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PARTIE 34 : LE SIÈGE CONTRE LES BANÛ QAYNUQÂ’ (L’AN 2)

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Bien qu’un pacte ait été conclu entre les musulmans et les juifs de Médine, ces derniers ne se considèrent pas réellement engagés par cet accord officiel établi avec le Prophète . Pour la plupart, ils espèrent que les Qurayshites infligeront une défaite aux musulmans. Ils supportent de moins en moins de voir le Messager de Dieu gouverner les Ansâr, et leur attitude devient de plus en plus provocatrice. La Révélation met d’ailleurs les croyants en garde contre leurs intentions : « Ô vous qui croyez ! Ne prenez pas de confidents en dehors de votre communauté, qui feraient tout pour vous corrompre, car rien ne leur ferait plus plaisir que de vous voir en difficulté. La haine qu’ils vous portent perce déjà dans leurs propos. Que dire alors de celle qu’ils cachent dans leurs cœurs ? Vous voilà donc suffisamment avertis ! À vous d’en juger ! » [3 : 118]. Parmi les tribus juives, ce sont les Banû Qaynuqâ‘ qui se montrent les plus hostiles à l’islam au début de la période médinoise. Spécialisés dans l’orfèvrerie, la forge et la fabrication d’ustensiles, ils affichent une hostilité croissante. Ils bousculent les musulmans, menacent leurs femmes, et provoquent des troubles répétés. Devant la gravité de la situation, le Prophète les convoque pour les mettre en garde : « Ô assemblée des juifs, croyez en Dieu avant que ne vous frappe ce qui a frappé les Qurayshites [à Badr]. » Ils lui répondent avec arrogance : « Ô Muhammad ! Ne te crois pas puissant pour avoir vaincu quelques Qurayshites sans expérience du combat. Si tu devais nous affronter, tu verrais ce qu’est une vraie armée. » Cette déclaration sonne comme un défi ouvert. Le Prophète appelle alors à la patience et à la retenue, mais un événement va précipiter les choses.

Selon Ibn Hishâm, un orfèvre des Banû Qaynuqâ‘ attache discrètement le bas du vêtement d’une femme musulmane à son dos (à son siège selon une version) alors qu’elle refuse de dévoiler son visage, si bien que ses parties intimes se découvrent lorsqu’elle se lève de son banc. L’incident a lieu dans le marché des Banû Qaynuqâ‘. Les juifs présents rient, sans venir à son secours. Un musulman, témoin de la scène, tue l’orfèvre sur-le-champ. En réponse, les Banû Qaynuqâ‘ tuent le musulman, rompant ainsi le pacte qui les liait au Prophète . Selon le pacte, ils auraient dû remettre l’assassin musulman au Prophète afin qu’il soit jugé, puisque le conflit opposait un juif à un musulman. Après cet acte, les Banû Qaynuqâ‘ se retranchent dans leur forteresse, attendant l’arrivée de l’armée musulmane, tout en espérant que les notables de Médine viendraient leur prêter main-forte contre le Prophète .

Face à cet acte grave, le Prophète mobilise les musulmans et se dirige vers leurs fortins. Les Banû Qaynuqâ‘ sollicitent leurs alliés des Khazraj, notamment Ibn Ubayy et ‘Ubâda b. Sâmit, mais aucun n’ose s’opposer au Prophète . L’assaut a lieu en l’an deux de l’hégire, au mois de Shawwâl. Après quinze jours de siège, les Banû Qaynuqâ‘ se rendent. Soumis avec leurs femmes, leurs enfants et leurs biens, le Prophète ordonne qu’on leur lie les mains. C’est alors qu’Ibn Ubayy, dans son hypocrisie habituelle, intervient avec insistance : « Ô Muhammad ! Sois clément envers mes alliés ! » Devant le silence du Prophète , il réitère sa demande, va jusqu’à saisir son armure. Le Prophète lui dit, le visage marqué par la colère : « Lâche-moi. Malheur à toi ! Lâche-moi ! » Mais Ibn Ubayy insiste : « Par Dieu, je ne te lâcherai pas tant que tu n’auras pas épargné mes alliés : 400 hommes sans armure, et 300 cuirassés qui m’ont toujours protégé… et tu voudrais les exterminer en un seul matin ? Je redoute les conséquences. » Le Prophète finit par les libérer, à la condition qu’ils quittent Médine sans jamais y revenir. Leurs biens sont confisqués, et ils s’exilent vers le nord-ouest, à la frontière de la Syrie. C’est aussi à cette époque que le Prophète célèbre plusieurs mariages. Il donne sa fille Umm Kulthûm en mariage à ‘Uthmân b. ‘Affân, récemment veuf, puis marie sa fille Fâtima à son cousin ‘Alî. Quant à lui , il épouse Hafsa, la fille de ‘Umar b. al-Khattâb.

Cette attitude des juifs de Médine mérite réflexion. Le conflit qui les oppose aux musulmans est-il d’ordre politique plutôt que religieux ? Vise-t-il le monopole du pouvoir dans la presqu’île d’Arabie ? Comprendre les sentiments et les profondeurs de l’âme permet souvent d’expliquer des situations ou des comportements qui, en surface, paraissent incompréhensibles. Dès la Mecque, les musulmans penchent du côté des chrétiens dans leur guerre contre les Mazdéens, et la défaite des Byzantins face aux Perses les affecte profondément. Chrétiens et musulmans partagent des Écritures qui affirment l’unicité de Dieu, bien que ce principe soit affaibli chez les chrétiens par certaines légendes. Ils ne sont pas adorateurs du feu, et leur opposition à l’idolâtrie rejoint la fidélité des musulmans à l’islam. Les polythéistes de La Mecque, eux, restent cohérents avec leur système de croyance en se réjouissant de la victoire perse, qu’ils interprètent comme un triomphe de l’idolâtrie sur les religions monothéistes.

Mais pourquoi les juifs de Médine, pourtant monothéistes, réagissent-ils avec colère à la victoire de l’islam sur les idolâtres ? Pourquoi pleurent-ils leurs morts et cherchent-ils à faire pencher la balance en faveur de l’idolâtrie arabe ? Une seule explication semble plausible : leur opposition ne relève pas de la foi telle que transmise dans le livre révélé, la Torah, mais découle de leurs passions et de leur orgueil. C’est pour cela que le Coran remet en cause la sincérité de leur foi : « Et, quand on leur dit de croire à ce que Dieu a révélé, ils répliquent : ‘Nous croyons uniquement à ce qui nous a été révélé’, et ils rejettent les révélations postérieures qui pourtant confirment, en toute vérité, les révélations antérieures. Demande-leur alors : ‘Pourquoi donc faisiez-vous périr auparavant les prophètes de Dieu, si vous étiez des croyants sincères ?’ Déjà Moïse s’était adressé à vous avec des preuves évidentes ; mais, pendant son absence, vous avez adopté comme idole le veau [d’or]. Vous êtes vraiment des créatures injustes ! » [2 : 91 et 92]. Il semble que les groupes juifs de la péninsule arabique qui coexistent avec les Arabes à cette époque ne soient, en réalité, que des bandes de mercenaires dissimulant leurs ambitions économiques derrière le masque de la religion. Dès lors que leurs intérêts sont menacés, leur incroyance latente resurgit, s’étendant même aux prophètes. Ils poursuivent leurs intrigues contre l’islam, au point qu’il devient nécessaire de mettre fin à leurs complots en les éloignant pour libérer la société de leur nuisance.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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Il serait naïf de penser que l’incident de la femme agressée dans le marché des Banû Qaynuqâ‘ constitue l’unique raison de l’expédition contre les membres de leur tribu. Le Prophète a de nombreux griefs à leur encontre, car les juifs des Banû Qaynuqâ‘ mènent une campagne continue contre lui et contre l’islam. Depuis son arrivée à Médine, ils s’opposent aux émigrés et aux musulmans médinois, aussi bien par leurs paroles que par leurs actes. Plus cultivés que les autres tribus juives de la ville — étant des artisans bourgeois plutôt que des paysans — ce sont eux qui prennent en charge l’attaque idéologique contre l’islam. Leur propagande repose sur la calomnie, sur la provocation des Médinois contre les émigrés, et sur la réactivation du vieux conflit entre les Aws et les Khazrajs. Il est donc naturel que le Prophète réagisse à leurs agressions répétées. Lorsque l’affaire de la croyante agressée dans le marché éclate, suivie de l’assassinat d’un musulman qui tente de la défendre, cette provocation devient l’occasion concrète d’intervenir. Le Prophète décide alors d’agir pour mettre fin à leur hostilité et à leurs manœuvres qui menacent directement l’islam. À mes yeux, les critiques émises par certains orientalistes à l’égard de la manière dont le Prophète traite ce conflit sont absurdes et traduisent, une fois encore, leur aveuglement.

‘Abdurrahman Badawi (Défense de la vie du Prophète Muhammad contre ses détracteurs)

Le choix du Prophète d’épouser la fille de ‘Umar après s’être marié avec celle d’Abû Bakr, tout comme le mariage de sa fille Fâtima avec ‘Alî, puis celui de sa fille Umm Kulthûm avec ‘Uthmân après la mort de sa première épouse Ruqayya, montre à quel point il tient à renforcer ses liens avec les quatre hommes qui se distinguent par leur vaillance et leur sacrifice pour l’islam dans ses moments les plus décisifs, et grâce auxquels Dieu le fait sortir indemne des épreuves.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

Cet épisode montre que le voile imposé à la femme par l’islam couvre non seulement son corps, mais aussi son visage. Autrement, la femme dont il est ici question ne se promènerait pas le visage couvert, et si ce voile n’était pas exigé par sa religion, les juifs des Banû Qaynuqâ‘ n’auraient pas été tentés de commettre un tel acte. Leur but est uniquement de narguer sa sensibilité religieuse, visible à travers son apparence. Certains pourraient objecter que cette scène, rapportée uniquement par Ibn Hishâm, reste incertaine, et ne peut donc servir de fondement à une telle conclusion. Pourtant, de nombreux hadiths authentiques viennent confirmer le bien-fondé de cette lecture. Al-Bukhârî rapporte de ‘Â’isha des propos concernant les vêtements que la femme doit porter pendant l’état de sacralisation du pèlerinage : « La femme ne se voile pas le visage et ne porte pas de vêtement teint au safran ou au mémécyle ». Dans le « Muwatta’ », Mâlik rapporte également, d’après Nâfi‘, ces paroles de ‘Abdallâh b. ‘Umar : « La femme en pèlerinage ne se voile pas et ne porte pas de gants ». Pourquoi interdire à la femme de se voiler durant le pèlerinage, et uniquement à elle, si ce n’est parce qu’elle est normalement voilée, visage compris ? La règle impose qu’elle enlève son voile uniquement pour les rites du pèlerinage. Ces éléments prouvent que la femme doit couvrir son visage et l’ensemble de son corps en présence d’hommes étrangers.

Quant aux textes qui interdisent aux hommes de regarder les femmes, ils sont tout aussi explicites. Ahmad, Abû Dâwûd et al-Tirmidhî rapportent d’après Barîra que le Prophète dit à ‘Alî : « Ô ‘Alî, ne fais pas suivre un premier regard par un autre. Le premier est permis, le second est interdit ». Ces hadiths montrent donc clairement une double interdiction : celle pour la femme de se découvrir le visage devant les hommes étrangers, et celle pour l’homme de regarder ce qui doit être voilé. Cela suffit à prouver qu’il est indécent de découvrir le visage d’une femme en présence d’étrangers, sauf cas particuliers liés aux soins médicaux, à l’enseignement ou à un témoignage. Parmi les imams des écoles juridiques, certains jugent que le visage et les mains ne font pas partie des parties intimes à couvrir, en se fondant sur les hadiths précédents qu’ils considèrent comme recommandation et non obligation. Toutefois, tous s’accordent sur l’interdiction de regarder une femme avec désir et sur la nécessité pour elle de couvrir son visage quand la débauche se propage et que les regards ne sont plus innocents. Si l’on observe la situation actuelle des musulmans, la diffusion de l’indécence, le relâchement de l’éducation et des mœurs, il devient clair qu’il n’est pas admissible que la femme découvre son visage. Cette dégradation appelle des mesures préventives renforcées, en attendant que la communauté musulmane dépasse cette phase critique et retrouve une maîtrise de ses valeurs.

En résumé, se montrer trop accommodant sur la question de la moralité conduit inévitablement à un relâchement total et à l’oubli des obligations religieuses, sauf si un courant sain émerge pour imposer une ligne de conduite conforme à l’éthique islamique. Il est étonnant de voir certains réclamer l’adaptation des règles aux époques uniquement dans le but d’alléger les exigences morales, tout en négligeant cette même règle quand la situation impose au contraire de les renforcer. Or, selon nous, aucune circonstance n’exige autant l’adaptation des règles religieuses que celle de notre époque, où la nécessité de couvrir le visage de la femme s’impose avec plus d’insistance, compte tenu de l’ampleur du relâchement moral. Ce renforcement est provisoire, en attendant que Dieu accorde aux musulmans les moyens de bâtir la société qu’ils espèrent.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Bien qu’Ibn Ubayy ne soit pas croyant dans son for intérieur, le Prophète le traite comme un musulman. Il ne lui retire pas sa protection, ne le considère pas comme un polythéiste, un apostat ou un faux croyant, et répond même à sa demande insistante. Cela montre, comme l’affirment la plupart des savants, que les musulmans doivent traiter les hypocrites de la même manière que leurs coreligionnaires, même lorsque leur hypocrisie est manifeste. La raison en est que la loi musulmane comporte deux facettes : l’une s’applique entre les musulmans dans leur vie sociale et relève de l’autorité du calife ou du chef d’État, tandis que l’autre est du ressort exclusif de Dieu et concerne l’au-delà. Le premier type de lois repose sur des principes concrets et judiciaires, clairement définis et non soumis aux émotions ni aux interprétations subjectives. Le second type de lois, en revanche, relève du jugement de Dieu Seul. Pour éclairer cette distinction, on peut citer cette parole du Prophète rapportée par al-Bukhârî et Muslim : « Vous me présentez vos litiges, et il se peut que l’un de vous soit plus habile à exposer ses arguments que l’autre ; si je donne à l’un ce qui ne lui revient pas, qu’il sache que ce n’est que du feu que je lui donne. » Cette règle a pour but de garantir la justice entre les hommes, car les gouvernants pourraient être tentés d’utiliser des raisonnements subjectifs pour trahir les droits des gens. Conformément à ce principe, le Prophète , bien qu’informé par Dieu des intentions secrètes des hypocrites, les traite comme tous les autres musulmans, sans leur retirer leurs droits. Les musulmans, toutefois, restent vigilants à l’égard des hypocrites et observent attentivement leur comportement : c’est un devoir permanent.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Si l’on considère les conclusions législatives tirées de cet événement, telles qu’exprimées dans les versets coraniques qui le commentent, on comprend qu’un musulman ne doit jamais s’allier à un non-musulman [hostile], c’est-à-dire établir avec lui un lien de compagnonnage fondé sur le partage du pouvoir ou l’entraide. Cette règle de l’islam fait l’unanimité parmi les musulmans, tant les versets coraniques la stipulent clairement et les hadiths l’évoquent à plusieurs reprises. Une seule exception est admise : lorsque les musulmans, en situation de faiblesse, se voient contraints de se placer sous une autorité non-musulmane. Dieu autorise cette exception dans de telles circonstances. Il dit : « Que les croyants ne prennent pas, à la place des fidèles, les négateurs pour alliés ! Quiconque le fera aura rompu toute alliance avec Dieu, à moins d’y être contraint par un péril à redouter. Dieu vous met en garde contre Sa colère, car c’est vers Lui que tout fera retour » [3 : 28].

Il est cependant essentiel de ne pas confondre cette interdiction avec un appel à la haine. L’Islam interdit de haïr qui que ce soit. Il convient de distinguer la colère suscitée par la désobéissance à Dieu, fondée sur une aversion pour le péché, et la haine personnelle, indépendante des actes. La première est permise, voire exigée, tandis que la seconde est interdite. Cette colère naît de la compassion que le croyant ressent pour celui qui s’égare. Il espère pour lui ce qu’il souhaite pour lui-même : le salut au jour de la résurrection et le bonheur éternel. Sa sévérité ne vient pas d’un rejet, mais d’un attachement sincère à son bien. Ce principe n’exclut pas la rigueur, lorsque celle-ci est nécessaire à la réforme. Comme l’exprime le poète : « Il s’est montré sévère afin qu’ils s’en abstiennent, car celui qui fait miséricorde à un autre doit parfois le traiter avec sévérité. » Par ailleurs, l’interdiction de l’alliance avec les non-musulmans n’empêche ni la clémence, lorsque la justice l’exige, ni le respect des traités conclus. La justice reste une exigence fondamentale qui ne doit être compromise ni par la colère ni par l’aversion. Dieu dit : « Que l’aversion que vous ressentez pour certaines personnes ne vous incite pas à commettre des injustices ! Soyez équitables, vous n’en serez que plus proches de la piété ! » [5 : 8]. L’essentiel est que les musulmans constituent une communauté distincte et soudée. L’alliance et la fraternité se développent uniquement entre eux. Quant à leurs relations avec les autres, elles doivent être fondées sur la justice, la bienveillance et l’appel à un comportement droit.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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