En l’an trois de l’Hégire, les Mecquois envoient une riche caravane chargée d’argenterie en direction de l’Irak, sous la conduite de Safwân b. Umayya. Informé de cette expédition, le Prophète ﷺ dépêche une centaine de cavaliers, dirigés par son fils adoptif Zayd b. Hâritha, pour intercepter la caravane. La rencontre a lieu à un point d’eau appelé Qarada, au sud-est de Médine. Les musulmans remportent une victoire éclatante. Ce revers attise la colère des polythéistes et accélère leurs préparatifs pour lancer une offensive contre Médine. Cette attaque débouche sur la bataille d’Uhud, qui se tient durant le mois de Shawwâl de la troisième année de l’Hégire. L’objectif est clair : venger les pertes subies à Badr et sécuriser les routes caravanières de la péninsule arabique. Depuis leur défaite à Badr, les négateurs de La Mecque voient leur autorité sérieusement affaiblie. Ils doivent absolument redorer leur image, d’autant que de nombreuses tribus prêtent désormais attention au Message du Prophète ﷺ.
Le songe du Prophète ﷺ
Le Prophète ﷺ reçoit un jour une lettre scellée de son oncle al-‘Abbâs. Celui-ci l’informe qu’une armée a quitté La Mecque en direction de Médine. Al-‘Abbâs écrit que les idolâtres ont rassemblé trois mille hommes et investi tous les bénéfices de la caravane d’Abû Sufyân – celle qui avait échappé à Badr – dans la préparation de cette expédition militaire. Le Prophète ﷺ envoie alors un éclaireur pour vérifier les propos d’al-‘Abbâs, et les faits confirment la véracité de son message. Les Mecquois sont accompagnés de combattants venus de Tâ’if, de Kinâna, ainsi que de plusieurs tribus alliées. Abû Sufyân et Safwân b. Umayya marchent avec l’armée, chacun accompagné de son épouse. Quant à Jubayr b. Mut‘im, il choisit de rester à La Mecque, mais envoie à sa place son esclave abyssin Wahshî. Avant le départ, il lui promet la liberté s’il parvient à tuer l’oncle du Prophète ﷺ, Hamza. Il ne reste qu’une semaine avant l’arrivée de l’armée mecquoise à Médine. Les habitants des alentours de la ville se replient vers le centre de la cité, jugé plus sûr et mieux surveillé.
Quelques jours avant la bataille d’Uhud, le Prophète ﷺ fait un songe. Il se voit vêtu d’une cotte de mailles invulnérable, monté sur le dos d’un bélier, brandissant une épée dont la lame est ébréchée. Il aperçoit également plusieurs de ses vaches sacrifiées devant ses yeux. Lorsqu’il se réveille, il interprète ce rêve ainsi : « La cotte de mailles représente Médine. Le bélier symbolise le chef ennemi qui sera tué. L’ébréchure sur la lame de l’épée annonce une blessure que je recevrai au cours du combat. Quant aux vaches, elles désignent mes compagnons qui tomberont en martyrs en me protégeant. »
La consultation
Le Prophète ﷺ réunit les croyants pour leur demander conseil. Bien qu’il puisse prendre seul sa décision, il préfère consulter ses compagnons. Pour sa part, il privilégie l’idée d’attendre l’ennemi à Médine et de soutenir un siège à l’abri des murailles de leurs châteaux forts. Pour une fois, même l’hypocrite Ibn Ubayy partage cet avis. Cette position est d’ailleurs majoritairement adoptée par les croyants. Cependant, les plus jeunes voient les choses autrement. Portés par leur fougue et le fait qu’ils n’ont pas participé à la bataille de Badr, ils disent : « Ô Messager de Dieu, mène-nous à la rencontre de l’ennemi ! Ne leur laissons pas croire que nous avons peur ou que nous sommes incapables de les affronter. » Des compagnons influents, comme Hamza et Sa‘d b. ‘Ubâda, les soutiennent dans cette position. C’est finalement l’avis des plus jeunes et des nouveaux musulmans qui s’impose et détermine la stratégie.
Le Messager de Dieu ﷺ leur donne rendez-vous pour la prière du vendredi. Le sermon porte naturellement sur le combat (jihâd) et les sacrifices qu’il exige. Après la prière de l’après-midi (‘asr), le Prophète ﷺ rentre chez lui avec Abû Bakr et ‘Umar. Ensemble, ils l’aident à revêtir sa tenue de combat. Les musulmans attendent qu’il sorte. Comme la plupart des jeunes favorables à l’option offensive appartiennent à la tribu des Aws, Sa‘d b. Mu‘âdh les réprimande : ils ont, selon lui, contraint le Prophète ﷺ à sortir contre sa volonté. Quand le Prophète ﷺ apparaît en armes, les jeunes Médinois regrettent leur empressement. Ils s’excusent : « C’est comme si nous t’avions imposé une décision, ô Messager de Dieu ﷺ. »Mais désormais, la décision est prise. Le Prophète ﷺ leur répond : « Il ne sied pas à un Prophète, une fois qu’il a revêtu son armure, de la déposer tant que Dieu n’a pas tranché entre lui et ses ennemis. Tenez-vous à ce que je vous ai ordonné, agissez, et avancez au nom de Dieu. La victoire sera vôtre si vous restez fermes. » Il se fait alors remettre trois lances auxquelles il attache trois bannières : celle des Aws, celle des Khazraj, et celle des Muhâjirîn. Il confie la direction de la prière à Ibn Umm Maktûm, aveugle mais pieux, et quitte Médine à la tête d’un millier d’hommes.
Pose à Shaykhayn
Alors que les croyants ont déjà parcouru la moitié du trajet, le Prophète ﷺ décide de faire une halte à Shaykhayn. Il passe en revue ses troupes et remarque la présence de huit très jeunes garçons. Parmi eux, il y a Usâma, le fils de Zayd, et ‘Abdallah, le fils de ‘Umar, qui n’ont que treize ans. Le Messager de Dieu ﷺ leur demande à tous deux de retourner à Médine à cause de leur jeune âge. Seuls deux de ces jeunes enfants sont autorisés à rester avec l’armée : le jeune Râfi‘, excellent archer, et le jeune Samura, expérimenté dans la lutte. Conscient de leur infériorité numérique, le Prophète ﷺ cherche dans les rangs un guide capable de les mener vers une position avantageuse, inattendue et déroutante pour l’ennemi. C’est un homme des Banû Hâritha, familier du terrain, qui les conduit jusqu’à la montagne d’Uhud.
Avant que les croyants lèvent le camp, ‘Abdallâh b. Ubayy fait soudainement demi-tour et retourne à Médine avec environ trois cents combattants. Il ne prend même pas la peine de prévenir le Prophète ﷺ. Lorsque les Ansâr lui demandent pourquoi il agit ainsi, il répond : « Il m’a désobéi alors qu’il a écouté des petits jeunes et des écervelés. Je ne vois pas pourquoi nous perdrions la vie dans un lieu aussi mal choisi. » Ce retrait ampute l’armée musulmane d’une part importante de ses forces. Pour raffermir le moral des sept cents restants, Dieu révèle ce verset : « Deux groupes de votre armée étaient sur le point de faire défection ! Et c’est Dieu qui a raffermi leur courage. N’est-ce pas que c’est en Dieu que les croyants doivent placer leur confiance ? » [3 : 122]. Certains musulmans proposent alors de faire appel aux juifs, conformément au pacte d’entraide établi avec eux, mais le Prophète ﷺ refuse car il ne souhaite pas être aidé par des négateurs contre des polythéistes.
L’arrivée des croyants sur le champ de bataille
Concernant la montagne d’Uhud, le Prophète ﷺ déclare : « C’est une montagne que nous aimons et qui nous aime. Elle a défendu les musulmans contre leur ennemi. C’est une montagne rocheuse, sans verdure ni plante, mais elle porte des traces du sang des martyrs. » Arrivé au pied d’Uhud, le Messager de Dieu ﷺ met en œuvre son plan de bataille. Il cherche à empêcher les Qurayshites, au nombre de trois mille, de contourner les rangs musulmans. Il veut les affronter de face. Si les sept cents croyants se laissent encercler, ils courent à leur perte. En revanche, le terrain joue en leur faveur : positionnés en hauteur, ils peuvent charger avec élan.
Le Prophète ﷺ place alors cinquante archers sur un monticule qui domine le flanc gauche de son camp. Leur mission est cruciale : interdire tout contournement par l’arrière et protéger l’armée de la cavalerie ennemie. Il désigne pour les diriger le Médinois ‘Abdallah b. Jubayr, puis leur adresse des consignes strictes : « Tenez leur cavalerie éloignée de nous avec vos flèches. Ne les laissez pas nous attaquer par derrière. Que la bataille nous soit favorable ou non, restez à votre poste. Si vous nous voyez piller l’ennemi, ne descendez pas pour prendre votre part ; et si vous nous voyez décimés, ne venez pas à notre secours. » Ainsi, l’armée musulmane se tient en position : l’arrière protégé par les archers, le flanc droit adossé au mont Uhud, et l’ennemi face à eux, dans un passage étroit. Le Prophète ﷺ s’apprête à mener bataille avec toute la force de ses troupes.
Avant le début du combat, le Prophète ﷺ saisit une épée et déclare : « Qui veut prendre cette épée, elle et son droit ? » Plusieurs compagnons se présentent pour la recevoir, mais il ne la donne à aucun d’eux. Alors, Abû Dujâna interroge : « Et quel est son droit, ô Envoyé de Dieu ? » Le Prophète ﷺ lui répond : « Que tu frappes l’ennemi jusqu’à ce que sa lame se courbe. » Abû Dujâna dit : « Je la prends à son prix, ô Envoyé de Dieu. » Il noue aussitôt un bandeau rouge autour de sa tête et commence à marcher fièrement entre les rangs. En voyant cela, le Prophète ﷺ dit : « Voilà une démarche que Dieu déteste, sauf dans ce contexte. » Al-Zubayr b. al-‘Awwâm, qui le suit des yeux, raconte qu’Abû Dujâna frappe l’ennemi sans relâche jusqu’à ce qu’il se retrouve face à un cavalier au visage voilé. Il l’affronte, mais au moment de porter le coup décisif, l’ennemi se dévoile : c’est une femme. Alors, Abû Dujâna se retire, refusant de la tuer, par respect pour l’exemple du Prophète ﷺ qui n’a jamais levé la main contre une femme (al-Hâkim et Ibn Ishâq).
La première phase de la bataille
Lorsque l’armée des polythéistes arrive à Uhud, elle se présente exactement comme le Messager de Dieu ﷺ l’avait anticipé. Elle se divise en trois corps : une aile gauche, une aile droite et un centre, dans l’objectif d’encercler les musulmans. L’aile gauche compte une centaine de cavaliers sous le commandement de ‘Ikrima b. Abî Jahl. L’aile droite aligne un nombre similaire de cavaliers dirigés par Khâlid b. al-Walîd. Quant au centre, il rassemble environ trois mille hommes, menés par Abû Sufyân. Leur plan est clair : encercler les musulmans par les deux flancs tout en les attaquant frontalement. Pourtant, les obstacles naturels entravent leurs manœuvres. À droite, Khâlid b. al-Walîd ne parvient pas à contourner le monticule des archers, qui le repoussent à coups de flèches.
Quand les deux armées se font face, Abû Sufyân exige des Ansâr qu’ils lui livrent le Prophète ﷺ. Leur réponse est cinglante : ils le rejettent avec mépris. Même le père de Hanzala, pourtant autrefois influent, s’avance à son tour, mais subit le même rejet. La bataille s’engage. Les femmes mecquoises, menées par Hind, battent des tambourins et récitent des vers pour galvaniser les troupes. L’atmosphère est tendue. Un idolâtre du nom de Talha lance un défi à ‘Alî pour un duel. ‘Alî l’affronte sans hésiter et le tue d’un seul coup. Le frère de Talha prend l’étendard, mais Hamza l’abat à son tour. Pour le clan des Banû ‘Abd al-Dâr, c’est un désastre : Talha perd successivement ses frères et ses fils. Au cœur du combat, Abû Dujâna se distingue. Il parade avec assurance. Parmi les rangs, on distingue le plumet blanc de ‘Alî, le turban jaune d’al-Zubayr, et le turban vert de Hubâb. Chaque détail évoque la bravoure.
Rapidement, les musulmans repoussent l’ennemi jusqu’à leur camp. De nombreux corps d’idolâtres jonchent le sol. Le butin s’étale sur le champ de bataille. C’est alors que des musulmans désobéissent. Malgré les instructions claires du Prophète ﷺ de ne pas quitter leur poste, les archers, pensant la victoire acquise, quittent leur position pour se ruer sur le butin. ‘Abdallah b. Jubayr tente de les retenir : « Restez à vos postes ! Souvenez-vous des ordres du Prophète ﷺ ! » Mais ils n’écoutent pas. Seuls dix hommes demeurent sur le monticule. L’arrière de l’armée musulmane est désormais exposé. Cette brèche devient une opportunité inespérée pour les cavaliers de Khâlid b. al-Walîd. Ils lancent aussitôt une attaque par derrière, et la situation bascule.
La seconde phase de la bataille
Khâlid b. al-Walîd, jusque-là contenu par les archers, profite immédiatement de leur départ. Il entre dans la vallée de Qanâh, débouche à l’arrière du monticule et attaque les dix archers restants. ‘Abdallah b. Jubayr et ses neuf compagnons tombent sous ses coups. Les archers éliminés, l’arrière des musulmans est désormais exposé. Sans perdre de temps, Khâlid motive ses troupes et les relance dans la bataille. Les musulmans, déjà engagés en première ligne, se retrouvent subitement attaqués de front et par-derrière. Le chaos s’installe. La situation devient critique. Le Prophète ﷺ décide alors de se diriger vers le mont Uhud, tout en appelant les croyants à le rejoindre et à se battre.
Ibn Qamî‘a, rempli de haine envers le Prophète ﷺ, le cherche activement. Apercevant Mus‘ab b. ‘Umayr qui tient l’étendard, il le confond avec le Messager de Dieu ﷺ. Il fonce sur lui, lui tranche le bras, puis l’abat. Mus‘ab meurt en portant la bannière. Pendant ce temps, le Prophète ﷺ se replie tout en continuant à se battre courageusement. Arrivé au pied de la montagne, il appelle : « Qui me protègera et gagnera le Paradis ? » Autour de lui, le combat fait rage. Le Prophète ﷺ devient la cible principale. Des compagnons sincères accourent et se jettent devant lui. Cinq Médinois donnent leur vie pour faire rempart de leurs corps. Les assaillants se rapprochent. Plusieurs compagnons bravent le danger et rejoignent le Prophète ﷺ pour se battre à ses côtés contre les archers et les cavaliers idolâtres. C’est alors qu’Ibn Qamî‘a réalise que le Prophète ﷺ est encore en vie. Il se précipite vers lui pour le frapper, mais Talha b. ‘Ubaydallâh s’interpose. Il détourne le coup, mais reçoit une grave blessure à la main. Le coup atteint également le casque du Prophète ﷺ, dont deux anneaux s’enfoncent dans sa joue. Le Messager de Dieu ﷺ s’effondre, inconscient. À cette vue, certains musulmans cèdent à la panique. Ils fuient vers Médine. D’autres grimpent sur le mont Uhud, accablés par le désespoir. Ils croient le Prophète ﷺ mort. Mais au cœur du tumulte, des compagnons tiennent bon. Ils se battent avec acharnement, animés par leur foi. On rapporte que le Prophète ﷺ se blesse une seconde fois en chutant dans un trou dissimulé par les idolâtres. Il s’agit d’un piège creusé en amont du combat. En tombant, le Messager de Dieu ﷺ se casse une incisive et perd beaucoup de sang. Ce piège devient tristement célèbre parmi les musulmans, qui le nomment : al-Zabiyya. Les polythéistes, croyant leur ennemi principal éliminé, commencent à se replier. Ils pensent la bataille gagnée. Pourtant, ils hésitent à affronter les derniers défenseurs du Prophète ﷺ : une vingtaine de croyants prêts à mourir. Mieux vaut se retirer que de risquer de tomber face à des hommes décidés au martyr.
Alors que les idolâtres commencent à se retirer, le Prophète ﷺ reprend connaissance et fait signe à ses compagnons de l’aider à se relever. Ces derniers tentent de lui retirer les deux anneaux du casque enfoncés dans sa joue, mais sans succès, jusqu’à ce que Abû ‘Ubayda b. al-Jarrâh arrive et les lui arrache avec ses dents, qui se cassent sous l’effort. Le visage du Prophète ﷺ est couvert de sang. Pris de colère, il invoque contre plusieurs chefs qurayshites, dont Safwân, Suhayl et Hârith. Il s’exclame : « Comment un peuple qui blesse son Prophète pourrait-il prospérer ? » Mais cette invocation ne plaît pas à Dieu. L’ange Gabriel descend aussitôt avec une révélation : « Le fait qu’ils soient coupables ne te permet pas de décider de leur sort. C’est à Dieu Seul qu’il appartient de leur pardonner ou de les punir » [3 : 128]. Ce rappel suffit à apaiser le Messager de Dieu ﷺ. Alors même qu’il saigne encore, il commence à prier pour ceux-là mêmes qui l’ont blessé. ‘Abdallah b. Mas‘ûd rapporte qu’il le voit essuyer son front tout en disant : « Ô Seigneur, pardonne à mon peuple, car ils ne savent pas ce qu’ils font. »
Le Prophète ﷺ se replie alors dans la partie étroite du mont Uhud. Il cherche une position élevée, à l’abri, tout en gardant une vue sur le champ de bataille. Alors qu’il escalade la pente, un idolâtre, Ubayy b. Khalaf, s’approche en criant : « Où est Muhammad ? Que je meure si je le laisse en vie ! » Les compagnons veulent l’intercepter, mais le Prophète ﷺ leur dit : « Laissez-le. » Il saisit la lance de l’un d’entre eux, avance vers Ubayy et le frappe au niveau d’une faille dans sa cotte de mailles. Ubayy tombe à terre, puis s’enfuit en hurlant : « Muhammad m’a tué ! » Les idolâtres tentent de le rassurer : « Ta blessure est légère, ce n’est rien. » Mais Ubayy est terrorisé, car il se souvient que le Prophète ﷺ lui avait dit, bien avant à la Mecque : « Je te tuerai. » Et il répète : « Si Muhammad m’avait seulement craché dessus, je serais mort. » Il rend effectivement l’âme sur le chemin du retour, devenant l’unique ennemi tué directement par le Prophète ﷺ à Uhud. Les idolâtres essaient ensuite d’escalader le mont Uhud pour pourchasser les croyants, mais lorsqu’ils voient leur détermination, ils renoncent. Le Prophète ﷺ poursuit sa montée avec ses compagnons. Arrivés un peu plus haut, ils rencontrent un groupe de croyants qui avaient quitté le champ de bataille pendant la seconde phase. En voyant le Prophète ﷺ vivant, ces derniers exultent de joie. Le danger s’éloigne et le Prophète ﷺ décide de faire une halte pour se reposer. ‘Alî b. Abî Tâlib part chercher de l’eau avec son bouclier et la rapporte. Le Prophète ﷺ se contente de laver son visage ensanglanté et ses cheveux. Sa fille Fâtima lui nettoie les plaies avec l’eau versée par ‘Alî, puis elle brûle un morceau de natte qu’elle applique pour arrêter l’hémorragie. Le Prophète ﷺ accomplit ensuite ses ablutions et dirige la prière assis.
Alors que les idolâtres se préparent à retourner à La Mecque, Abû Sufyân lance à haute voix : « Muhammad est-il parmi vous ? » Ne recevant aucune réponse, il poursuit : « Le fils d’Abû Quhâfa (Abû Bakr) est-il parmi vous ? » Puis : « ‘Umar b. al-Khattâb est-il parmi vous ? » Les musulmans gardent le silence pour ne pas révéler leur position ni leurs effectifs. Mais lorsque Abû Sufyân conclut : « Ceux-là sont morts », ‘Umar ne peut se retenir et réplique : « Ô ennemi de Dieu ! Ceux que tu as mentionnés sont bien vivants. Et Dieu a préservé l’existence de la source de ton affliction. » Abû Sufyân reprend la parole : « Certains de vos morts ont été mutilés. Je n’ai pas ordonné cela, mais cela ne m’a pas déplu. » Puis il s’écrie : « Hubal est le plus grand ! » Les compagnons, désorientés, demandent au Prophète ﷺ quoi répondre. Il leur dit : « Répondez : Dieu est le plus Haut et le plus Honoré ! » Et les compagnons répètent à l’unisson : « Dieu est le plus Haut et le plus Honoré ! » Abû Sufyân rétorque : « Vénérez al-‘Uzzâ ! Vous êtes sans gloire ! » Les compagnons restent silencieux. Le Prophète ﷺ les interpelle : « Vous ne lui répondez pas ?! » Ils demandent : « Que devons-nous dire, ô Messager de Dieu ? » Il leur répond : « Dites : Dieu est notre Seigneur, et vous, vous n’en avez point ! » Et les compagnons répètent après lui : « Dieu est notre Seigneur, et vous, vous n’en avez point ! » Abû Sufyân lance alors : « Nous avons combattu avec zèle. Aujourd’hui, nous avons vengé Badr. La guerre réserve des sorts changeants. » ‘Umar réplique aussitôt : « Non, les deux sorts ne se valent pas. Nos morts sont au Paradis, les vôtres sont en Enfer ! » À ces mots, Abû Sufyân ne cherche plus qu’une confirmation : « Muhammad est-il mort ? » ‘Umar répond : « Par Dieu, non ! Il est là, il t’écoute en ce moment même. » Abû Sufyân sait que ‘Umar est un homme d’honneur et de vérité. Il conclut : « Tu es plus véridique et meilleur que le fils de Qamî‘a. » Avant de quitter le champ de bataille, Abû Sufyân lance un défi : « Nous nous retrouverons à Badr l’année prochaine ! » Le Prophète ﷺ demande à l’un de ses compagnons de répondre à haute voix : « Oui ! C’est un rendez-vous pour chacun d’entre nous. » Ainsi s’achève la bataille d’Uhud, avec la promesse d’un nouvel affrontement à Badr l’année suivante.
La mutilation des martyrs
Lorsque les musulmans reviennent sur le champ de bataille, ils sont choqués et bouleversés par l’atrocité des actes commis par les idolâtres. Leurs frères d’armes, tombés en martyrs, ont été sauvagement mutilés : nez et oreilles tranchés, corps éventrés, parfois même décapités. Le corps de Hamza, oncle du Prophète ﷺ, en est l’exemple le plus douloureux. Face à ce spectacle insoutenable, le Prophète ﷺ, saisi par la peine et l’indignation, déclare à ses compagnons que trente des ennemis seront mutilés lors du prochain affrontement. Pourtant, jamais il ne mettra cette menace à exécution. Bien au contraire, il finit par interdire la mutilation des cadavres sur le champ de bataille. La révélation divine vient éclairer son cœur et guider sa décision : « Si vous devez exercer des représailles, que cela soit à la mesure de l’offense subie ; mais si vous pardonnez, cela vaudra mieux pour ceux qui sont capable de se dominer » [16 : 126]. Suite à cette injonction coranique, le Prophète ﷺ interdit aussi de frapper l’ennemi au visage, car, dit-il, « c’est la partie du corps où se reflète le plus clairement l’empreinte du Créateur. » Des martyrs sont enterrés à Uhud et d’autres à Médine, deux par deux, et parfois trois par trois. Al-Bukhârî rapporte que le Prophète ﷺ ordonne de les enterrer sans grande ablution ni prière funéraire, en respectant leur état de martyrs tombés au combat. Parmi eux figure Usayrîm, compagnon tout juste converti à l’islam avant la bataille. Il est connu pour entrer au Paradis sans avoir accompli une seule prière, ayant rejoint les rangs des croyants peu avant de tomber en martyr à Uhud. Dans les lignes qui suivent, nous allons évoquer les grandes figures musulmanes tombées ce jour-là, dans l’honneur et la foi.
Le cas de Hanzala
L’histoire de Hanzala demeure célèbre et exemplaire pour tout croyant. Depuis la bataille d’Uhud, il porte jusqu’à la fin des temps le surnom d’al-Ghasîl – celui qui fut lavé. On rapporte qu’après la prière du vendredi, Hanzala se présente au Prophète ﷺ, à la recherche d’une solution. Il lui est difficile d’accompagner le Messager de Dieu ﷺ à Uhud, car ce jour-là correspond à celui de son mariage. Le Prophète ﷺ comprend sa situation et lui dit qu’il peut les rejoindre le lendemain matin, précisant qu’il prévoit de faire une halte à Shaykhayn avant de reprendre la marche vers l’ennemi le samedi à l’aube. Hanzala épouse donc Jamîla le vendredi et tombe martyr le samedi. Le courage de cette femme est remarquable : elle laisse partir son mari après une unique nuit de noces. Cette même nuit, elle voit en songe son mari traverser le ciel, dont les portes s’ouvrent devant lui. Tous deux savent qu’il va tomber en martyr, mais leur amour pour Dieu et pour Son Messager ﷺ l’emporte sur toute attache terrestre. Hanzala préfère défendre l’islam et se sacrifier plutôt que de rester dans les bras de son épouse. Les savants de la Sîra rapportent que Hanzala quitte sa maison précipitamment à l’aube, au point de ne pas avoir eu le temps d’accomplir ses grandes ablutions (ghusl). Lorsqu’il est tué au combat, le Prophète ﷺ dit à ses compagnons : « Votre frère Hanzala est en train d’être lavé par les anges. » Après la bataille, son corps est retrouvé entièrement trempé. Contrairement aux autres martyrs, il ne subit aucune mutilation : son père, pourtant dans le camp adverse, empêche quiconque d’attenter à l’intégrité du corps de son fils.
Le cas de ‘Amr b. al-Jamûh
‘Amr b. al-Jamûh, originaire de Médine, était un homme boitant, père de quatre fils vaillants. En voyant leur père déterminé à rejoindre le champ de bataille, ses enfants tentèrent de l’en dissuader. Ils lui expliquèrent qu’il valait mieux pour lui demeurer auprès des siens à Médine, épargné par les rigueurs de la guerre, en raison de son infirmité. « Nous combattrons à ta place, lui dirent-ils, et le Prophète ﷺ ne t’en tiendra nullement rigueur. » Mais ‘Amr n’était pas de ceux que l’on retient quand l’appel du sacrifice résonne. Courroucé, il se rendit auprès du Prophète ﷺ pour lui faire part de sa peine. Le Messager de Dieu ﷺ, dans un sourire doux, lui rappela simplement : « Mais ‘Amr, tu boites. » Alors, les yeux brillants d’une foi profonde, il répondit : « Ô Messager de Dieu, laisse-moi poser mes pieds au Paradis, même avec ce boitement. » Le Prophète ﷺ sourit de nouveau et dit : « Laissez-le. Peut-être que Dieu, exalté soit-Il, lui accordera le martyre. » Ce fut chose faite. ‘Amr combattit avec une vaillance inouïe, jusqu’à ce que son âme rejoigne le Seigneur des mondes. Plus tard, le Prophète ﷺ déclara, avec émotion : « Je vois ‘Amr, en ce moment même, parcourir le Paradis en boitant. Dieu lui a accordé ce qu’il Lui avait demandé. »
Le cas de ‘Abdallah b. Hirâm
Parmi les martyrs d’Uhud se trouvait aussi ‘Abdallah b. Hirâm. Il avait neuf filles et un fils, Jâbir b. ‘Abdallah. Tous deux procédèrent à un tirage au sort pour décider qui resterait à Médine auprès des filles, et qui partirait combattre aux côtés du Messager de Dieu ﷺ. Le sort désigna ‘Abdallah pour le combat, tandis que son fils resterait en arrière. Avant de partir, voyant son fils en larmes, ‘Abdallah lui dit : « Je jure par Dieu ô mon fils, que s’il s’était agi d’autre chose que du Paradis, je te l’aurais laissé. Mais il s’agit du Paradis ! »
Après la bataille, Jâbir demanda à voir le corps de son père, mutilé par les idolâtres. En découvrant son cadavre, il fondit en larmes. Le Prophète ﷺ le réconforta alors, en lui décrivant la place d’honneur réservée à son père au Paradis. À propos des martyrs d’Uhud, Dieu révéla ce verset : « Ne crois surtout pas que ceux qui sont tombés pour la Cause de Dieu soient morts. Ils sont, au contraire, bien vivants auprès de leur Seigneur qui les comble de Ses faveurs ; ils sont heureux d’être reçus au sein de la grâce du Seigneur, et ravis de savoir que leurs compagnons de combat qui ne les ont pas encore rejoints ne connaîtront ni peur ni chagrin » [3 : 169 et 170]. Ce verset apaise alors le cœur de Jâbir b. ‘Abdallah qui, rappelons-le, accompagne exceptionnellement le Prophète ﷺ lors de l’expédition de Hamrâ’ al-Asad.
Le cas de Sa‘d b. Rabî’
Sa‘d b. Rabî‘ combattit vaillamment les négateurs jusqu’à tomber en martyr. À la fin de la bataille, le Prophète ﷺ dit : « Quel homme peut aller voir ce qu’il est advenu de Sa‘d b. Rabî‘ ? Est-il vivant ou mort ? » Un homme des Ansâr partit à sa recherche et le trouva entre la vie et la mort. Il lui dit : « Sa‘d, c’est le Messager de Dieu ﷺ qui m’envoie. Il veut savoir si tu es encore en vie. » Sa‘d répondit : « Je suis parmi les morts. Transmets mes salutations au Messager de Dieu ﷺ et dis-lui de ma part : Que Dieu te récompense de la plus belle des récompenses qu’Il accorde à un Prophète pour ce qu’il a accompli pour sa communauté. Salue aussi ton peuple de ma part et dis-leur : Vous n’aurez aucune excuse devant Dieu si un mal est fait à l’Envoyé de Dieu ﷺ tant que vous êtes encore en vie. » L’homme demeura figé devant la grandeur de ces paroles, jusqu’à ce que l’âme de Sa‘d s’échappe de son corps.
Les cas de Nusayba bint Ka‘b et de Umm Ayman
Nusayba bint Ka‘b, plus connue sous le nom d’Umm ‘Ummâra, était médinoise et appartenait à la tribu des Banû Najjâr. Lors de la bataille d’Uhud, son rôle initial était d’apporter de l’eau aux combattants et de soigner les blessés. Mais lorsque les troupes musulmanes commencèrent à se replier, Umm ‘Ummâra jeta son seau et s’empara d’une épée et d’un bouclier. Sans aucune formation au combat, elle s’interposa entre les assauts ennemis et le Prophète ﷺ, protégeant sa vie au péril de la sienne. Elle voyait sous ses yeux ses frères en foi tomber en martyrs, mais sa résolution ne faiblit pas. Elle se retrouva alors face à Ibn Qami‘a, l’homme qui avait frappé violemment le casque du Prophète ﷺ. Devant la brutalité de son geste, Umm ‘Ummâra se jeta sur lui, résolue à le tuer. Mais Ibn Qami‘a, plus expérimenté, lui asséna un coup puissant à l’épaule. Malgré la douleur, elle parvint à le frapper à plusieurs reprises. Ce furent ses deux cottes de mailles qui lui sauvèrent la vie. Elle continua à se battre jusqu’à recevoir douze blessures. Après la bataille, ce fut le Prophète ﷺ lui-même qui soigna ses plaies. Elle lui demanda alors de prier pour que, dans l’au-delà, elle soit toujours à ses côtés. Le Prophète ﷺ leva les mains et dit avec émotion : « Ô Dieu ! Ne me prive pas de leur compagnie au Paradis. » À l’écoute de cette prière, Umm ‘Ummâra répondit : « Désormais, plus rien ne peut me faire souffrir dans ce monde. » Elle mourut en combattant sous le califat d’Abû Bakr, lors de la bataille d’al-Yamâma contre Musaylima le menteur.
Quant à Umm Ayman, elle fut profondément blessée par la fuite de certains combattants musulmans. Elle en saisit un par le bras et lui lança : « Prends ce rouet, et donne-moi ton épée ! » Elle apportait à boire aux blessés et veillait sur eux avec courage. Une flèche ennemie la toucha en plein combat ; elle s’effondra, et ses vêtements se soulevèrent. Un idolâtre qui assistait à la scène éclata de rire. Le Prophète ﷺ, témoin de l’humiliation, tendit à Sa‘d b. Abî Waqqâs une flèche sans pointe et lui ordonna de tirer. Sa‘d visa, tira et la flèche transperça la gorge de l’ennemi qui s’écroula. À son tour, certaines parties de son corps furent découvertes.
Le cas de Hamza
Le plus illustre des martyrs de la bataille d’Uhud demeure sans conteste l’oncle du Prophète ﷺ : Hamza b. ‘Abd al-Muttalib. Il se battait avec une bravoure inébranlable lorsque Wahshî le tua d’un coup de lance. Hind, l’épouse d’Abû Sufyân, avait promis à Wahshî de lui donner une partie de ses bijoux en échange de la mort de Hamza, pour venger son père et son frère, tous deux tombés à Badr sous les coups de ce dernier. Jubayr b. Mut‘im, maître de Wahshî, lui avait promis sa libération. Bien des années plus tard, Wahshî se convertit à l’islam et raconta son histoire à un groupe de compagnons. Ibn Hishâm nous en transmet les paroles : « J’étais esclave de Jubayr b. Mut‘im lorsque les Qurayshites décidèrent de partir en guerre à Uhud. Jubayr me dit : ‘Si tu tues Hamza, l’oncle de Muhammad ﷺ, en représailles de la mort de mon oncle, je te rends ta liberté.’ Éthiopien d’origine, j’étais expert dans l’art de manier la lance. Je rejoignis donc l’armée. Lorsque les deux camps s’affrontèrent, je scrutai le champ de bataille à la recherche de Hamza. Je le vis enfin, au cœur des combats, fauchant ses ennemis sans faillir. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Je me tapis alors derrière des arbres et des rochers, guettant l’instant propice. C’est alors que Sibâ‘ b. ‘Abd al-‘Uzzâ fonça sur Hamza. Ce dernier le vit venir et lui lança : ‘Viens à moi, fils de coupeuse de clitoris !’ Puis il l’abattit d’un coup net. C’est à ce moment que j’ai lancé ma lance, avec toute la précision dont j’étais capable. Elle le transperça au niveau de l’abdomen. Hamza se retourna vers moi, voulut avancer, puis s’écroula. J’attendis qu’il soit bien mort, puis récupérai ma lance. Mon objectif atteint, je retournai au camp. Je ne voulais rien d’autre que ma liberté. De retour à La Mecque, je fus affranchi. J’y restai jusqu’à la libération de la ville par les musulmans. Ensuite, je me réfugiai à Tâ’if. Mais quand la délégation de Tâ’if partit vers le Prophète ﷺ pour embrasser l’islam, je ne savais plus où aller. J’envisageai de fuir en Syrie, au Yémen, ou ailleurs. J’étais au désespoir quand quelqu’un me dit : ‘Malheureux ! Il n’a jamais tué un homme qui embrasse sa religion et partage sa foi.’ Sur ces mots, je partis à Médine, me présentai au Prophète ﷺ et proclamai ma foi. Lorsqu’il me vit, il me demanda : ‘Es-tu Wahshî ?’ Je répondis que oui. Il me demanda de m’asseoir et de lui raconter comment Hamza avait été tué. Je lui rapportai tout, comme je viens de vous le dire. Quand j’eus terminé, il dit simplement : ‘Va, et que je ne te voie plus.’ Ce que je fis, jusqu’à sa mort. Plus tard, quand les musulmans affrontèrent Musaylima le menteur, je repris la même lance. Lorsque les combats commencèrent, j’aperçus Musaylima avec une épée à la main. Je visai, lançai ma lance et elle le transperça. Un homme des Ansâr l’atteignit aussi avec son épée. Je ne sais pas qui de nous deux l’a tué. Une chose est sûre : avec cette même lance, j’ai ôté la vie au meilleur des hommes, après le Prophète ﷺ, et au pire d’entre eux. »
Après la bataille, certains récits rapportent qu’Hind se serait approchée du corps de Hamza, un couteau à la main. Elle lui aurait ouvert le ventre, en aurait extrait le foie, qu’elle aurait tenté de mâcher sans parvenir à l’avaler. Ce récit demeure toutefois non authentique. Abû Sufyân la rejoignit, souriant, suivi d’un autre idolâtre qui planta une lance dans la bouche de Hamza. Lorsque le Prophète ﷺ découvrit la dépouille mutilée de son oncle, il fut attristé. Il pleura en voyant l’état de Hamza et des autres martyrs de l’islam.
Le départ des Mecquois du champ de bataille
Après qu’Abû Sufyân eut donné rendez-vous aux musulmans pour une ultime bataille à Badr l’année suivante, il prit la route du Sud avec son armée. Le Prophète ﷺ et ses compagnons s’interrogèrent sur les véritables intentions des Qurayshites. Puisque Médine et La Mecque se trouvent toutes deux au sud d’Uhud, il leur était difficile de déterminer si l’armée mecquoise marchait vers Médine pour l’assaillir, ou si elle comptait simplement regagner La Mecque. La question cruciale était donc la suivante : Abû Sufyân préparait-il une attaque contre Médine ou rentrait-il chez lui ? Pour le savoir, le Prophète ﷺ dépêcha des éclaireurs chargés d’observer les déplacements de l’armée adverse. Si les Qurayshites conduisaient leurs montures par la bride, cela trahirait leur volonté d’entreprendre un long voyage et donc de rentrer à La Mecque. En revanche, s’ils les montaient activement, c’est qu’ils s’apprêtaient à fondre sur Médine. Les éclaireurs revinrent avec la confirmation que les idolâtres avaient opté pour le retour à La Mecque.
Mais pourquoi les Mecquois n’avaient-ils pas profité de cette situation pour attaquer Médine et tenter d’en finir définitivement avec l’islam ? Plusieurs raisons expliquent cette décision : d’abord, ils savaient qu’un grand nombre de combattants étaient restés à Médine. Par ailleurs, les musulmans étaient encore alliés aux tribus juives de la cité, lesquelles s’étaient engagées à défendre Médine en cas d’agression. En outre, les Qurayshites redoutaient la bravoure des Ansâr, archers redoutables et combattants aguerris. Une offensive sur Médine représentait donc un risque considérable, sans aucune garantie de succès. Ensuite, les Mecquois craignaient la réaction des musulmans à leur retour, en particulier lorsqu’ils découvriraient les mutilations infligées aux martyrs d’Uhud. Et si les croyants, en quête de représailles, décidaient de se lancer à leur poursuite ? Ils pourraient alors être pris en tenaille : d’un côté, par les habitants de Médine restés en arrière, et de l’autre, par l’armée musulmane de retour d’Uhud, animée par une volonté de vengeance décuplée. Enfin, bien que proclamant la victoire, les idolâtres avaient eux-mêmes subi de lourdes pertes humaines et matérielles. Leur armée comptait de nombreux blessés et plusieurs morts. Ils jugèrent donc plus stratégique de rentrer à La Mecque, en capitalisant sur l’effet psychologique de leur prétendue victoire, plutôt que de courir le risque d’un nouvel affrontement à Médine. Quitter le champ de bataille la tête haute leur semblait préférable à une défaite humiliante qui aurait pu inverser le cours des événements.
La troisième phase de la bataille
Après avoir enterré les martyrs d’Uhud, le Prophète ﷺ rentre à Médine en compagnie des combattants musulmans. Il arrive au coucher du soleil et ordonne immédiatement que Médine et ses alentours soient surveillés, redoutant une possible contre-attaque de l’ennemi. Dès le lendemain matin, un dimanche, le Prophète ﷺ annonce qu’une expédition de poursuite sera lancée contre les Qurayshites. Il quitte Médine sans tarder, accompagné d’environ soixante-dix compagnons seulement. On rapporte que Jâbir b. ‘Abdallah, resté la veille à Médine pour veiller sur ses sœurs, fait partie de ce groupe choisi. Bien que marqués par la fatigue et les blessures, les compagnons obéissent avec ardeur à l’ordre du Prophète ﷺ. L’armée se met en route vers le Sud, en direction de La Mecque, et établit son campement à environ quinze kilomètres de Médine, dans un lieu appelé Hamrâ’ al-Asad. Les craintes du Messager de Dieu ﷺ s’avèrent justifiées : les Qurayshites sont en effet partagés entre deux options. C’est finalement le conseil de Safwân b. Umayya qui l’emporte. Celui-ci les met en garde : « Ô gens, ne commettez pas cette erreur ! Je crains que Muhammad ﷺ ne rallie ceux restés à l’arrière. Rentrez comme des vainqueurs, car s’il vous affronte de nouveau, cela pourrait tourner à votre désavantage. » Pendant ce temps, le Prophète ﷺ envoie un homme idolâtre, connu pour ses relations amicales avec les musulmans, porter un message à Abû Sufyân. Il lui fait croire que tous les croyants de Médine, renforcés par leurs alliés, sont déjà en marche vers le Sud, déterminés à en finir. Abû Sufyân, malgré la ruse, ne panique pas. Il dépêche des caravaniers vers le Nord afin de semer la peur dans les rangs musulmans en leur annonçant que l’armée mecquoise fait demi-tour pour les affronter une bonne fois pour toutes. Lorsque cette rumeur parvient au Prophète ﷺ, il en informe ses compagnons. Loin de les inquiéter, la nouvelle ravive leur foi et leur détermination. Ils voient là une occasion d’effacer les erreurs d’Uhud. C’est alors que Dieu révèle ce verset : « Ce sont ceux-là qui, lorsqu’on est venu leur dire : ‘Vos adversaires réunissent leurs forces pour vous attaquer, soyez vigilants !’, ont vu leur foi se décupler et se sont écriés : ‘Dieu Seul nous suffit. N’est-Il pas le Meilleur des protecteurs ?’ Et comblés des bienfaits du Seigneur et de Sa grâce, ils revinrent chez eux, sans avoir éprouvé le moindre mal. Ils ne recherchaient en fait que l’agrément du Seigneur dont la grâce n’a point de limite » [3 : 173 et 174].
Le Prophète ﷺ ordonne alors à son armée de ne plus avancer et d’attendre l’ennemi à Hamrâ’ al-Asad. L’attente durera quatre jours. Chaque soir, des musulmans les rejoignent et allument de nombreux feux, visibles de très loin, donnant l’impression qu’une immense armée est rassemblée là. Effrayés par cette stratégie et convaincus que la prudence vaut mieux que la témérité, les Qurayshites rebroussent chemin et regagnent La Mecque. Les musulmans, eux, retournent à Médine, où ils font face, dès leur retour, à de nouvelles tensions. Les hypocrites, certains juifs de la cité et quelques tribus bédouines leur manifestent rapidement leur hostilité. Dans ce climat tendu, Ibn Ubayy tente de semer la discorde, fidèle à son rôle d’hypocrite. Il déclare : « S’ils étaient restés avec nous, ils ne seraient pas morts. Muhammad ﷺ n’est qu’un homme avide de pouvoir. » En entendant ces paroles, ‘Umar veut le faire taire définitivement, mais le Prophète ﷺ lui ordonne de patienter et de ne pas agir ainsi. La sagesse et la maîtrise du Messager de Dieu ﷺ préservent encore une fois la cohésion de la communauté.
Les motifs de l’expédition de Hamrâ’ al-Asad
Les raisons majeures qui poussent le Prophète ﷺ à poursuivre l’ennemi après la bataille d’Uhud peuvent être résumées ainsi : il n’était pas envisageable de rester sur une défaite apparente. Pour préserver le moral des troupes, il fallait réagir immédiatement après cette deuxième phase du combat, qui avait tourné à l’avantage des idolâtres. En se positionnant à Hamrâ’ al-Asad, les musulmans démontraient à l’ensemble des tribus arabes qu’ils étaient prêts à affronter de nouveau leurs ennemis, et que ces derniers, en n’osant pas revenir sur leurs pas, révélaient en réalité leur propre crainte. Ce redressement rapide était un message fort, et psychologiquement salutaire. Par ailleurs, il fallait détourner les esprits des reproches mutuels et des débats autour des erreurs commises durant la bataille. Le moment n’était pas à la critique ni à la division. C’est seulement plus tard que le Coran analysera les comportements des compagnons à Uhud, en offrant des enseignements durables. Malgré les pertes, cette sortie permettait de tirer des leçons décisives pour l’avenir. Enfin, Médine restait vulnérable. Une attaque directe des Qurayshites n’était pas à exclure. Si les musulmans restaient inactifs, cela aurait pu être interprété comme un signe de faiblesse. La meilleure manière de défendre la cité, dans un tel contexte, était d’adopter une posture offensive. Cette attaque préventive était en réalité une défense stratégique, destinée à dissuader l’ennemi et à protéger la communauté.
- Le sacrifice de l’opinion pour l’unité du groupe
- Un Prophète ne revient pas sur une décision de combat
- L’aide des non-musulmans en temps de guerre
- Le courage des jeunes croyants face à la guerre
- Uhud : l’épreuve qui purifie la communauté
- La stratégie prophétique face aux failles humaines
- Une fierté légitime sur le champ de bataille
- Uhud : une faille humaine, un tournant décisif
- Uhud : quand la désobéissance fait vaciller la communauté
- L’amour du Prophète ﷺ, moteur du sacrifice et clé de la renaissance
- Face aux offenses, le Prophète ﷺ invoque et enseigne la crainte de Dieu
- Le Prophète ﷺ, source de courage et de martyre
- La rumeur d’Uhud : une leçon sur la mort du Prophète ﷺ
- Les règles funéraires propres aux martyrs
- Uhud : épreuve, purification et éveil spirituel
- Après la blessure, l’épreuve se transforme en triomphe par la fidélité
En principe, l’opinion de ‘Abdallah b. Ubayy est juste ; mais même s’il a raison sur le fond, sa désobéissance attire le mécontentement de Dieu et s’apparente à une transgression. L’islam accorde une grande importance à la consultation : chacun a le droit d’exprimer son point de vue. Toutefois, aucune politique cohérente ne peut être suivie si chacun attend que son propre avis soit adopté, quelles que soient les circonstances. Les véritables croyants, après avoir donné leur opinion, mettent de côté ce qu’ils pensent pour suivre les décisions de leur chef comme s’il s’agissait des leurs. Il n’existe pas de plus grand sacrifice que celui de renoncer à sa propre opinion. De la même manière qu’un édifice ne peut s’élever que si un grand nombre de briques sont enfouies dans le sol, une société forte ne peut émerger que si ses membres acceptent d’enterrer leurs préférences personnelles pour agir de manière unie, malgré les divergences. Ce sont là les fondations indispensables à la formation d’une communauté. Elles sont aussi essentielles à l’édification d’une société humaine que les briques le sont à la construction d’un bâtiment.
Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)
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Après la bataille d’Uhud, Dieu réaffirme la validité du principe de la consultation. Bien que la décision prise collectivement ait conduit à une issue difficile et que des fautes aient été commises, le recours à la délibération et le respect de l’avis majoritaire demeurent des fondements incontestables. Ce principe, quelle que soit sa mise en œuvre au fil de l’histoire, reste essentiel, constant et non négociable dans la gouvernance et la vie collective en islam.
Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)
Le Prophète ﷺ insiste sur l’importance de consulter ses compagnons avant toute décision majeure nécessitant réflexion. Mais une fois qu’il apparaît devant eux armé, prêt au combat, il n’est plus question de revenir en arrière. La situation dépasse alors le cadre de la simple concertation : elle exige une capacité de décision forte et un courage face au risque. Se rétracter après s’être préparé au combat donnerait l’image d’un chef hésitant, animé par la peur ou le doute. C’est pourquoi il déclare avec fermeté, sans se laisser influencer par leurs réactions : « Il n’est pas donné à un Prophète prêt à combattre pour sa communauté de revenir sur sa décision. »
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
À ce sujet, Muslim rapporte que le Prophète ﷺ dit à un combattant qui l’accompagnait à Badr : « Crois-tu en Dieu ? » Lorsque l’homme répondit non, le Prophète ﷺ lui dit : « Va-t’en ; je n’ai pas besoin de l’aide d’un idolâtre. » À partir de ce hadith, de nombreux savants ont conclu qu’il est interdit de solliciter l’aide de non-croyants dans un combat. Cependant, l’imam Al-Shâfi‘î distingue les cas, affirmant qu’en situation de nécessité, on peut accepter l’aide d’un non-musulman s’il est bienveillant envers les musulmans et digne de confiance. En l’absence de nécessité, il est préférable de s’en abstenir. Cette position est étayée par le fait que le Prophète ﷺ accepta l’aide de Safwân b. ‘Umayya lors de la bataille de Hunayn. Cette question relève de ce que l’on appelle la « politique législative » (al-siyâsa al-shar‘iyya).
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Concernant Samurah et Râfi‘, il s’agit de deux jeunes garçons venus supplier le Prophète ﷺ de les laisser participer au combat – et quel combat ! Un affrontement où chaque soldat semblait voué à la mort face à la supériorité écrasante des idolâtres. Certains, pourtant, interprètent cet épisode de manière intéressée, prétendant que les Arabes formaient un peuple habitué à vivre dans une culture de guerre, où même les enfants considéraient les batailles comme un phénomène banal, à peine redouté. Ce point de vue ignore délibérément la fuite de personnages comme ‘Abdallah b. Ubayy b. Salûl, qui abandonna le combat sous l’effet de la peur et du désir de préserver sa tranquillité. Il oublie aussi ceux qui, séduits par la fraîcheur, les fruits et les eaux de Médine en pleine chaleur estivale, déclinèrent l’appel du Prophète ﷺ à combattre, préférant dire aux autres : « Ne partez pas en campagne par cette chaleur. » Cette lecture élude également la défaite des idolâtres à Badr malgré leur nombre, ainsi que la panique qui les saisit après leur revers, eux qui, pourtant, étaient censés être aguerris à la guerre. Toute personne juste ne peut nier l’évidence : l’élan de ces jeunes qui s’élancent vers la mort ne s’explique que par la force d’une foi intense qui emplit leur cœur. Là où règne la foi, naissent l’amour du Prophète ﷺ, l’élan sincère et l’oubli de soi. Mais lorsque la foi décline, l’amour se dissipe, l’audace se meurt, laissant place à l’hésitation, à la paresse et au désengagement.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
La bataille débuta par le retrait d’Ibn Ubayy, un acte qui révèle une profonde légèreté face à l’avenir de l’islam, tant cette trahison survient à un moment décisif. Il s’agit là d’une hypocrisie manifeste. Dans les périodes de réussite et d’expansion d’un message, nombreux sont ceux qui se laissent attirer : certains y adhèrent avec sincérité, d’autres uniquement par intérêt. On y trouve des soutiens fidèles, mais aussi des opportunistes. Ce mélange est nuisible à toute entreprise de grande envergure, affectant la pureté de son message et son efficacité. Mais les secousses violentes jouent un rôle salutaire : elles permettent d’éliminer les éléments corrompus. La sagesse divine a voulu que cette épuration s’opère à Uhud. Dieu dit : « Dieu ne saurait laisser les croyants dans l’état [difficile] où vous vous trouvez que le temps de distinguer le bon du mauvais ; de même qu’Il ne saurait vous dévoiler le mystère » [3 : 179]. La lâcheté et le repli ont mis à nu la nature des hypocrites, qui se sont trahis aux yeux des hommes avant même d’être démasqués par la révélation. En contraste, de véritables sommets de foi se sont élevés : une foi portée à son paroxysme, éclatante dès les premières phases du combat, et encore plus vive après le retournement de situation lorsque la bataille pencha du côté des négateurs. Ceux qui tracent l’histoire avec leur sang et en redéfinissent le cours par leur courage, ce sont précisément ces hommes-là, qui ont affronté les épreuves implacables de cette guerre et, par leur fermeté, ont préservé la destinée de l’islam sur terre.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
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Une leçon essentielle se dégage de cet événement, précieuse pour les générations futures de musulmans : la nécessité d’assainir la communauté croyante de tous les éléments incrédules infiltrés en son sein. Les hypocrites cherchaient à tirer profit de l’islam, convoitant ses butins, tout en se dérobant aux sacrifices et aux épreuves qu’il exigeait.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Nous sommes ici témoins d’une vérité manifeste et d’un fait capital. Cette vérité, c’est l’extraordinaire compétence militaire dont le Prophète ﷺ fait preuve dans la direction de l’armée et la conduite des combats. Il figure parmi les plus fins stratèges, doté d’un sens aigu de la planification et des méthodes de guerre. Il ne fait aucun doute que Dieu l’a gratifié d’un génie rare dans ce domaine. Mais il est essentiel de souligner que ce génie, cette maîtrise tactique, sont entièrement mis au service de sa mission céleste, en tant que Messager chargé d’un message divin. Quant au fait important que l’on perçoit en méditant les consignes claires qu’il adresse à ses compagnons – et tout particulièrement aux archers – il est lié à la désobéissance que certains d’entre eux manifesteront plus tard. On a l’impression que le Prophète ﷺ, soit par un don prophétique, soit par une inspiration divine, pressentait ce qui allait se produire. C’est pourquoi il insiste avec force sur ses instructions, comme s’il cherchait à préparer ses compagnons à une lutte contre un ennemi intérieur : l’âme, avec ses tentations, ses désirs et sa convoitise du butin. Car toute manœuvre militaire, quel que soit son aboutissement, a sa valeur : un résultat négatif peut parfois s’avérer plus bénéfique qu’un succès apparent.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Le Prophète ﷺ, loin de blâmer cette démarche empreinte d’orgueil, déclara qu’un tel comportement, habituellement réprouvé par Dieu, devenait ici légitime, voire louable. Nous comprenons ainsi que toutes les marques de vanité ou d’arrogance, habituellement proscrites, trouvent leur exception dans le contexte de la guerre. En temps ordinaire, il serait répréhensible, voire interdit, qu’un musulman adopte une démarche ostentatoire. Mais dans le feu du combat, cette même attitude devient permise, et même valorisée. De la même manière, la décoration ostentatoire des demeures, des vases, ou l’usage de l’or et de l’argent pour des objets de luxe, relèvent d’une vanité condamnée. Cependant, lorsque ces métaux ornent les outils de guerre ou les armes, ils acquièrent une autre signification : ils deviennent le symbole de la grandeur de l’islam dans l’arène du combat et de sa suprématie face à l’ennemi. Cette fierté noble, lorsqu’elle s’exprime sur les champs de bataille, fait partie intégrante de la psychologie du combattant. Tous les musulmans doivent en saisir la portée et la nécessité.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Il arrive qu’au beau milieu d’une fête illuminée et animée, une panne soudaine plonge l’assemblée dans une obscurité totale et effrayante. C’est exactement ce qui se produisit lors de la bataille d’Uhud : un renversement brutal du cours des événements. Un moment de faiblesse humaine suffit à faire vaciller toute une armée. Un simple manquement de la part d’un groupe de combattants sema la panique et réduisit à néant les immenses sacrifices et la bravoure remarquable qui avaient permis de prendre l’avantage. Le Prophète ﷺ avait pourtant insisté avec force pour que les archers restent fermes à leur poste. Mais dans un moment d’inattention, ce conseil fut oublié. Attirés par les biens de ce bas monde, certains cédèrent à la tentation, provoquant ainsi un bouleversement aux conséquences dramatiques.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
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La douceur du Prophète ﷺ envers ses compagnons après la bataille fut décisive pour consolider leur lien avec lui. Malgré leurs erreurs, il ne fit preuve ni de dureté ni de reproche. Il les entoura au contraire de bienveillance et de compréhension. Dieu demeurait à leurs côtés, tant qu’ils restaient sincères et assumant leurs responsabilités. Leur foi ne les portait pas vers un optimisme naïf, mais vers une vigilance lucide et une rigueur accrue. La bataille d’Uhud, marquée par la blessure du Prophète ﷺ lui-même, leur rappela avec force leur humanité, faite de fragilité et de vulnérabilité.
Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)
Les conséquences de la désobéissance aux directives durant cette bataille mettent en lumière la valeur du dévouement. Une communauté qui n’est pas unie autour d’une cause commune, ou dont les membres sont dominés par l’individualisme, ne peut ni remporter une bataille ni préserver son honneur, que ce soit en temps de paix ou de guerre. C’est une vérité reconnue aussi bien par les croyants que par les athées. Lorsqu’une nation entre en guerre, toutes les divergences d’opinions, de partis ou de tendances doivent être suspendues. L’excellence des soldats ne peut se distinguer de celle du commandement : si donner les ordres exige clairvoyance, les exécuter requiert discipline et maîtrise de soi. L’obéissance dans ce domaine produit des effets collectivement bénéfiques. Ceux qui sèment la discorde sont souvent ceux à qui l’on a refusé le pouvoir qu’ils convoitaient. ‘Abdallah b. Ubayy illustre parfaitement ce profil : il fut prêt à sacrifier l’avenir de la communauté pour satisfaire ses ambitions personnelles. Quant aux archers qui n’avaient pas respecté les consignes du Prophète ﷺ, ils furent pris d’un moment d’oubli ou attirés par les biens éphémères de ce monde, et cela mena à la catastrophe. Face à l’inattendu revirement de la bataille, les musulmans furent profondément bouleversés. Dieu leur rappela qu’ils en étaient eux-mêmes la cause, et qu’Il n’avait ni failli à Sa promesse, ni été injuste envers eux : « Ayant subi un revers pour la première fois, après en avoir infligé le double à vos ennemis, vous vous dites : ‘Comment avons-nous pu mériter cette disgrâce ?’ Dis-leur : ‘Vous ne devez vous en prendre qu’à vous-mêmes !’ La puissance de Dieu n’a point de limite » [3 : 165].
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
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Tous les combattants musulmans subirent les effets néfastes de la faute commise par les archers, bien que ceux-ci ne fussent qu’un petit groupe. Les conséquences furent lourdes et touchèrent l’ensemble de la communauté, y compris le Prophète ﷺ lui-même. Telle est la loi divine dans l’univers : rien ne peut faire obstacle à Sa volonté. Même la présence de l’être le plus aimé de Dieu parmi les combattants ne suffit pas à empêcher qu’un acte de désobéissance entraîne ses effets. Cette faute limitée dans son ampleur est pourtant bien moindre que les nombreuses fautes que les musulmans commettent aujourd’hui, tant dans leur vie privée que publique. Si Dieu devait appliquer la même rigueur, aucune communauté ne subsisterait. Mais Sa miséricorde est immense : Il n’inflige pas aux hommes le châtiment qu’ils méritent, bien qu’ils s’accordent souvent à délaisser le bien et à s’enfoncer dans le mal. En méditant sur cela, se révèle la réponse à une question que beaucoup de musulmans se posent aujourd’hui : pourquoi les croyants sont-ils dans une situation de faiblesse face à des nations qui, bien qu’oppressives, sont incrédules ? La réponse se trouve dans la responsabilité collective et les lois divines qui régissent les conséquences des actes.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
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Dans la culture préislamique, la victoire se mesurait à l’abondance du butin. C’est ce réflexe ancien qui poussa les archers à quitter leur poste, attirés par les biens laissés derrière eux. À cet instant, leur culture d’origine prit le dessus sur leur élévation spirituelle. En se précipitant vers les richesses éphémères de ce monde, ils oublièrent l’appel à délaisser ces biens pour la récompense éternelle. Cette scène offre une précieuse leçon d’humilité : ces archers étaient sincères dans leur foi, mais ils furent rattrapés par les anciens repères de leur passé. L’être humain ne se libère jamais totalement de ce qu’il a été avant sa rencontre avec l’islam. Rien n’est définitivement acquis, et la vigilance reste toujours nécessaire.
Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)
Posons-nous la question suivante : d’où les compagnons du Prophète ﷺ puisaient-ils cette force extraordinaire de sacrifice ? Sans doute dans leur foi absolue en Dieu et en Son Messager ﷺ, et dans l’amour profond qu’ils lui portaient. C’est là le double moteur de leur engagement total. Tout musulman doit répondre à cette double exigence : il ne suffit pas de croire à la doctrine et à la législation de l’islam, encore faut-il que le cœur soit pénétré d’amour pour Dieu et Son Prophète ﷺ. Le Prophète ﷺ a dit : « Aucun d’entre vous n’est véritablement croyant tant qu’il ne m’aime pas plus que ses biens, ses enfants et le monde entier. » Dieu a doté l’homme de deux facultés essentielles : la raison et le cœur. La raison éclaire le chemin de la foi par le discernement ; le cœur, lui, s’attache à ce que Dieu désigne comme digne d’amour, et rejette ce qu’Il condamne. Si ce cœur ne se remplit pas d’amour pour Dieu, Son Prophète ﷺ et les croyants vertueux, il se remplira inévitablement de désirs coupables et d’attachements illicites. La foi purement doctrinale, dépourvue de cet amour, ne suffit pas à inspirer le sacrifice ou le martyre. C’est un principe fondamental que confirment l’expérience et l’observation, et sur lequel les pédagogues insistent. Jean-Jacques Rousseau disait dans Émile : « On a tant de fois prétendu fonder la vertu sur la seule raison… Mais quelle base ! » Il expliquait que l’homme ne saurait triompher de ses passions sans un moteur affectif plus fort que la simple raison. L’exemple de la prohibition de l’alcool aux États-Unis en 1933 illustre cette limite : malgré la loi, les habitudes revinrent dès que l’interdiction fut levée. Or, à Médine, lorsque l’interdiction divine du vin fut révélée, les compagnons du Prophète ﷺ — pourtant éloignés de toute culture juridique moderne — brisèrent leurs verres en s’écriant : « Ô Dieu ! Le temps de boire est révolu. » Ce qui fit toute la différence, c’est la force de l’amour qui habitait leur cœur. Cet amour, cette vénération profonde, les poussait à se jeter entre le Prophète ﷺ et la mort pour le protéger de leurs corps. La bataille d’Uhud regorge d’exemples bouleversants de ce dévouement, lorsque l’amour devient plus fort que l’instinct de survie. J’affirme que le jour où cet amour retrouvera sa place dans les cœurs des musulmans, et où il dominera leurs passions et leur égoïsme, ce jour-là, ils renaîtront en tant que communauté victorieuse, capable de surmonter tous les obstacles. Et si l’on demande comment nourrir un tel amour, la réponse tient en quelques voies simples : multiplier les prières sur le Prophète ﷺ, contempler les bienfaits de Dieu, méditer la vie et les qualités du Messager ﷺ, accomplir les rites avec recueillement et vivre exclusivement pour Dieu.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Le Prophète ﷺ finit par invoquer Dieu en faveur de ses adversaires qui l’ont fait souffrir. Les biographies du Prophète ﷺ regorgent d’événements de ce genre, qui montrent que sa vie fut un modèle parfait pour l’humanité. Elles rappellent que nous sommes, avant tout, les serviteurs de Dieu – et que nous le demeurerons en toute circonstance. En tant qu’humbles adorateurs du Seigneur, nous devons constamment vivre dans la crainte révérencielle de Dieu et dans la conscience de l’au-delà. Tout dans l’univers est un rappel du Créateur. Chaque événement doit être perçu comme l’expression de la volonté divine, chaque chose comme un signe de Dieu. Dans toutes les affaires de ce monde, nous devons garder à l’esprit que tout retourne à Lui. La peur de l’Enfer doit nous inspirer une humilité sincère parmi nos semblables, tandis que le désir du Paradis nous pousse à saisir le véritable sens de cette vie terrestre. Notre conscience de la grandeur de Dieu doit être si profonde que toute volonté d’afficher notre propre grandeur devient dérisoire. Ni les critiques ne doivent nous déstabiliser, ni les louanges nous enorgueillir. Tel est l’idéal humain que Dieu nous a enseigné à travers la conduite exemplaire de Son Prophète ﷺ.
Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)
‘Amr b. al-Jamûh se bat auprès du Prophète ﷺ jusqu’à tomber en martyr. Telle est l’image de ces cœurs vaillants, habités par la foi, contre lesquels la négation (kufr) est venue se briser, tant au début qu’à la fin de la bataille. Déconcertée, elle ne récolta rien au commencement du combat, et ne tira aucun profit réel de la seconde phase, pourtant à son avantage apparent. Cette forme d’héroïsme demeure enracinée sous les fondations mêmes de l’histoire de l’islam jusqu’à aujourd’hui. L’islam ne pourra se relever et se libérer de l’oppression qu’à travers cette énergie latente, comprimée dans les cœurs des vertueux et des martyrs. Et d’où vient cette inspiration, ce rayonnement, cette résolution inébranlable ? Elle vient du Prophète ﷺ. C’est lui qui forma cette génération d’exception. C’est dans son cœur vivant, empli d’amour pour Dieu, que ces âmes puisèrent leur dévouement, leur élévation et leur préférence pour ce qui est auprès de Dieu.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Que faut-il tirer de cette fausse rumeur annonçant la mort du Prophète ﷺ ? Elle révèle l’attachement profond des musulmans au Messager de Dieu ﷺ, dont la seule présence parmi eux leur insufflait force et cohésion. Ils ne concevaient pas de vivre sans lui, ni même d’imaginer sa disparition. Dans leurs cœurs, l’idée de sa mort n’existait pas. Il était évident que l’annonce de sa disparition risquait d’ébranler à la fois leur foi et leur capacité à se battre. Il fut donc sage que cette rumeur circule comme une leçon d’endurance, au milieu d’autres épreuves adressées aux soldats, afin de les éveiller à une vérité inévitable, à laquelle ils devaient déjà apprendre à se préparer : celle de la mort du Prophète ﷺ. Ainsi, si un jour ils venaient à constater son absence, ils ne reculeraient pas. C’est pour préparer les croyants à affronter cette épreuve que Dieu révéla, à l’occasion de l’égarement causé par cette rumeur, ce verset lumineux : « Muhammad n’est qu’un Prophète parmi tant d’autres qui sont passés avant lui. Seriez-vous hommes à abandonner le combat, s’il venait à mourir ou à être tué ? Ceux qui abandonnent le combat ne nuisent en rien à Dieu. Mais Dieu saura récompenser ceux qui sont reconnaissants » [3 : 144]. Cette leçon produisit ses fruits le jour où le Prophète ﷺ rejoignit réellement son Seigneur. Car la rumeur d’Uhud et le verset révélé à cette occasion avaient éveillé les cœurs à cette réalité et les avaient préparés à l’affronter. Les compagnons firent leurs adieux au Prophète ﷺ, le cœur accablé de tristesse, mais ils prirent aussitôt en main l’immense mission qu’il leur avait confiée : celle de transmettre l’islam et de lutter dans la voie de Dieu. Pleins de certitude dans leur foi, confiants dans leur force et dans le soutien divin, ils poursuivirent le chemin sans faiblir.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
À ce sujet, les savants musulmans déduisent qu’il ne faut ni laver le corps du martyr tombé lors du jihâd ni prier sur lui, mais l’enterrer tel quel, enveloppé de son sang. L’imam Al-Shâfi‘î affirme que plusieurs hadiths concordants indiquent l’interdiction de prier sur les dépouilles des martyrs. Quant à ce qui est rapporté selon quoi le Prophète ﷺ aurait prié sur les martyrs par groupes de dix, répétant la prière sur la dépouille de Hamza au point de le faire soixante-dix fois, cela est infondé et sans aucune base authentique. Les savants ont également déduit qu’il est permis, en cas de nécessité, d’enterrer deux martyrs dans une même fosse, bien qu’il faille s’en abstenir si cela n’est pas indispensable.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Les versets du Coran révélés à la suite des événements d’Uhud ont un ton moins accablant à l’égard des musulmans que ceux révélés après Badr. Il est en effet plus rigoureux de demander des comptes aux victorieux qu’à ceux que la défaite a déjà éprouvés. À propos de Badr, Dieu dit : « Vous aspirez aux biens éphémères de ce monde, quand Dieu vous convie à la vie future ! Dieu est Puissant et Sage. Et n’eût été une prescription déjà décrétée par Dieu, un châtiment terrible vous aurait été déjà infligé pour ce que vous avez pris » (8 : 67 et 68). Mais concernant Uhud, Dieu dit : « Certains d’entre vous désirent les biens de ce monde, pendant que d’autres aspirent à la vie future. Aussi Dieu, pour vous mettre à l’épreuve, vous fit-il reculer devant vos ennemis. Mais il vous a ensuite pardonné, car Il est Plein de sollicitude pour les fidèles » (3 : 152). L’amertume de la défaite et la sanction immédiate étaient déjà en soi une leçon puissante, rappelant aux fautifs la gravité de leur erreur. Les versets du Coran mêlaient ainsi reproche subtil, enseignement utile et purification des croyants. Il s’agissait d’éviter que la défaite ne se transforme en affliction paralysante ou en désespoir destructeur. Dieu dit : « Que de peuples ont connu avant vous les mêmes vicissitudes ! Parcourez donc la Terre et voyez quelle fut la fin de ceux qui criaient au mensonge. Ceci est un avertissement adressé aux hommes. Mais c’est aussi un guide et une exhortation pour ceux qui craignent Dieu. Ne vous découragez pas ! Et vous aurez bientôt la victoire, si vous avez la foi » (3 : 137 à 139). La révélation poursuivit alors son œuvre d’éducation, rappelant aux croyants les vérités qu’ils ignoraient ou qu’ils avaient oubliées, aussi bien dans les lois religieuses que dans les réalités de la vie. Quel que soit le degré de foi d’un croyant, il ne doit jamais s’enorgueillir ni penser qu’il domine les lois de l’univers. La vigilance et la constance sont les seules provisions du croyant pour cheminer vers ses objectifs. Le jour où un musulman s’imaginera que les honneurs de ce monde et de l’autre lui sont acquis sans efforts ni sacrifices, ce sera pour lui le début de la ruine. Dieu dit : « Et si vous avez subi un revers douloureux, sachez que vos ennemis ont déjà connu un revers semblable. C’est ainsi que Nous faisons alterner les jours fastes et les jours néfastes parmi les hommes, afin que Dieu reconnaisse les vrais croyants et élise parmi vous des martyrs, car Dieu n’aime point les injustes » (3 : 140). Et Il dit aussi : « Pensez-vous entrer au Paradis sans que Dieu ait jamais mis à l’épreuve la sincérité et l’endurance de ceux d’entre vous qui ont combattu pour Lui ? » (3 : 142). Les gens clairvoyants savent qu’on n’obtient pas une marchandise précieuse pour un prix dérisoire. Ils sont prêts à tous les sacrifices. Mais la détermination dont on fait preuve en temps de paix ne doit pas faire défaut dans l’épreuve ! En temps de sécurité, tout paraît simple, ce qui peut entraîner les âmes dans l’illusion et l’imprudence. C’est pourquoi Dieu reprocha à ceux qui désiraient le martyre avant de l’avoir vu, puis qui le fuirent lorsqu’il se présenta : « Vous souhaitiez tant la mort avant de la rencontrer. Et vous l’avez bien vue, de vos propres yeux » (3 : 143). La réprimande divine s’adressait aussi à ceux qui, ébranlés par la rumeur de la mort du Prophète ﷺ, perdirent leur résolution. Mais les véritables croyants se meuvent selon des principes, non selon la personne. Même si le Prophète ﷺ venait à être tué en défendant la religion de Dieu, ses compagnons devaient rester fermes et suivre son exemple sans faiblir. Le rôle du Prophète ﷺ était d’éclairer les esprits et les consciences. S’il venait à disparaître, les croyants ne devaient pas replonger dans l’obscurité qu’il avait dissipée. Il avait rassemblé les gens autour de lui non pas en tant que simple homme, mais en tant que Messager et serviteur de Dieu. Ceux qui s’attachaient à lui le faisaient en tant que guide vers Dieu. Et si le serviteur meurt, le lien avec le Vivant, l’Éternel, demeure. Dieu dit : « Muhammad n’est qu’un Prophète parmi tant d’autres qui sont passés avant lui. Seriez-vous hommes à abandonner le combat, s’il venait à mourir ou à être tué ? Ceux qui abandonnent le combat ne nuisent en rien à Dieu. Mais Dieu saura récompenser ceux qui sont reconnaissants » (3 : 144). Le Coran continua à mettre en lumière les leçons à tirer de cette épreuve, afin de protéger les croyants des malheurs à venir. Il dévoila également la nature des défaillances humaines qui avaient surgi, et mit au jour l’existence d’hypocrites infiltrés dans les rangs des croyants. Ainsi, si la bataille de Badr avait pour fruit la victoire sur les négateurs, celle d’Uhud permit de démasquer les hypocrites. Car, comme le dit le proverbe : à quelque chose malheur est bon.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Si l’on médite sur le fait que le Prophète ﷺ et ses compagnons se lancèrent à la poursuite des polythéistes (jusqu’à Hamrâ’ al-Asad) dès leur retour à Médine, on comprend alors toute la portée de la bataille d’Uhud. Ses enseignements, positifs comme négatifs, se révèlent avec clarté. Cette bataille nous enseigne que la victoire ne s’obtient qu’à travers la patience, l’obéissance à un chef sincère et la recherche exclusive de l’agrément divin. À peine le Prophète ﷺ avait-il proclamé la volonté de poursuivre l’ennemi, que les compagnons qui avaient combattu la veille, épuisés et blessés, accoururent sans attendre, sans même prendre le temps de panser leurs plaies ou de se reposer. Ils répondirent sans hésiter à l’appel du Messager de Dieu ﷺ, prêts à reprendre la route pour affronter ceux-là mêmes qui, la veille, les avaient vaincus. Ils n’avaient en vue ni butin ni avantage matériel, mais uniquement la victoire ou le martyre pour la cause de Dieu. Leurs corps endoloris, encore marqués par le sang et les souffrances, les portaient vers cette expédition, avec pour seule force leur foi. Et quels furent les résultats ? Les polythéistes, grisés par leur victoire, ne purent en tirer aucun avantage supplémentaire. Non seulement ils ne parvinrent pas à achever leur triomphe, mais ils battirent en retraite, pris de panique. Quant aux musulmans, bien que physiquement affaiblis, ils remportèrent par cette poursuite la véritable victoire. Quelle en fut la cause ? Dieu leur accorda un miracle, venant clore une leçon spirituelle profonde. Il sema la frayeur dans les cœurs de l’ennemi. L’un des polythéistes, ayant aperçu de loin les musulmans approcher, s’imagina que Muhammad ﷺ et ses compagnons arrivaient avec une puissance irrésistible, et il fit part de sa terreur. Les troupes polythéistes, qui s’apprêtaient à attaquer Médine, prirent alors la fuite vers La Mecque. Comment expliquer une telle peur soudaine chez ceux-là mêmes qui venaient de remporter la victoire ? C’est que tout dépend de la volonté divine. Dieu voulut faire de la bataille d’Uhud une leçon vivante et complète pour les musulmans : une leçon de foi, de sacrifice et de lucidité face aux conséquences de la désobéissance. Une épreuve qui combinait avertissement et bénédiction. Nous concluons cette méditation sur le sens de la bataille d’Uhud avec ces nobles versets : « Et ils se réjouissent des bienfaits et de la grâce de Dieu, sachant que Dieu ne frustre jamais de leur récompense les croyants qui ont répondu à l’appel de Dieu et du Prophète, malgré les blessures qu’ils avaient reçues. À ceux d’entre eux dont la conduite a été exemplaire et dont la foi a été inébranlable est réservée une magnifique récompense. Ce sont ceux-là qui, lorsqu’on est venu leur dire : ‘Vos adversaires réunissent leurs forces pour vous attaquer, soyez vigilants !’, ont vu leur foi se décupler et se sont écriés : ‘Dieu Seul nous suffit. N’est-Il pas le Meilleur des protecteurs ?’ Et comblés des bienfaits du Seigneur et de Sa grâce, ils revinrent chez eux, sans avoir éprouvé le moindre mal. Ils ne recherchaient en fait que l’agrément du Seigneur dont la grâce n’a point de limite » (3 : 171 à 174).





