Après la bataille d’Uhud, deux mois de calme s’installent. Mais cette accalmie n’est que passagère, car plusieurs tribus arabes alliées aux Qurayshites se préparent déjà à lancer des raids contre Médine. Les musulmans, conscients du danger, doivent se montrer vigilants et anticiper les attaques à venir. C’est dans ce contexte que Dieu – Le Très Haut – révèle : « Ô vous qui croyez ! Soyez toujours vigilants, et volez au combat par détachements ou en masse ! » (4 : 71). Les premiers à passer à l’action sont les Banû Asad. Pensant les musulmans affaiblis par leur revers à Uhud, ils projettent d’attaquer Médine. Leur plan échoue rapidement : le Prophète ﷺ, informé de leurs intentions, dépêche une troupe de cent cinquante cavaliers sous le commandement d’Abû Salama. L’ordre est clair : surprendre l’ennemi et prouver aux autres tribus bédouines que les croyants restent fermes, unis et prêts à combattre. L’opération atteint son objectif. Après un bref affrontement, les Banû Asad sont dispersés. Cette expédition, comme toutes celles qui suivront, n’a pas pour but de propager l’islam par la force, mais de prendre les devants face à l’ennemi, d’assurer la sécurité de la communauté et de prévenir de futures agressions.
La trahison de ‘Adal et Qâra
Le premier événement marquant de la quatrième année de l’Hégire est la mort tragique de dix compagnons du Prophète ﷺ, lâchement attaqués à al-Rajî‘, un point d’eau situé non loin de la Mecque. Tout commence lorsqu’un groupe d’hommes des tribus de ‘Adal et Qâra se rend à Médine. Ils expriment leur désir d’embrasser l’islam et demandent au Messager de Dieu ﷺ de leur envoyer des enseignants pour leur transmettre la religion. Le Prophète ﷺ accepte leur requête et leur confie dix de ses compagnons. Mais derrière cette demande se cache une trahison : les hommes de ‘Adal et Qâra sollicitent secrètement l’aide des Banû Lihyân, qui envoient cent soldats pour les attaquer. Lorsque les ennemis approchent, les dix compagnons se réfugient au sommet d’un mont. Trop peu nombreux pour affronter une centaine d’assaillants, ils sont contraints de négocier. Les Bédouins jurent sur l’honneur de ne leur faire aucun mal s’ils se rendent. Méfiant, ‘Âsim refuse l’offre et, avec six de ses compagnons, préfère descendre en combattant. Tous seront tués dans l’affrontement. Les trois autres restent sur le mont. Les Banû Lihyân leur promettent à nouveau la vie sauve. Après concertation, les trois compagnons acceptent de se rendre, mais l’un d’eux est exécuté peu après avoir exprimé ses soupçons. Ne restent alors que deux prisonniers : Khubayb et Zayd b. al-Dathinna.
Conduits à La Mecque, ils sont vendus aux clans qui cherchent à venger leurs proches tombés à Badr. Les Banû Hârith achètent Khubayb, coupable à leurs yeux d’avoir tué l’un des leurs. Après l’expiration des mois sacrés, Khubayb est conduit hors du sanctuaire pour être exécuté. Avant sa mort, il demande à accomplir deux unités de prière. Une fois sa prière terminée, il dit : « Si je n’avais pas craint que vous pensiez que je redoute la mort, j’aurais prié plus longtemps. » Abû Sufyân s’approche alors de lui : « Ne préférerais-tu pas que Muhammad ﷺ soit à ta place, et toi libre avec les tiens ? » Khubayb répond avec force : « Par Dieu, je ne souhaiterais pas être en sécurité parmi les miens alors que Muhammad ﷺ serait seulement piqué par une épine. » Il est ensuite crucifié, son corps laissé exposé plusieurs jours. Quant à Zayd, il est vendu à Safwân b. Umayya, qui veut venger son père tué à Badr. Son sort est identique à celui de Khubayb. Jusqu’à sa dernière respiration, il proclame l’unicité de Dieu. Un idolâtre, témoin de sa patience et de son amour pour le Prophète ﷺ, s’écrie : « Il n’existe pas de père aimant son fils autant que les compagnons de Muhammad aiment Muhammad. » Une parole qui résume l’attachement profond, sincère et inébranlable qu’ils avaient pour lui. Quant à ‘Âsim, tombé à al-Rajî‘, les Qurayshites souhaitent récupérer son corps pour le livrer à Sulâfa bint Sa‘d, qui avait juré de boire du vin dans son crâne en représailles à la mort de ses fils à Uhud. Mais Dieu – Le Très Haut – protège la dépouille de Son serviteur. Un essaim d’abeilles entoure le corps de ‘Âsim, empêchant tout accès. En son vivant, il avait demandé à Dieu de préserver son corps des mains des idolâtres. Son vœu est exaucé. Lorsque la nuit tombe, un torrent emporte son cadavre, effaçant toute trace. À peine le drame d’al-Rajî‘ s’achève qu’une autre tragédie encore plus lourde frappe les croyants : l’épisode du puits de Ma‘ûna, où soixante-dix compagnons seront assassinés avec perfidie par des Bédouins.
On rapporte que sur la demande d’Abû Barâ’, le Messager de Dieu ﷺ envoya soixante-dix de ses compagnons vers les bédouins du Najd pour leur enseigner l’islam. Le Prophète ﷺ, conscient de leur dangerosité, n’accepta de les envoyer qu’après qu’Abû Barâ’ lui ait garanti sa protection totale. Lorsque les croyants parvinrent aux abords du territoire des Banû ‘Âmir et des Banû Sulaym, leur chef désigna le compagnon Harâm b. Milhân pour aller à la rencontre de ‘Âmir b. al-Tufayl, le chef des Banû ‘Âmir, et lui exposer le motif pacifique de leur venue. À peine Harâm avait-il entamé son discours que ‘Âmir fit un signe discret à l’un de ses hommes, qui s’approcha et lui planta une lance dans le dos. En rendant l’âme, Harâm s’écria : « Dieu est le Plus Grand ! Par le Seigneur de la Ka‘ba, j’ai triomphé ! » Ce geste ignoble marqua le début du massacre. ‘Âmir ordonna à ses hommes de s’en prendre au reste du groupe. Mais les Banû ‘Âmir refusèrent d’obéir, invoquant la promesse de protection donnée par Abû Barâ’. Furieux, ‘Âmir se tourna alors vers les Banû Sulaym, qui acceptèrent sans hésitation. Pris par surprise, les compagnons du Prophète ﷺ furent tous tués dans une attaque brutale. Quand la nouvelle de cette trahison parvint au Prophète ﷺ, son cœur fut déchiré. Ces soixante-dix compagnons figuraient parmi les plus instruits de la communauté. Bouleversé, il invoqua Dieu contre les Bédouins du Najd pendant un mois entier. Il cessa seulement après la révélation du verset : « Ce n’est pas à toi de décider de leur sort. Il appartient à Dieu seul de leur pardonner ou de les châtier » (3 : 128). Au terme du massacre, seuls trois compagnons survécurent. Ka‘b b. Zayd fit le mort et échappa ainsi au carnage. ‘Amr b. Umayya et al-Mundhir s’étaient éloignés pour faire paître les montures. En voyant des oiseaux tournoyer au-dessus du camp, ils comprirent qu’un drame s’était produit. Al-Mundhir courut vers le camp, dégaina son épée et se battit jusqu’à la mort. ‘Amr fut capturé, mais finit par être relâché. Sur le chemin du retour vers Médine, ‘Amr rencontra deux voyageurs de la même région. Ignorant qu’ils bénéficiaient d’un sauf-conduit accordé par le Prophète ﷺ, il les tua pour venger ses compagnons. Lorsqu’il rapporta son geste au Messager de Dieu ﷺ, celui-ci, profondément attristé, lui dit : « Tu as tué deux hommes dont je paierai le prix du sang. » Le Prophète ﷺ sollicita alors les croyants ainsi que leurs alliés juifs afin de réunir la somme du dédommagement. C’est dans ce contexte qu’il se rendit chez les Banû Nadîr pour solliciter leur aide. Mais ces derniers complotèrent pour l’assassiner, ce qui déclencha l’expédition contre leur tribu.
- Épreuves et fermeté : la prédication se poursuit malgré les pertes
- La prédication, mission collective des croyants
- Résider parmi les non-musulmans pour prêcher l’islam
- Khubayb, la clémence au seuil de la mort
- Ne jamais se soumettre au jugement des négateurs
- L’amour du Prophète ﷺ, cœur de la foi
- L’épreuve, sceau du pacte avec Dieu
Les musulmans furent profondément affligés par la mort de ‘Âsim et de ses compagnons, ainsi que par l’atrocité de l’exécution des deux prisonniers à al-Rajî‘. L’islam venait de perdre des prêcheurs courageux et compétents, à un moment où il avait cruellement besoin d’hommes de cette trempe pour porter son message. L’audace brutale des négateurs inquiéta la communauté musulmane. Toutefois, si cet événement incita les musulmans à faire preuve de plus de discernement avant de déléguer des prêcheurs dans des tribus éloignées, il ne remit pas en question, pour le Prophète ﷺ, la nécessité de continuer à inviter à l’islam. Une telle mission exigeait des sacrifices. À l’image du commerçant que le marasme du marché ne décourage pas de continuer son activité dans l’attente d’une relance qui compensera ses pertes, la prédication devait se poursuivre envers et contre tout. La foi traversait alors de dures épreuves : Uhud, al-Rajî‘, le puits de Ma’ûna, etc. Mais aucune de ces épreuves ne parvint à ébranler l’attachement des croyants à leur Seigneur ni leur confiance en l’avenir. Ils répondaient à chaque attaque avec fermeté. Ainsi, lorsque les Juifs des Banî Nadîr complotèrent pour assassiner le Prophète ﷺ, ils furent immédiatement confrontés à une riposte ferme et dissuasive.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Ces deux événements démontrent que l’ensemble des musulmans participaient à la prédication de l’islam, et que les hommes s’éclairaient à la lumière de ses préceptes et de sa vérité. L’appel à la religion n’est donc pas uniquement l’affaire des Prophètes, des Envoyés de Dieu, des califes ou des savants. La grandeur de cette mission apparaît clairement lorsque l’on constate que le Prophète ﷺ envoya auprès des polythéistes soixante-dix jeunes « récitateurs », choisis parmi les meilleurs musulmans, alors même que six hommes, chargés peu auparavant d’une mission semblable, venaient d’être assassinés. L’invitation à l’islam est une responsabilité noble, mais exigeante. Elle comporte des risques que le croyant doit accepter en toute lucidité. Qu’advienne la volonté de Dieu, que Ses ordres soient accomplis, et que Son appel soit entendu.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Nous avons déjà précisé qu’il est interdit au musulman de résider parmi les négateurs ou de participer à un combat s’il ne peut y exprimer sa foi. Si, en revanche, il lui est possible de pratiquer sa religion ouvertement, ces actes ne sont alors que déconseillés. Or, cet épisode de la vie du Prophète ﷺ démontre qu’il est exceptionnellement permis au musulman de vivre sur un territoire dominé par les mécréants, à condition qu’il y remplisse sa mission de prédication de l’islam. Un tel engagement entre alors dans le cadre d’une lutte dans la voie du bien. Ce devoir incombe à l’ensemble des musulmans. Toutefois, il suffit qu’un groupe parmi eux s’en acquitte pleinement pour décharger les autres de cette obligation. Dans le cas contraire, tous seraient responsables d’avoir failli à leur devoir et négligé une obligation fondamentale.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
On rapporte que Khubayb fut fait prisonnier par les Banû Hârith en attendant son exécution. Il demanda alors un rasoir pour se faire propre et se purifier, se préparant ainsi à rencontrer la mort. Un enfant de la maison s’approcha de lui à l’insu de sa mère. Pour quiconque tient à la vie et nourrit un désir de vengeance, c’était l’occasion rêvée de rendre perfidie pour perfidie – c’est du moins ce que pensaient les membres de la maison où Khubayb était détenu. Dès que la mère aperçut l’enfant près de Khubayb, elle accourut, terrifiée, croyant son enfant en danger de mort. Mais elle s’arrêta, stupéfaite. Khubayb parlait doucement à l’enfant, avec une tendresse paternelle. Il leva les yeux vers la mère, lisant la peur dans son regard, et lui dit avec la sérénité d’un croyant, d’un homme animé de clémence : « Craignez-vous que je le tue ? Je ne ferai jamais une telle chose, si telle n’est pas la volonté de Dieu. » Voilà le miracle de l’éducation islamique. Khubayb, tout comme ceux qui le destinaient à une mort injuste, était un Arabe élevé sur la même terre, à l’ombre des mêmes traditions. Mais Khubayb avait embrassé l’islam – et l’islam avait transformé son cœur et son être. Tandis que les polythéistes étaient restés prisonniers de leur haine et de leur égarement, Khubayb était devenu un autre homme, métamorphosé par la lumière de la foi. Quelle merveilleuse transformation que celle opérée par l’islam dans le cœur de l’homme !
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Nous concluons de cet épisode que les prisonniers musulmans ne doivent en aucun cas se fier aux promesses de l’ennemi, ni se livrer à lui, même sous la menace de mort, afin d’éviter de se soumettre au jugement des négateurs. S’ils doivent faire preuve de souplesse, qu’ils ne le fassent qu’en s’appuyant sur une protection temporaire offerte par l’ennemi, tout en guettant l’occasion de fuir, comme l’ont fait Khubayb et Zayd. Cependant, si le prisonnier musulman a la possibilité de s’échapper, il ne doit pas hésiter, même s’il peut pratiquer librement sa religion là où il est retenu. Car sa captivité entre les mains des négateurs demeure une forme d’assujettissement et d’humiliation à laquelle il doit chercher à échapper.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Lorsque nous méditons sur la réponse de Khubayb à Abû Sufyân juste avant son exécution, nous discernons l’amour immense et indéfectible que les compagnons portaient au Prophète ﷺ. C’est sans aucun doute cet amour qui leur rendait possible tout sacrifice, que ce soit pour la religion de Dieu ou pour la défense de Son Messager ﷺ. Aussi profonde soit-elle, la foi du musulman qui ne ressent pas un tel amour envers le Prophète ﷺ demeure incomplète. C’est là une vérité affirmée par le Prophète ﷺ lui-même : « Aucun d’entre vous n’a la foi tant qu’il ne m’aime pas plus que son argent, ses enfants, ses parents et l’humanité tout entière. »
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
On pourrait s’interroger : quelle sagesse se cache derrière le fait que Dieu ait permis à l’ennemi de trahir ces jeunes croyants qui n’avaient quitté leur cité que pour obéir à Dieu et à Son Messager ﷺ ? Pourquoi Dieu ne leur a-t-Il pas accordé la victoire contre leurs agresseurs ? Cette question a déjà trouvé sa réponse à plusieurs reprises. Dieu impose à Ses serviteurs deux responsabilités majeures : fonder une société musulmane [pacifiquement et non par la violence], et emprunter pour cela un chemin difficile, parsemé d’épreuves. La leçon qui en découle est celle d’une soumission totale à Dieu, à travers laquelle se distinguent les sincères des hypocrites. Dieu fait alors de ces croyants authentiques des martyrs, donnant ainsi un sens réel au pacte qu’ils ont scellé avec Lui – ce même pacte dont Il dit : « Certes, Dieu a acheté aux croyants leurs personnes et leurs biens en échange du Paradis. Ils luttent dans le chemin de Dieu, ils tuent [en cas de légitime défense] et sont tués » [9 : 111]. Comment ce pacte pourrait-il être valable si ses clauses n’étaient que symboliques, sans aucune réalité ? Quelle en serait la valeur si elle n’impliquait aucune mise à l’épreuve ? Et comment accorder une telle récompense – le Paradis éternel – sans sacrifice véritable ? Ce questionnement ne trouble que ceux qui accordent à la vie d’ici-bas plus d’importance qu’elle ne mérite, tout en négligeant la réalité de l’au-delà et ce qu’elle renferme. Telle est l’attitude de ceux dont la foi est faible, et dont l’existence est vide de Dieu. De tels hommes ne sauraient consentir ni leur vie ni leurs biens pour une cause sublime. Mais pour ceux dont la foi est sincère, cette perspective ne pose aucun problème. À leurs yeux, les plaisirs de ce monde ne valent pas le moindre acte d’obéissance à Dieu qui les rapproche de Lui. Sacrifier sa vie, c’est s’évader de la prison terrestre pour rejoindre les jardins éternels. C’est là une fin noble à laquelle aspire tout croyant. Et c’est ce que résument avec éclat les vers prononcés par Khubayb avant son exécution : « Je ne m’inclinerai pas devant l’ennemi, ni ne lui montrerai la moindre peur, car je retourne vers Dieu. »





