également établi les moyens légitimes pour y parvenir. Il ne suffit donc pas de dire : « L’objectif de l’islam est la justice sociale », puis d’adopter les moyens qui nous semblent les plus efficaces selon nos critères. Ce serait méconnaître à la fois la finalité et les moyens imposés. Le but fixé par Dieu ne peut être atteint que par les moyens qu’Il a Lui-même prescrits. L’histoire est le témoin le plus éloquent de cette vérité. Nous renvoyons le lecteur à la sourate al-Hashr (Le Rassemblement), qu’il lui revient d’étudier dans son intégralité pour bien saisir l’ampleur de cet épisode : les juifs, les hypocrites, la politique militaire et financière du Prophète , etc. Cette sourate constitue la meilleure référence pour comprendre la morale de ce récit.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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