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PARTIE 33 : LE TRAITEMENT DES PRISONNIERS DE BADR

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Le bilan de la bataille s’élève à environ soixante-dix morts parmi les idolâtres et quatorze martyrs du côté des musulmans. En plus des tués, soixante-dix polythéistes sont faits prisonniers par les croyants. Les corps des Mecquois tombés sur le champ de bataille ne sont ni mutilés ni abandonnés à l’air libre. Ils sont enterrés dans une fosse distincte de celle des musulmans. Après avoir fait rassembler les cadavres des combattants de Quraysh, le Prophète se tient devant eux et leur adresse la parole : « Avez-vous trouvé véridique ce que votre Seigneur vous avait promis ? » En l’entendant parler à ces morts, ‘Umar b. al-Khattâb s’étonne : « Ô Messager de Dieu , comment peuvent-ils t’entendre ? » Le Prophète lui répond alors : « Ô ‘Umar, ils ne sont pas moins capables de m’entendre que toi. » Une fois les morts enterrés, les musulmans doivent faire face à une situation nouvelle : la gestion des prisonniers. C’est la première fois, depuis le début de la mission prophétique, qu’ils se retrouvent confrontés à cette question.

Le traitement des prisonniers

Le Prophète répartit les prisonniers entre les musulmans et ordonne qu’ils soient bien traités. Ceux qui n’ont pas de vêtements en reçoivent, et les compagnons du Prophète prennent ses recommandations très à cœur : certains vont jusqu’à donner leur pain à leurs prisonniers, se contentant eux-mêmes de quelques dattes. À ce moment-là, aucune révélation divine ne prescrit encore de directive précise concernant le sort des captifs. Le Prophète consulte donc ses compagnons, comme à son habitude en cas de décision délicate. Abû Bakr propose d’exiger une rançon : cela permettrait à la fois de renforcer les ressources des musulmans et, peut-être, de toucher le cœur de certains captifs en leur faisant côtoyer la communauté croyante. Ce contact pourrait les amener à embrasser l’islam. ‘Umar, quant à lui, conseille l’exécution des prisonniers. Il redoute qu’ils ne reprennent les armes contre les musulmans à l’avenir. Pour lui, seule leur élimination permettrait de garantir une paix durable et de mettre fin à l’hostilité et à la propagande mecquoise. Après avoir écouté ses deux compagnons, le Prophète retient l’avis d’Abû Bakr. Il décide de fixer une rançon pour chaque captif, allant de mille à quatre mille dirhams selon les ressources de chacun. Ceux qui n’ont pas les moyens financiers d’acheter leur liberté peuvent enseigner la lecture et l’écriture à dix enfants musulmans. Cette initiative permet non seulement de libérer les captifs sans rançon, mais aussi de combattre l’illettrisme au sein de la jeune communauté. Certains cas particuliers reçoivent un traitement plus clément. Ainsi, ‘Amr b. ‘Abdallah, pauvre et père de nombreux enfants, implore le Prophète en ces termes : « Ô Messager de Dieu , tu sais que je suis démuni, père de nombreux enfants et sans ressources. Sois clément envers moi. » Le Prophète accepte de le libérer, à la seule condition qu’il ne prenne plus jamais les armes contre les musulmans.

À l’origine, les croyants quittent Médine avec l’intention d’intercepter la caravane d’Abû Sufyân. Mais au final, ils remportent une victoire militaire inattendue, capturent des prisonniers, obtiennent un butin, et surtout, voient périr les figures les plus hostiles de la Mecque. Ils espèrent tomber sur la caravane, mais Dieu veut mettre un terme à la tyrannie. Le sort des captifs devient alors une question majeure : que veut Dieu en réalité ? Faut-il penser stratégie économique ou se protéger en châtiant les injustes ? Le Prophète et Abû Bakr optent pour l’affaiblissement économique de la Mecque et le renforcement des rangs musulmans. ‘Umar, lui, privilégie la dissuasion absolue. Une fois la décision prise, Dieu révèle ce verset : « Il ne sied pas à un prophète de faire des captifs tant qu’il n’a pas réduit les infidèles à l’impuissance. Vous aspirez aux biens éphémères de ce monde, quant Dieu vous convie à la vie future ! Dieu est Puissant et Sage » [8 : 67]. Par ce verset, Dieu adresse un reproche aux croyants : ils ont baissé les armes trop tôt, avant que l’ennemi ne soit totalement vaincu. Il leur rappelle que les intérêts matériels ne doivent jamais prendre le pas sur la mission spirituelle. Ainsi, l’avis de ‘Umar apparaît comme étant plus en accord avec la volonté divine que celui d’Abû Bakr. Mais face à la situation déjà engagée, Dieu révéla ce verset : « Ensuite, libérez gracieusement les prisonniers ou contre rançon quand la guerre aura pris fin » [47 : 4]. On constate alors que deux voies s’ouvrent : la libération gratuite ou contre rançon — mais en aucun cas la réduction en esclavage des prisonniers.

La libération des captifs

Parmi les captifs figure Suhayl b. ‘Amr, l’un des orateurs les plus éloquents de La Mecque. Il s’est souvent distingué par ses discours virulents contre le Prophète et l’islam. ‘Umar propose de ne pas accepter de rançon dans son cas. Il dit : « Ô Envoyé de Dieu ! Laisse-moi lui arracher ses deux dents de devant et lui trancher la langue, pour qu’il ne puisse plus jamais parler contre toi. » Le Prophète s’y oppose fermement et explique à ‘Umar qu’il craint que Dieu ne le punisse de la même manière au Jour du Jugement, malgré son statut de Prophète. Dans le même groupe de captifs, se trouve également ‘Amr, le fils d’Abû Sufyân. Certains conseillent à Abû Sufyân de payer sa rançon, mais il refuse catégoriquement. Il déclare : « Dois-je subir une double perte : celle de mon sang et celle de mon argent ? Ils ont tué Handhala, dois-je maintenant racheter ‘Amr ? Qu’ils le gardent aussi longtemps qu’ils veulent ! » Pendant que ‘Amr est détenu à Médine, un croyant du nom de Sa‘d b. Nu‘mân se rend à la Mecque pour accomplir discrètement le pèlerinage. Abû Sufyân le fait capturer en guise de représailles. Le Prophète est alors contraint de libérer ‘Amr en échange de Sa‘d.

Un des captifs les plus connus est Abû al-‘Âs, le gendre du Prophète et époux de sa fille Zaynab. Lorsque la révélation débute, les deux fils d’Abû Lahab répudient Ruqayya et Umm Kalthûm, filles du Prophète , sous pression de leurs familles. Abû al-‘Âs, lui, reste fidèle à Zaynab, bien qu’il ne partage pas sa foi. Lors de la bataille de Badr, Zaynab vit toujours à la Mecque. Comme les autres Mecquois, elle envoie une rançon pour libérer son mari, accompagnée d’un collier que sa mère Khadîja lui avait offert le jour de son mariage. En voyant ce collier, le Prophète dit aux musulmans : « Si vous le jugez bon, libérez pour elle son captif et rendez-lui son bien. » Les compagnons acceptent sans hésiter et libèrent Abû al-‘Âs, à condition qu’il renvoie Zaynab à Médine. Il respecte son engagement, et Zaynab émigre à son tour, non sans difficulté. Ce n’est qu’un peu avant la libération de La Mecque qu’Abû al-‘Âs embrasse l’islam. Après plusieurs années de séparation, il retrouve enfin son épouse. Les historiens racontent qu’il se rend au Cham pour affaires, mais à son retour, sa caravane est attaquée par un groupe de musulmans. Bien qu’il parvienne à s’enfuir, ses biens sont saisis. Au lieu de rentrer à la Mecque, il se rend secrètement à Médine chez Zaynab et lui demande sa protection. Elle la lui accorde. Le lendemain, au moment de la prière de l’aube, alors que le Prophète entre en prière en disant « Allâhu Akbar (Allah est Le plus grand) », Zaynab s’écrie : « Ô gens ! J’ai accordé ma protection à Abû al-‘Âs. » Après la prière, le Prophète prend la parole : « Ô gens ! Avez-vous entendu ce que j’ai entendu ? » Ils répondent : « Oui. » Il déclare alors : « Je jure par Celui qui tient l’âme de Muhammad que je ne savais rien avant de l’entendre comme vous. Sachez qu’un simple musulman peut accorder la protection au nom de tous. » Le Prophète se rend ensuite chez sa fille et lui dit : « Ô ma fille, traite-le avec bienveillance, mais ne t’approche pas de lui car tu n’es plus licite pour lui. » Le Prophète ne s’énerve pas, ne la réprimande pas, et reste d’un calme exemplaire malgré la situation. Puis il s’adresse aux compagnons qui détiennent les biens d’Abû al-‘Âs et leur demande s’ils accepteraient de les lui rendre. Tous acceptent volontiers. Abû al-‘Âs retourne alors à La Mecque, restitue fidèlement les biens confiés, puis prend la parole : « Ô gens de Quraysh ! Reste-t-il quelqu’un à qui je dois encore quelque chose ? » Ils répondent : « Non. Que Dieu te récompense ! Tu as été honnête et loyal. » Il ajoute : « Maintenant, j’atteste qu’il n’y a de divinité que Dieu, et que Muhammad est Son serviteur et Son Messager. Par Dieu, ce qui m’a retenu de me convertir plus tôt, c’est que je craignais qu’on ne m’accuse d’avoir profité de vos biens. Une fois cela réglé, j’ai embrassé l’islam. » Abû al-‘Âs rejoint alors Médine et retrouve sa famille. Lorsqu’on étudie la Sîra du Prophète , on remarque que celui-ci libère très souvent les prisonniers de guerre sans exiger de rançon. Il retarde parfois le partage du butin dans l’espoir que ses ennemis envoient une délégation pour négocier leur adhésion à l’islam ou conclure un traité de paix. Lorsque cela se produit, il rend, autant que possible, les biens saisis. Aux yeux du Prophète , les biens matériels n’ont aucune valeur : son seul désir est que les gens croient au message divin ou qu’ils se tournent vers la paix. Ce qu’il recherche, c’est la guidance, la droiture, et la lumière de l’islam pour chacun.

Parmi les captifs figure son oncle al-‘Abbâs. Comme rappelé précédemment, al-‘Abbâs l’a toujours soutenu et l’a accompagné lors des deux serments d’al-‘Aqaba. Il a participé à la bataille contre son gré, dans l’idée d’apaiser les tensions si les choses dégénéraient. Le Prophète exige qu’il paie une rançon, mais son oncle proteste : « Pourquoi paierais-je alors qu’on m’a forcé à combattre ? » Le Prophète insiste malgré tout, et al-‘Abbâs finit par s’acquitter de la rançon. Une fois le paiement effectué, il dit à son neveu : « Tu viens de faire de moi l’homme le plus pauvre de la Mecque. » Le Prophète lui répond aussitôt : « Comment cela ? Tu oublies l’argent que tu as confié à Umm al-Fadl (son épouse) en lui disant : ‘Si je meurs, tu seras suffisamment riche avec cela.’ » Stupéfait, al-‘Abbâs s’exclame : « Mais personne ne savait cela ! » C’est à ce moment précis que la foi pénètre son cœur, même s’il ne se convertit officiellement à l’islam qu’au moment de la libération de la Mecque [selon un avis]. Les historiens rapportent qu’il quitte La Mecque avec sa famille pour rejoindre Médine au moment où l’armée musulmane se met en route en direction de La Mecque. Les deux groupes se retrouvent sur le chemin et poursuivent ensemble leur marche en direction de La Mecque.

La réaction mecquoise après la bataille de Badr

Après leur retour à La Mecque, les notables de la cité se réunissent dans la maison de l’assemblée (Dâr al-Nadwa) afin de décider de la suite à donner aux événements. Plusieurs résolutions sont prises. D’abord, il est convenu qu’il ne faut pas laisser paraître trop de tristesse, ni manifester un chagrin ostentatoire. Les Qurayshites doivent garder la tête haute : leur honneur a été gravement atteint à Badr, et il est désormais impératif de faire preuve de courage et de fierté devant les Arabes. Ensuite, les bénéfices de la caravane sauvée par Abû Sufyân serviront à financer une nouvelle armée, puissante et déterminée, destinée à venger les leurs. Cette expédition future — qui sera celle d’Uhud — comptera même des femmes, chargées de motiver les troupes par leurs chants et leur présence. En parallèle, des émissaires seront dépêchés auprès des tribus alliées à travers toute la péninsule arabique. Leur mission est de présenter le Prophète et les musulmans comme un danger commun à tous, et de les rallier à la cause qurayshite. Enfin, les bédouins des environs de Médine seront incités à attaquer la cité musulmane. Mais le Prophète , par sa vigilance et sa stratégie, réussira à les disperser avant qu’ils ne parviennent à leurs fins.

Le fait que le Prophète s’adresse aux morts témoigne clairement de l’existence d’une vie spirituelle propre au défunt, dont la nature et les modalités nous échappent. Les âmes des morts gravitent autour de leurs corps, dans une réalité qui nous reste voilée. La vie de l’au-delà obéit à des lois qui transcendent nos perceptions et nos cadres intellectuels façonnés pour comprendre le monde sensible. L’au-delà appartient à un royaume supérieur, inaccessible à notre raison limitée et à nos repères matériels. Croire en l’au-delà, c’est accueillir avec confiance les vérités qui le concernent, telles qu’elles nous sont transmises de manière sûre par la révélation.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

C’est la volonté divine que Sa religion règne, souveraine, sur Terre. Dieu veut qu’elle domine intellectuellement les autres systèmes de pensée. Mais cette prédominance ne peut s’imposer sans que certaines conditions soient réunies. La venue du Prophète Muhammad représente l’aboutissement d’un long processus étalé sur des millénaires, durant lesquels Dieu a préparé le terrain pour cette mission ultime. Il a façonné les circonstances qui allaient permettre l’accomplissement de cette tâche. Le rôle du Prophète fut de discerner ces conditions et de les utiliser avec sagesse, ce qu’il fit en assurant à l’islam une position de force dans le champ intellectuel et spirituel du monde. Aujourd’hui encore, un long processus historique s’est poursuivi durant les derniers siècles, au terme duquel Dieu a de nouveau rendu possible un renouveau islamique. Si ces conditions sont exploitées avec lucidité et engagement, l’islam peut retrouver sa place dans la pensée mondiale, comme par le passé. Mais cela exige un effort constant, une lutte profonde et éclairée, que seuls peuvent mener ceux qui comprennent véritablement les réalités contemporaines. Ce sont ceux qui dépassent les réactions émotionnelles et se concentrent sur l’action constructive. Seuls peuvent porter cette mission ceux qui sont capables de sacrifier leurs intérêts personnels pour se consacrer entièrement à cette tâche primordiale : l’expansion de l’islam. Des êtres animés par une intelligence lucide, capables d’éclairer les confusions de la pensée moderne, guidés par la sagesse divine. Ils ne seront pas motivés par le prestige, la gloire nationale ou la puissance matérielle, mais uniquement par le désir d’élever la grandeur de Dieu. Ce sont de tels hommes et femmes qui ont jadis porté l’islam au sommet de la pensée humaine, et ce sont eux encore qui peuvent lui rendre sa place. Mais si nous nous laissons tromper par des slogans superficiels, distraits par des querelles secondaires, nous détruirons les conditions que Dieu a mises en place pour nous. Et alors, les possibilités resteront à jamais des potentialités stériles, sans devenir des réalités.

Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)

Dieu adressa un sévère reproche aux musulmans pour leur attitude à l’égard des prisonniers. Ils avaient privilégié la possibilité de tirer profit des rançons au détriment d’une option plus dissuasive : celle d’appliquer une justice exemplaire à l’encontre de ceux dont les fautes passées étaient graves, afin que leur sort serve d’avertissement pour leurs contemporains comme pour les générations futures – un rappel pour ceux qui craignent Dieu. Le fait d’être capturés ne saurait effacer les antécédents de ces prisonniers. Il s’agissait, pour la plupart, de notables mecquois qui, depuis longtemps, avaient porté atteinte à Dieu et à Son Messager . Leur arrogance et leur influence les avaient conduits à entraîner tout un peuple dans une guerre injustifiée. Devait-on vraiment les relâcher, simplement parce qu’ils avaient les moyens financiers de se racheter ? Les musulmans ne devaient pas se laisser éblouir par ces considérations secondaires, au point d’oublier la gravité des méfaits de ces négateurs. Ces hommes n’étaient pas de simples prisonniers de guerre, mais bien des criminels de guerre, selon les critères que reconnaîtrait aujourd’hui encore le droit moderne. Il existe, certes, dans la révélation, des textes qui recommandent de bien traiter les prisonniers, de leur assurer soins et nourriture, et de faire preuve de clémence envers eux. Mais cela concerne les captifs ordinaires, ceux qui ne font que suivre les ordres de leurs chefs. En revanche, ceux qui voient dans la guerre un instrument au service de leur propre cupidité, qui la provoquent par calcul et par haine, méritent un traitement à la mesure de leur nocivité. Leur disparition relève de la préservation de la vie elle-même, au même titre qu’on élague un arbre pour lui permettre de croître sainement : il faut, parfois, débarrasser l’humanité des fauteurs de corruption, des tyrans et des pervertis. Aucune somme d’argent ne saurait remplacer la justice. C’est cette leçon que Dieu fit entendre au Prophète et à ses compagnons. Une fois cette leçon comprise et assimilée, Dieu leur accorda Son pardon et leur permit de bénéficier des rançons, sans que cela ne compromette la noblesse du message qu’ils portaient.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

Cet épisode nous montre que le Prophète s’efforçait toujours d’agir selon ce qu’il estimait être le meilleur. C’est, en effet, la conclusion à laquelle sont parvenus la plupart des savants en analysant l’affaire des prisonniers de Badr. Tant qu’il agissait selon son propre jugement, il pouvait se tromper. Mais ses erreurs n’étaient jamais laissées sans correction, car Dieu, dans Sa sagesse, les rectifiait rapidement à travers la révélation. L’absence de tout blâme divin dans un verset confirmait que sa décision était juste aux yeux de Dieu. Le commentateur des « Luma‘ », Abû Ishâq al-Shîrâzî, note à ce sujet : « Le Prophète avait droit à l’erreur, mais ses erreurs n’étaient jamais approuvées, elles étaient toujours corrigées. » Il ajoute également : « Certains pensent que le Prophète ne pouvait jamais se tromper, ce qui est contredit par la parole de Dieu : « Que Dieu te pardonne ! Pourquoi les as-tu dispensés d’aller au combat avant de reconnaître ceux qui avaient une excuse valable et ceux qui ne faisaient que mentir ? » [9 : 43]. » Ce verset confirme bien que le Prophète pouvait se tromper. Dans le même esprit, al-Isnawî, dans son commentaire du « Minhâj », rapporte que des sommités comme al-Âmidî et Ibn Hâjib affirment que le Prophète pouvait commettre des erreurs, bien qu’elles ne fussent jamais entérinées. Cette opinion est partagée par la majorité des savants, notamment les hanbalites et les traditionnistes. Al-Baydâwî, en commentant la parole divine « Il ne sied pas à un prophète de faire des captifs » [8 : 67], souligne que ce verset démontre que les Prophètes cherchent à faire au mieux, mais qu’ils peuvent commettre des erreurs, sans jamais que celles-ci soient approuvées.

Certains pourraient être troublés par le fait d’attribuer des erreurs au Messager de Dieu , comme si l’erreur signifiait nécessairement faute grave ou manquement moral. Or, dans ce contexte, le terme « erreur » renvoie simplement à une décision qui, bien qu’intentionnellement juste, n’atteint pas le niveau de perfection que Dieu attendait. Il ne s’agit donc en rien d’un manquement à la vertu ou à la mission prophétique. Au contraire, c’est là une forme d’éducation divine : les musulmans devaient apprendre à suivre la voie du Prophète , même dans ses efforts de réflexion, jusqu’à ce qu’un verset leur indique une orientation plus juste. Quand le Prophète rendait un jugement sur une situation pour laquelle aucune révélation n’était encore descendue, il le faisait avec la plus grande sincérité, en prenant en compte à la fois l’intérêt des hommes et les enseignements divins. Tant que ses décisions concernaient les affaires humaines, elles ne sauraient être taxées d’erreur, car les musulmans devaient lui obéir comme ils devaient obéir aux califes qui lui succédèrent. En revanche, lorsqu’il interprétait des affaires relevant directement des préceptes divins, ses décisions étaient confirmées ou corrigées par la révélation selon qu’elles correspondaient ou non à ce que Dieu considère comme la perfection. En réalité, cette perfection appartient à Dieu seul. Le Prophète , dans sa quête constante d’excellence spirituelle, considérait toujours ses actes passés comme imparfaits au regard des sommets qu’il atteignait progressivement. C’est pourquoi il implorait Dieu de lui pardonner ses « erreurs », tout comme nous Lui demandons pardon pour nos propres manquements.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Pour le Prophète , la lecture et l’écriture représentaient une richesse véritable, équivalente à celle de l’or que les polythéistes utilisaient pour racheter leur liberté. En proposant à certains prisonniers de recouvrer la liberté en échange de l’enseignement de l’écriture à des musulmans, le Prophète affirmait clairement la place centrale du savoir en islam, au-delà de toute considération politique ou militaire. À ses yeux, la connaissance est une force noble, capable d’élever l’être humain au-dessus de la masse et de lui conférer une dignité authentique.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

Avant la révélation, ce monde, avec tous ses défauts et ses imperfections, n’a aucun sens pour le Prophète . Rien, dans cette existence éphémère, ne l’attire profondément. Mais lorsque Dieu lui révèle qu’un autre monde existe, un monde parfait et éternel, véritable demeure de l’homme, tout change. La vie et l’univers prennent un nouveau sens. Le Prophète trouve alors une station où son âme peut subsister, une vie dans laquelle il s’implique corps et âme. Il découvre un monde réel dans lequel il s’engage de tout son être, un objectif qui répond à tous ses espoirs et ses aspirations, un but vers lequel il dirige toute son énergie. Cette réalité ne se limite pas à une découverte intellectuelle : lorsqu’elle prend racine dans un cœur, elle le transforme entièrement. Elle élève l’individu à un niveau d’existence supérieur. Le Prophète offre un modèle parfait de ce mode de vie. Il nous montre que l’on ne peut changer son champ d’action sans changer d’abord son niveau d’existence. Dès que cette vérité éclaire son cœur, elle domine toute sa vie. Il devient le plus désireux du Paradis qu’il annonce, et le plus craintif de l’Enfer dont il met en garde. Son souci de l’au-delà se manifeste parfois dans ses invocations, parfois dans ses pleurs sincères. Il vit à un niveau totalement différent du commun des mortels. Cette conscience constante se traduit dans ses choix. Il refuse, par exemple, de faire arracher les dents de Suhayl b. ‘Amr, par crainte d’être défiguré dans l’au-delà. Sa pensée reste entièrement tournée vers ce qui plaît à Dieu et vers les conséquences éternelles de ses actes. Il cultive dans ce monde une terre fertile pour l’autre monde.

Celui qui prend conscience de cette réalité ne peut orienter sa vie autrement que vers l’au-delà. Toute sa vie devient un effort pour atteindre le bonheur éternel. Les vraies valeurs ne résident plus dans ce monde éphémère, mais dans la vie future. Ce monde cesse alors d’être une fin en soi. Il devient un simple chemin vers la destination véritable. Il n’est qu’un départ, une étape nécessaire vers la demeure éternelle. De la même façon qu’une personne avide agit pour les intérêts matériels, le fidèle serviteur de Dieu agit pour l’au-delà. Dans chaque situation – joie ou malheur, réussite ou injustice, éloge ou critique, amour ou colère – il agit en fonction de ses intérêts éternels. Il évalue chaque chose à l’aune de la vie future. Peu à peu, cette manière de voir devient une seconde nature. Les pensées de l’au-delà s’enracinent dans le subconscient. Il continue d’être un homme comme les autres, mais son esprit est tourné vers l’éternité. Il agit en vue de la demeure de l’immortalité et se détache des préoccupations matérielles. Ce qui anime désormais son cœur, c’est le désir profond du Paradis et la crainte du mécontentement divin.

Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)

Dans l’épisode concernant Abû al-‘Âs et Zaynab, la générosité et l’ouverture d’esprit des musulmans se manifestent de manière éclatante. Ils laissent repartir librement un idolâtre mecquois, pourtant en guerre contre eux, sans rien réclamer en retour. Ils lui offrent la possibilité de découvrir l’islam à son propre rythme, tout en lui garantissant la protection au sein même de la communauté qu’il avait attaquer. On observe aussi un moment fort : Zaynab prend la parole à voix haute au sein de la mosquée, en présence de tous. Personne ne la reprend ni ne lui interdit de s’exprimer, ce qui montre que l’espace de la mosquée reste ouvert aux femmes, dans le respect des règles de décence liées à la prière. On note également la délicatesse du Prophète , qui demande aux hommes de rester assis à la fin de la prière afin de permettre aux femmes de sortir les premières. Ce passage illustre clairement que les femmes peuvent étudier, intervenir et être entendues dans la mosquée. Le Prophète les écoute, protège leur droit à la parole, et soutient leur participation active, comme il le fait ici en appuyant la demande de sa fille.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

Nous avons vu que les Mecquois projetaient d’inciter les tribus bédouines des environs de Médine à attaquer la cité musulmane. Ces bédouins, installés autour de Médine et le long des routes caravanières, étaient des gens frustes, peu sensibles à la foi, uniquement préoccupés par leur subsistance, qu’ils cherchaient à assurer par tous les moyens – y compris le brigandage. L’histoire moderne de l’Arabie Saoudite a d’ailleurs connu ce type de bandes armées, qui n’hésitaient pas à attaquer les caravanes de pèlerins. Il fallut une intervention ferme et déterminée des autorités saoudiennes pour mettre fin à leurs exactions.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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