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PARTIE 32 : LA BATAILLE DE BADR (L’AN 2 DE LHÉGIRE)

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La caravane d’Abû Sufyân

En l’an 2 de l’hégire, les Qurayshites envoient en Syrie une caravane commerciale d’une valeur exceptionnelle. Elle transporte leurs richesses, et peut-être aussi celles des musulmans qui, en émigrant, ont dû tout abandonner. Abû Sufyân dirige le convoi, accompagné de quarante gardes. Lors de son trajet aller vers la Syrie, Abû Sufyân réussit à échapper aux musulmans qui souhaitent intercepter la caravane. Mais le moment vient maintenant de revenir à La Mecque, en repassant non loin de Médine. Le Prophète dépêche alors deux agents en Syrie pour observer les mouvements de la caravane. Dès qu’ils apprennent que le convoi est en route, ils rentrent précipitamment à Médine pour en informer le Prophète . Mais à leur arrivée, ils constatent que le Messager de Dieu a déjà quitté Médine, averti par une autre source. Ce que personne ne sait encore, c’est que les deux espions du Prophète ont été repérés, et qu’Abû Sufyân est déjà au courant que le Prophète avance vers lui avec environ trois cent treize compagnons.

Mesurant le danger, Abû Sufyân décide de demander secours à La Mecque. Il dépêche un messager, ‘Amr b. Damdam, pour alerter les Qurayshites. L’entrée de ‘Amr b. Damdam dans la cité impressionne la foule : il monte sa monture à l’envers, se couvre de sang et crie à la catastrophe. Il hurle : « Ô gens de Quraysh ! Les chameaux du transport ! Vos marchandises ! Muhammad et ses compagnons veulent tout prendre ! Au secours ! » L’effet est immédiat : les Qurayshites s’indignent et s’organisent. Une armée se forme rapidement, animée par la volonté de défendre leurs biens et d’en finir avec les musulmans. Ils veulent frapper un grand coup pour affirmer leur suprématie devant toutes les tribus de la péninsule arabique. Tous les notables de La Mecque prennent la tête de l’armée : Abû Jahl, ‘Utba, Shayba, Umayya b. Khalaf, etc. Umayya hésite d’abord à participer. Mais un ami se moque de lui, l’encensant comme on le fait pour les femmes. Blessé dans son orgueil, Umayya rentre chez lui, s’équipe et rejoint l’armée. Seul Abû Lahab ne prend pas part à l’expédition ; il est remplacé par un Qurayshite endetté envers lui. Même les Banû Hâshim et les Banû al-Muttalib suivent l’armée, car eux aussi ont des intérêts dans cette caravane. L’oncle du Prophète , al-‘Abbâs, espère quant à lui jouer un rôle de médiateur. L’armée mecquoise quitte La Mecque avec environ mille trois cents hommes.

Le Prophète ne quitte pas Médine pour affronter une armée. Son intention est d’intercepter la caravane d’Abû Sufyân près des puits de Badr, au sud-ouest de Médine. Les compagnons qui l’accompagnent croient que cette expédition ressemblera aux précédentes : ils ne se doutent pas qu’ils vont vivre l’un des épisodes les plus décisifs de l’histoire de l’islam. S’ils en avaient eu conscience, tous se seraient préparés, et aucun musulman ne serait resté à Médine. Lorsque la nouvelle tombe que la caravane a changé d’itinéraire, l’enthousiasme s’affaiblit. Mais le Prophète refuse que le relâchement s’installe. Il avertit ses compagnons : même si la caravane leur échappe, il serait dangereux de rentrer à Médine. Il tient à affronter les négateurs, quelle que soit l’issue.

Certains compagnons ne prennent pas part à l’expédition. C’est le cas de ‘Uthmân b. ‘Affân, resté à Médine auprès de Ruqayya, la fille du Prophète , gravement malade. Celui-ci l’a autorisé à rester, et après la bataille, il lui accorde sa part de butin. Ruqayya meurt au même moment que l’expédition. Un autre compagnon, Abû Umâma, quitte Médine malgré l’état critique de sa mère pour participer au combat. En apprenant cela, le Prophète lui ordonne de retourner immédiatement auprès d’elle. Il y parvient après son décès. En route vers Badr, le Prophète envoie deux éclaireurs des Banû Juhayna afin d’enquêter sur la position de la caravane. À Badr, ils croisent deux jeunes filles qui discutent d’une dette. L’une promet de rembourser dès qu’elle recevra son paiement pour un travail lié à la caravane attendue dans un ou deux jours. Il s’agit bien sûr de celle d’Abû Sufyân. Les éclaireurs repartent avec cette information précieuse. Peu après, Abû Sufyân lui-même arrive à Badr pour inspecter la route. Il interroge un vieillard, qui lui parle d’étrangers aperçus près d’un puits. En examinant les lieux, Abû Sufyân trouve de la fiente de chameau, y découvre des noyaux de dattes, et reconnaît aussitôt qu’il s’agit du fourrage de Médine. Convaincu que les musulmans sont proches, il rejoint sa caravane et change d’itinéraire : il longe la côte et évite Badr.

Entre-temps, le Prophète apprend que les Quraychites ont formé une armée pour venir à la rencontre des musulmans. Or, parmi les trois cent treize compagnons qui l’accompagnent, beaucoup sont des Ansâr. Le pacte d’al-‘Aqaba ne leur impose de défendre le Prophète que sur leur propre territoire. Mais ils se trouvent maintenant hors de Médine. Le Prophète les rassemble et déclare : « Conseillez-moi, ô hommes. » Les Muhâjirûn prennent la parole pour lui renouveler leur soutien. Mais le Prophète insiste : « Conseillez-moi. » C’est alors que Sa‘d b. Mu‘âdh, notable des Ansâr, se lève et dit : « Est-ce nous que tu vises par ces mots, ô Envoyé de Dieu ? » Le Prophète acquiesce. Sa‘d poursuit : « Nous avons cru en toi, nous attestons que ce que tu apportes est vérité, et nous t’avons donné nos engagements. Nous t’écoutons et nous t’obéissons. Va où tu veux, ô Envoyé de Dieu, nous sommes avec toi. Par Celui qui t’a envoyé avec la vérité, si tu avances vers la mer et t’y jettes, nous te suivrons, sans que pas un seul d’entre nous ne recule. Nous n’avons pas peur d’affronter l’ennemi demain. Nous sommes endurants au combat, fermes dans la lutte. Que Dieu te fasse voir de notre part ce qui te réjouira. Avance, avec la bénédiction de Dieu. » Rassuré par ces mots, le Prophète annonce : « Marchons et réjouissons-nous, car Dieu m’a promis la victoire sur l’un des deux groupes. Par Dieu, je vois déjà leur défaite. »

Alors que les musulmans approchent des puits de Badr, le Prophète croise un vieil homme à qui il demande des nouvelles des Qurayshites, de Muhammad et de ses compagnons, et de ce qu’il a pu entendre à leur sujet. Le vieillard répond : « Je ne vous dirai rien tant que vous ne m’aurez pas dit d’où vous venez. » Le Prophète lui réplique : « Raconte-nous d’abord, puis nous te répondrons. » L’homme leur livre alors des informations précises sur la position des musulmans et sur celle des Qurayshites. Lorsqu’il termine, il demande : « Et vous, d’où venez-vous ? » Le Prophète lui répond simplement : « Nous venons de l’eau. » En les voyant s’éloigner, le vieillard s’interroge : « Parlent-ils de l’eau d’Irak ? »

Un soir, le Messager de Dieu envoie trois éclaireurs aux puits de Badr. Ils y trouvent deux Mecquois en train de charger de l’eau sur leurs chameaux. Les musulmans les capturent et les ramènent au camp. À leur arrivée, le Prophète est en prière, et les prisonniers sont confiés aux compagnons. Ces derniers cherchent à savoir s’ils font partie de la caravane d’Abû Sufyân ou de l’armée mecquoise. Les deux hommes affirment qu’ils sont avec l’armée, mais des compagnons, espérant une autre réponse, les frappent jusqu’à ce qu’ils prétendent appartenir à la caravane. Lorsque le Prophète termine sa prière, il s’approche et dit : « Quand ils vous disaient la vérité, vous les frappiez ; et quand ils mentaient, vous les laissiez. En vérité, ils sont de l’armée mecquoise. » Les deux prisonniers livrent alors de précieuses informations sur l’effectif et la position de l’armée. Les musulmans comprennent sans équivoque qu’ils ne feront pas face à une simple caravane, mais à une armée bien déterminée à les combattre.

L’obstination de l’armée mecquoise

Voyant que la caravane est désormais hors d’atteinte, Abû Sufyân envoie une lettre à l’armée mecquoise pour lui annoncer la bonne nouvelle et lui demander de faire demi-tour. De nombreux Qurayshites accueillent cette information avec soulagement, car beaucoup se souhaitent pas se battre. Ce désengagement est renforcé par un rêve troublant rapporté par l’un d’eux : un cavalier tire un chameau par la bride en criant que ‘Utba, Shayba, Abû al-Hakam et Umayya sont tués. Puis il énumère plusieurs autres noms de mecquois avant de poignarder son chameau, dont le sang éclabousse toutes les tentes du camp. Environ trois cents combattants retournent à la Mecque. ‘Utba, lui aussi, pense qu’il vaut mieux rentrer. Il déclare : « Ô Qurayshites, par Dieu, si vous affrontez Muhammad et ses compagnons, vous ne leur ferez en vérité aucun mal. Si vous l’attaquez, chacun de vous portera en lui l’aversion d’avoir tué un proche parent. Rentrez donc chez vous et laissez Muhammad aux autres tribus. S’ils le tuent, vous aurez obtenu ce que vous cherchiez ; sinon, il verra que vous n’avez rien tenté contre lui. » Mais Abû Jahl intervient chaque fois que les soldats montrent des signes de faiblesse. Il les réprimande, les traite de lâches et ravive leur ardeur au combat. Finalement, les chefs de la Mecque rejettent la proposition d’Abû Sufyân et poursuivent leur marche vers Badr avec l’intention d’anéantir les musulmans. ‘Utba reste avec l’armée, désormais forte de mille hommes.

La veille de la bataille, le Prophète passe la nuit en prière, les paumes tournées vers le ciel, implorant l’aide divine que Dieu lui a promise. En le voyant ainsi, Abû Bakr, pris de compassion, s’approche et lui dit : « Ô Messager de Dieu, cela suffit. Dieu t’accordera assurément ce qu’Il t’a promis. » À leur arrivée aux puits de Badr, le Prophète ordonne aux musulmans de s’arrêter et de se préparer à la confrontation. Al-Hubbâb b. al-Mundhir l’interroge : « Ô Envoyé de Dieu, ce lieu est-il une instruction révélée par Dieu ou une décision stratégique ? » Le Prophète lui répond qu’il s’agit d’un choix personnel. Al-Hubbâb propose alors un autre plan : « Emmène-nous plus près des grands puits, les plus proches de l’ennemi. Installons-nous là, bouchons les puits au-delà, et creusons une citerne pour nous. Ainsi, nous aurons l’eau, et eux n’y auront pas accès. » Le Prophète approuve cette suggestion et réorganise les troupes en conséquence. Sa‘d b. Mu‘âdh suggère alors de construire un abri pour protéger le Prophète . En cas de problème, il pourrait ainsi se replier vers Médine pour chercher du renfort. Abû Bakr se porte immédiatement volontaire pour veiller sur l’abri. Tandis que le Prophète se dirige vers cet abri, il désigne avec précision les lieux où tomberont plusieurs notables mecquois. Dieu révèle déjà à Son bien-aimé l’issue de la bataille, avant même que le combat ne commence.

Une victoire éclatante

Lorsque le Prophète aperçoit pour la première fois l’armée mecquoise, il s’écrie : « Ô Dieu, voici les Qurayshites. Ils arrivent, pleins d’arrogance et de vanité, en s’opposant à Toi et en reniant Ton Envoyé. Ô Seigneur, accorde-nous Ton secours comme Tu nous l’as promis ! Ô Seigneur, détruis-les ce matin ! » Alors que les Mecquois s’approchent, le Prophète passe en revue ses hommes et fait resserrer les rangs. Il remarque qu’un de ses compagnons, Sawâd, est mal aligné. Il le pique avec le bout de sa flèche pour le remettre dans le rang, mais Sawâd proteste : « Ô Envoyé de Dieu, tu m’as fait mal alors que Dieu t’a envoyé avec la vérité et la justice. Laisse-moi donc prendre ma revanche. » Le Prophète découvre alors son ventre et lui tend la flèche. Sawâd s’agenouille, embrasse le ventre du Prophète et lui explique qu’il voulait simplement avoir le privilège de toucher sa peau, afin que ce soit la dernière chose qu’il ait touchée s’il tombait martyr. Ce geste illustre la justice exemplaire du Prophète , qui, même face à l’ennemi, donne priorité aux droits de ses compagnons.

Puis ‘Utba s’avance avec son frère Shayba et son fils al-Walîd pour provoquer les musulmans à un duel. Trois médinois s’avancent, mais ‘Utba exige qu’ils soient remplacés par des Émigrés. Le Prophète fait alors sortir trois membres de sa famille : son cousin ‘Ubayda, son autre cousin ‘Alî, et son oncle Hamza. Le Prophète se retire ensuite avec Abû Bakr dans l’abri. Là, il est pris d’un léger sommeil, puis à son réveil, il annonce à son ami que l’ange Gabriel vient d’arriver, accompagné d’un cortège d’anges. Les duels commencent. Hamza tue Shayba sans difficulté. ‘Alî terrasse al-Walîd rapidement. Quant à ‘Ubayda, il est grièvement blessé par ‘Utba, qui lui tranche une jambe. Hamza et ‘Alî interviennent pour abattre ‘Utba. ‘Ubayda, quant à lui, est emmené auprès du Prophète , la tête posée sur ses genoux. Avant de mourir, il demande : « Ai-je accompli mon devoir, ô Messager de Dieu ? » Le Prophète répond : « Ô Dieu, j’atteste que ‘Ubayda b. al-Hârith a accompli son devoir. » Après ces duels, le Prophète s’adresse à son armée et leur dit : « Par Celui qui tient dans Sa main l’âme de Muhammad, celui qui combat aujourd’hui avec patience et courage, sans reculer, et qui meurt en avançant, Dieu le fera entrer au Paradis. » ‘Umayr b. al-Humâm, qui tient quelques dattes dans la main, les jette aussitôt en déclarant : « C’est magnifique ! Entre moi et le Paradis, il n’y a donc que le fait que ces gens me tuent ?! » Il saisit son épée et se lance dans la bataille jusqu’à tomber en martyr. Avant que le combat ne commence réellement, le Prophète saisit une poignée de cailloux qu’il lance en direction de ses ennemis en disant : « Que ces visages soient défigurés. » Dieu révèle à ce sujet : « Ce n’est pas vous qui les avez tués ! C’est Dieu qui les a tués ! Ce n’est pas toi [Prophète] qui les as déstabilisés par ton geste ! C’est Dieu qui l’a fait ! Il voulait ainsi donner aux croyants cette belle marque de Sa sollicitude. Il est Audient et Omniscient » [8 : 17].

Satan aussi prend part à la bataille. Il se trouve du côté des idolâtres, dissimulé sous l’apparence de Surâqa b. Mâlik. Mais il ne reste pas longtemps sur le champ de bataille. Dès qu’il voit les anges descendre, il prend la fuite. Lorsque les Mecquois l’interpellent, car Surâqa leur avait promis protection et soutien, il leur répond : « Je vois ce que vous ne voyez pas. Je crains Dieu, et Dieu est dur en châtiment. » Pendant le combat, les anges apparaissent aux côtés des croyants, vêtus de blanc. L’ange Gabriel porte un turban jaune, tandis que les autres anges arborent des turbans blancs. Tous les récits concordent : des anges sont vus aussi bien par les musulmans que par les polythéistes. Les spécialistes de la Sîra s’accordent unanimement à dire que les anges participent activement au combat. Le Coran lui-même évoque cette assistance céleste. Dieu dit : « Puis Il révéla aux anges : ‘Je suis avec vous ! Rassurez les croyants ! Je me charge de jeter l’épouvante dans le coeur des infidèles. Frappez-les à la nuque ! Frappez-les sur les doigts !’ » [8 : 12].

La bataille de Badr est une défaite cuisante pour les Mecquois et une victoire éclatante pour les croyants. De nombreuses figures de l’élite mecquoise y trouvent la mort. Côté musulman, quatorze hommes tombent en martyrs. Anas b. Mâlik rapporte que Hâritha b. Surâqa, un jeune homme, est tué par une flèche perdue. Sa mère vient alors trouver le Prophète et lui dit : « Ô Messager de Dieu, informe-moi sur le sort de Hâritha. S’il est au Paradis, je me résignerai, sinon… Dieu sait ce que je ferai. » Le Prophète lui répond : « Pauvre femme ! As-tu perdu la tête ? Crois-tu qu’il n’y a qu’un seul jardin ? Le Paradis est composé de plusieurs jardins, et ton fils se trouve dans le plus élevé d’entre eux : al-Firdaws » (Ahmad et Ibn Mâjah).

Le partage du butin

Alors que le combat n’est pas terminé et que certains polythéistes se dispersent, plusieurs combattants musulmans commencent à ramasser le butin, tandis que d’autres poursuivent l’ennemi en fuite. Un troisième groupe reste posté auprès du Messager de Dieu pour assurer sa sécurité, au cas où l’adversaire reviendrait à l’assaut. Une fois la bataille totalement achevée et les croyants regroupés autour du Prophète pour rentrer à Médine, un débat éclate entre eux au sujet du butin. Ceux qui l’ont ramassé refusent de le partager, s’appuyant sur la coutume en vigueur à l’époque : selon cette loi tribale, chaque guerrier garde ce qu’il parvient à saisir, à l’exception d’un quart réservé au chef de l’expédition. Les combattants qui ont pourchassé les ennemis s’opposent à cette vision : « Vous n’avez pas plus de droit que nous, car c’est nous qui les avons mis en fuite », affirment-ils. Quant à ceux qui sont restés aux côtés du Prophète pour veiller sur lui, ils réclament eux aussi leur part. Le Prophète ne donne aucune réponse immédiate. C’est alors que Dieu révèle le verset : « On t’interroge sur les prises de guerre. Réponds : ‘Les prises de guerre sont à Dieu et à Son Prophète. Craignez Dieu ! Maintenez la concorde entre vous et obéissez à Dieu et à Son Prophète, si vous êtes des croyants sincères » [8 : 1].

Sur le chemin du retour, le Prophète répartit le butin de manière équitable entre tous les combattants, après avoir prélevé un cinquième selon la Loi révélée. Ce cinquième – appelé khums – est destiné à Dieu, au Messager , à ses proches, aux orphelins, aux pauvres et aux voyageurs en détresse. Ce principe est établi dans le verset : « Sachez que, sur tout butin que vous faites, le cinquième revient à Dieu, au Prophète, à ses proches, aux orphelins, aux pauvres et aux voyageurs démunis, pour peu que vous croyiez en Dieu et à ce que Nous avons révélé à Notre Serviteur, le jour où le vrai s’est distingué du faux (furqân), le jour où les deux armées se sont rencontrées. La puissance de Dieu n’a point de limite ! » [8 : 41].

Nous avons vu que le Prophète consultait ses compagnons et prêtait une réelle attention à leurs avis. De cela, nous pouvons tirer plusieurs enseignements fondamentaux en matière de législation. Premièrement, le Prophète avait pour habitude de consulter régulièrement ses compagnons. En retraçant sa vie, on constate qu’il recourait à la shûrâ (la consultation) dès lors qu’il s’agissait de questions non tranchées par une révélation divine, en particulier celles relevant de la gestion des affaires politiques ou gouvernementales. De ce fait, les musulmans ont institué la shûrâ comme une règle constante à appliquer dans tout domaine où ni le Coran ni la Sunna n’apportent de réponse directe. En revanche, lorsqu’une question est clairement réglée par le Coran ou la tradition prophétique, aucune consultation ni autorité humaine ne saurait la remettre en cause.

Deuxièmement, les expéditions militaires, les conventions et les traités de paix entre les musulmans et les autres peuples relèvent de ce que l’on appelle la siyâsa shar‘iyya (la politique législative). Le jihâd en tant que combat légitime [pour se défendre] constitue une législation fondatrice, inaltérable et non abrogeable. De même, la possibilité de conclure des traités de paix est une donnée permanente du droit musulman. Toutefois, les modalités concrètes de leur application varient selon les circonstances — le temps, le lieu, la situation des musulmans ou la nature des menaces ennemies — et relèvent de l’appréciation du gouvernant. Ce dernier doit être pieux, équitable, compétent en jurisprudence, sincère dans sa foi, impartial dans ses jugements, et soucieux de consulter les musulmans pour bénéficier de leur sagesse et de leur expérience collective. Si, à la lumière de ces consultations, le chef de l’État estime qu’il n’est pas opportun d’affronter un ennemi, et si son analyse est confirmée par l’avis des conseillers, il peut conclure une trêve ou un traité, à condition de ne pas transgresser les textes fondamentaux de la loi islamique. Toutefois, lorsque la situation l’exige, il doit également inciter les musulmans à reprendre le combat, dès lors que l’intérêt général et la sagesse politique le commandent. Telle est la position de la majorité des juristes. De nombreux épisodes de la tradition prophétique viennent étayer cette conception. En effet, lorsque l’ennemi menaçait directement la sécurité des musulmans, ceux-ci devaient le repousser par tous les moyens nécessaires, quelle que soit leur condition. Ce devoir incombe à tous, hommes et femmes, dès lors que le recours à la force devient inévitable et que la communauté en a les capacités.

Enfin, les savants reconnaissent que la consultation est prescrite par la loi, mais elle ne lie pas le gouvernant. Celui-ci a certes l’obligation morale d’y recourir pour affiner son jugement, mais il ne lui est pas imposé de suivre l’avis majoritaire si celui-ci contredit ce qu’il estime être le plus juste. Comme l’a souligné l’imam Al-Qurtubî : « Le responsable écoute les différentes opinions, en cherchant celle qui est la plus proche du Livre de Dieu et de la Sunna de Son Prophète , jusqu’à ce que Dieu lui inspire la bonne décision, qu’il met ensuite en œuvre avec confiance en Son aide. »

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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Il est rapporté que, lors de ses nombreuses consultations, le Prophète encourageait activement ses compagnons à exprimer leurs opinions. Il leur donnait la parole, les écoutait avec attention et cultivait en eux un esprit critique, refusant toute obéissance aveugle. Cette démarche s’inscrivait dans une pédagogie plus large, fondée sur le questionnement, la réflexion et l’analyse. De nombreux hadiths illustrent cette méthode, comme celui rapporté par Muslim où le Prophète demande : « Savez-vous qui est le muflis (le ruiné) ? », et n’apporte sa réponse qu’après avoir écouté celles de ses compagnons. Cette pédagogie du dialogue et de la participation intellectuelle permettait aux compagnons de développer leur discernement et de contribuer efficacement aux séances de shûrâ (consultation). Elle formait ainsi des esprits autonomes, lucides et responsables, préparés à assurer la continuité du message prophétique et à guider la communauté avec sagesse et équité.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

Si le Prophète n’a exprimé sa satisfaction, lors de la consultation, qu’après avoir entendu la prise de position de Sa‘d b. Mu‘âdh, c’est parce qu’il souhaitait connaître avec certitude l’avis des Médinois. Il se demandait s’ils allaient s’en tenir strictement aux termes du pacte qu’ils avaient conclu avec lui – un traité qui ne les engageait à défendre le Prophète qu’à l’intérieur de Médine. En ce cas, il n’aurait pas été juste de les contraindre à combattre hors de leurs terres. Mais peut-être allaient-ils se laisser guider par leur foi et leur engagement profond envers Dieu, au-delà des clauses d’un traité. Et c’est bien ce que la réponse de Sa‘d confirmait : l’allégeance des Médinois était en réalité une allégeance à Dieu. En promettant de protéger le Prophète dès qu’il se réfugierait parmi eux, ils ne faisaient que défendre la religion de Dieu et la cause divine. Ils n’agissaient pas simplement par fidélité à un accord humain conclu avec le Prophète – accord qu’ils n’avaient peut-être pas pleinement saisi dans toutes ses implications –, mais par engagement sincère envers un pacte sacré avec Dieu, tel que révélé dans ce verset : « En vérité, Dieu a acheté aux croyants leurs personnes et leurs biens en échange du Paradis, en vue de défendre Sa cause » [9 : 111].

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Les compagnons qui éprouvaient une certaine réticence à affronter Quraysh [car ils souhaitaient tomber sur la caravane d’Abû Sufyân] n’agissaient pas par crainte de la mort. Leur hésitation venait plutôt de leur ignorance des principes liés à l’effet de surprise dans une guerre dont les préparatifs n’avaient pas été menés de façon rigoureuse. À la lumière de la situation, le Prophète estima qu’il valait mieux aller de l’avant plutôt que de battre en retraite. La raison imposait de canaliser l’élan d’une troupe déjà en marche, au risque de voir son enthousiasme se dissiper si elle faisait demi-tour vers Médine. Il arrive que l’homme soit soudainement confronté à des événements imprévus. Dans ces circonstances, il doit mobiliser ses ressources, ses compétences et son expérience, tout en restant attentif aux moindres implications. Ces épreuves inattendues constituent en réalité un critère d’évaluation plus sincère que les situations longuement anticipées. Ainsi, les musulmans, sortis pour ce qu’ils pensaient être une mission aisée, se retrouvèrent face à une épreuve difficile. Mais leur détermination fut réveillée, et ils acceptèrent sans réserve les exigences et les conséquences du moment. La logique de la foi les porta alors vers la seule stratégie que peut suivre un croyant : celle de la confiance en Dieu et de la fermeté dans Son chemin.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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La première cause de cette expédition montre clairement que le Prophète et les musulmans n’avaient pas pour intention initiale d’engager une bataille. Leur objectif était simplement d’intercepter la caravane commerciale des Qurayshites revenant du Cham, dirigée par Abû Sufyân. Mais Dieu avait en réserve pour Ses serviteurs un butin plus grand et une victoire plus noble, une mission plus élevée, conforme à la vocation spirituelle du croyant : consacrer sa vie à la cause de Dieu. Au lieu de la caravane espérée, c’est une armée inattendue que les musulmans rencontrèrent sur leur route. De cela, nous pouvons tirer deux conclusions essentielles : Premièrement, les biens de l’ennemi, aux yeux des musulmans, ne bénéficiaient d’aucune immunité. Tout ce qu’ils pouvaient saisir leur appartenait de plein droit. Ce principe est d’ailleurs unanimement reconnu par les savants musulmans. Quant aux Muhâjirûn, ils avaient une raison supplémentaire pour convoiter cette caravane : y retrouver une partie de leurs biens injustement spoliés par Quraysh. Deuxièmement, malgré la légitimité de leur intention, Dieu voulut leur accorder un objectif plus élevé, plus digne de la mission qui leur était confiée : porter l’appel de l’islam et défendre cette vérité, au prix de leurs biens et de leurs vies. C’est ainsi qu’Abû Sufyân parvint à sauver sa caravane, mais que l’armée de Quraysh fut totalement vaincue. Cette orientation divine représente une véritable éducation spirituelle pour les croyants, comme le dit le verset : « Dieu vous avait promis la victoire sur l’une des deux troupes ennemies, et vous auriez préféré triompher de celle qui n’était pas armée. Or, Dieu aux arrêts immuables voulait faire triompher la Vérité dans tout son éclat et anéantir les infidèles jusqu’au dernier » [8 : 7].

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Nous avons vu que le Prophète disposait d’hommes en Syrie chargés de l’informer sur les mouvements de la caravane d’Abû Sufyân. Nous avons également observé comment il a su recueillir des informations précieuses auprès d’un vieillard rencontré dans le désert. Tout cela nous enseigne qu’en temps de guerre, le chef de l’État peut légitimement recourir à des espions et à des observateurs, envoyés en territoire ennemi afin de recueillir des informations sur les positions, les intentions, les forces et les effectifs de l’adversaire. Pour atteindre cet objectif, il lui est permis d’employer divers moyens, à condition qu’aucun de ces moyens ne compromette un intérêt supérieur à celui de l’évaluation stratégique. Il est parfois nécessaire que ces procédés soient discrets, détournés ou camouflés. Tous ces moyens sont autorisés tant qu’ils servent l’intérêt des musulmans et participent à la préservation de leur sécurité et de leur existence.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Le dialogue entre le Prophète et al-Hubbâb au sujet du lieu du campement montre que toutes les actions du Prophète ne relèvent pas de la législation. Il arrivait qu’il agisse simplement en tant qu’homme, réfléchissant et décidant comme n’importe quel autre être humain — et ces comportements ne font pas l’objet d’une imitation obligatoire. Avant d’émettre son avis, al-Hubbâb prit soin de s’assurer que le choix du Prophète n’était pas dicté par la révélation. En apprenant qu’il s’agissait d’un choix personnel, il proposa une alternative, et le Prophète accepta immédiatement de modifier sa décision, sans hésitation. De nombreuses actions du Prophète relèvent de la sphère politique, exercées en sa qualité d’imam et de chef d’État, et non de messager transmettant une prescription divine. Ses décisions militaires, notamment, en sont un exemple. Les savants musulmans ont longuement étudié cette distinction, qu’il n’est pas nécessaire de développer ici en détail.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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le Prophète permettait à ses compagnons de débattre avec lui, et même de le contredire lorsque cela leur semblait justifié. Ce comportement n’exprimait aucun manque de respect envers le Messager de Dieu , mais traduisait au contraire sa volonté de former des compagnons capables de réflexion, d’autonomie et de responsabilité.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

Pourquoi le Prophète a-t-il tant imploré Dieu, alors qu’il était certain de la victoire au point de désigner, du geste, les emplacements précis où tomberaient les ennemis ? Cette prière intense, les paumes levées vers le ciel, ne traduit pas un doute, mais incarne la fonction essentielle de l’homme : l’adoration de Dieu. Elle rappelle que la victoire, quels que soient les moyens visibles mis en œuvre, ne vient en vérité que de Lui. Dieu n’attend de nous qu’une chose en retour : que nous soyons Ses serviteurs sincères. C’est dans cette servitude assumée que réside notre véritable rapprochement de Lui. L’homme n’est jamais aussi proche de l’exaucement que lorsqu’il s’abandonne à Dieu avec humilité, reconnaissant sa faiblesse et son besoin de la protection divine. Les épreuves qui nous frappent ont pour but de réveiller en nous cette conscience, d’orienter notre cœur vers la Majesté divine, de raviver en nous le souvenir de notre dépendance. Lorsqu’un être humain saisit cette vérité et règle sa conduite en conséquence, il atteint le degré de perfection voulu par Dieu. C’est cette adoration sincère, illustrée par l’invocation du Prophète avant la bataille, qui attira le secours divin. Le Coran le confirme : « Lorsque vous imploriez l’assistance de votre Seigneur, n’a-t-Il pas exaucé vos prières, en disant : ‘Je vous envoie en renfort mille anges qui déferleront par vagues successives ?’ » [8 : 9].

Le Prophète était certain de la victoire. Il savait que la soumission confiante à Dieu appelle un soutien indéfectible. À l’inverse, Abû Jahl et ses compagnons affichaient orgueil, arrogance et vanité : « Nous repartirons de Badr après avoir sacrifié les moutons, distribué la nourriture, bu le vin, écouté les musiciens, et annoncé notre victoire aux Arabes afin qu’ils nous craignent et nous respectent encore davantage. » Mais le sort qu’ils connurent à Badr révèle l’issue réservée à ceux qui s’enflent d’orgueil et défient la vérité. La soumission sincère du Prophète et sa foi absolue en Dieu offrirent aux musulmans un prestige éclatant et une supériorité incontestée. L’humiliation, en revanche, fut le lot de ceux qui se fièrent à leur puissance et à leurs illusions. Telle est la loi de Dieu : à chaque fois que la volonté de se soumettre humblement à Lui affronte l’orgueil et la tyrannie, c’est la vérité qui triomphe.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

La perspicacité du Prophète lui permit de discerner que les Qurayshites n’agissaient qu’animés par des impulsions négatives : leur haine des musulmans et leur jalousie envers le Prophète guidaient leur hostilité. Les musulmans, quant à eux, étaient portés par les instincts les plus nobles. Ils avançaient avec foi, convaincus de la légitimité de leur cause. Cette certitude que leur combat s’inscrivait dans la vérité renforçait leur motivation, bien au-delà de celle de leurs adversaires. À cela s’ajoute un autre facteur déterminant : la guerre, dans la tradition arabe préislamique, était une affaire individuelle. Chacun cherchait à se distinguer par sa bravoure personnelle. L’islam mit fin à cette faiblesse en instaurant un esprit de cohésion. Le Prophète fut le premier à ordonner à ses troupes de combattre non comme des individus isolés, mais comme une unité soudée, obéissant à une même ligne de conduite. Il insista sur l’importance de l’organisation et de la discipline collective. Ainsi, les croyants furent invités à briser la force dispersée de leurs ennemis par la force de leur solidarité : « Dieu aime ceux qui combattent pour Sa Cause en ordre serré, tel un édifice compact » [61 : 4]. C’est cette foi inébranlable et cette capacité à se tenir comme un seul homme qui apportèrent aux musulmans leur première victoire décisive à Badr.

Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)

Le Coran ainsi que la tradition prophétique confirment la présence effective des anges lors de la bataille de Badr. Cette vérité exclut toute interprétation symbolique du terme « anges », que certains réduisent à une simple aide morale ou spirituelle. Le verset : « Je vous envoie en renfort mille anges qui déferleront par vagues successives » [8 : 9] affirme au contraire une intervention concrète. Le chiffre mentionné – mille – désigne une quantité précise, propre aux êtres matériels, et indique clairement qu’il s’agit d’un soutien réel et tangible. Dieu, dans Sa sagesse, a fixé ce nombre pour empêcher toute altération du sens et pour réfuter ceux qui auraient tenté de vider le verset de sa dimension miraculeuse. Les anges prirent donc part au combat, répondant à l’appel pressant des croyants, afin d’apaiser leur cœur en cette première bataille décisive pour la cause de Dieu. Les musulmans faisaient face à un ennemi trois fois supérieur en nombre et en équipement. Ce soutien céleste était donc un signe de miséricorde divine et une source de réconfort. Cependant, la victoire ne dépend ni des anges ni des moyens apparents. Elle vient uniquement de Dieu. C’est ce que rappelle le verset suivant, qui met en lumière la vérité ultime : « Et ce n’était là, de la part du Seigneur, qu’une heureuse annonce destinée à vous mettre en confiance, tant il est vrai qu’il n’y a que Dieu pour accorder la victoire, car Il est Puissant et Sage » [8 : 10].

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Nous avons vu que le Prophète a annoncé le Paradis à celui qui combattrait et tomberait en martyr. Le seul bien que les prophètes puissent offrir est l’espérance lumineuse du Paradis. Mais quel autre désir animerait les hommes de foi et les martyrs de la vérité, sinon celui de goûter enfin au repos éternel du Paradis ? Cette exhortation toucha profondément les cœurs des croyants, éveillant en eux une ferveur renouvelée et un élan sincère vers l’au-delà.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

Si de simples combattants comme Hâritha b. Surâqa, atteints par des flèches perdues, méritent le Paradis, que dire alors de ceux qui tombèrent au cœur même de l’affrontement, dans l’atrocité du combat ? À Badr, des hommes durent affronter leurs propres fils ou leurs frères : les principes les opposaient, et c’est l’épée qui tranchait les liens de sang. Ce phénomène n’a rien d’étonnant. À l’époque moderne, les communistes ont combattu leurs propres concitoyens, sacrifiant les attaches les plus précieuses au nom de leur idéologie. Comment s’étonner, alors, que le fils croyant défie son père athée et le combatte pour Dieu ? La bataille de Badr illustre ce genre de dilemme : Abû Bakr se tient aux côtés du Prophète , tandis que son fils ‘Abd al-Rahmân se dresse dans le camp adverse.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

En dépit de ce que l’histoire a retenu de l’endurance et de la solidarité exemplaires entre les Muhâjirûn et les Ansâr, les difficultés liées à la prise en charge des nécessiteux et la réalité de la pauvreté se faisaient lourdement ressentir dans la jeune communauté. Tantôt portée par l’abstinence et l’ascèse, tantôt accablée par la nécessité et le manque, elle faisait face aux affres d’un État en gestation, né du néant, et cerné de peuples hostiles guettant la moindre faille pour l’anéantir. De telles crises sont inévitables et exigent une détermination ardente pour être surmontées. Dieu adressa aux croyants plusieurs reproches, avant et après la bataille, concernant certaines attitudes qu’ils auraient dû dépasser, quelles qu’en aient été les circonstances. Lorsqu’ils quittèrent Médine pour affronter les négateurs, la tentation de s’emparer de la caravane et de ses richesses était grande.

Parmi les attitudes blâmables figura aussi la ruée sur le butin après la victoire : chaque groupe voulait s’en emparer à l’exclusion des autres. Ces différends regrettables s’expliquent en partie par la grande misère dans laquelle vivaient les Muhâjirûn et les Ansâr. Le Prophète , profondément touché, observait cette pauvreté désolante au moment du départ vers Badr, et il invoqua Dieu pour soulager leurs peines. Car la faim et le manque laissent des cicatrices profondes dans les âmes, et peuvent pousser les pensées vers des manœuvres avilissantes. Pourtant, si les musulmans ordinaires exprimaient à haute voix leurs besoins urgents en nourriture et en vêtements pour eux et leurs familles, les croyants d’élite, eux, devaient s’abstenir de toute plainte et de toute dispute. C’est cette haute tenue morale, cette bienséance, que Dieu attendait d’eux, et qui explique le reproche formulé en ouverture de la sourate consacrée à la bataille de Badr. En toute époque, l’élite des hommes doit servir de modèle. Si sa moralité chancelle face aux épreuves, la masse est vite entraînée vers la dérive et le désordre. Lors des deux guerres mondiales, les peuples allemands et britanniques ont supporté la famine et la détresse, portés par la patience exemplaire de leurs dirigeants.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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L’expédition de Badr fut pour les musulmans la première grande expérience du sacrifice et du combat pour la cause de Dieu, alors qu’ils étaient peu nombreux, encore faibles et durement éprouvés. Ce fut aussi leur premier contact avec la tentation du butin, au moment même où la pauvreté les accablait. Mais Dieu, dans Sa sagesse infinie, permit que cette double épreuve – celle de la guerre et celle du dénuement – se conclue par une victoire éclatante, afin d’apaiser les cœurs, de raffermir les esprits et d’enseigner, par une pédagogie divine, les principes de la foi à travers les faits. Les conséquences éducatives de cette expérience se manifestent clairement dans deux épisodes survenus juste après la bataille. Le premier fut la querelle naissante entre certains musulmans autour du partage du butin abandonné par les polythéistes. Dieu n’ayant pas encore révélé les règles de son attribution, ils en appelèrent au Prophète pour trancher leur différend. La réponse divine ne vint pas sous forme d’un verdict immédiat, mais comme un rappel fondamental : « On t’interroge sur les prises de guerre. Réponds : ‘Les prises de guerre sont à Dieu et à Son Prophète. Craignez Dieu ! Maintenez la concorde entre vous et obéissez à Dieu et à Son Prophète, si vous êtes des croyants sincères, car les vrais croyants sont ceux dont les cœurs frémissent quand le Nom de Dieu est évoqué ; ceux dont la foi augmente quand Ses versets leur sont récités et qui, en tout, s’en remettent à Lui » [8 : 1 et 2]. Le lecteur attentif remarquera que ces versets ne répondent pas directement à la question posée. Ils recentrent plutôt les croyants sur leur véritable mission : l’obéissance, la piété et la cohésion. Le butin ne leur appartient pas ; il relève de Dieu et de Son Messager . Leur rôle n’est pas de s’attacher aux biens de ce monde, mais de maintenir l’union et la loyauté à Dieu. Ce n’est qu’après ce rappel et leur repentir sincère que des versets ultérieurs établiront les règles d’un partage équitable du butin. Cette séquence incarne une pédagogie divine d’une finesse exceptionnelle.

Le second événement marquant fut la consultation tenue par le Prophète avec ses compagnons pour statuer sur le sort des prisonniers de guerre. Après délibération, il fut décidé de les libérer contre rançon. Cette décision fut motivée par la compassion et le souci de voir ces prisonniers guidés par Dieu. Par ailleurs, la rançon servirait à soulager la communauté musulmane, durement éprouvée matériellement depuis l’émigration, ayant tout abandonné à La Mecque. Cette solution semblait équilibrée et apaisante : elle préservait la miséricorde tout en répondant à un besoin urgent. Mais Dieu, dans Sa sagesse, ne souhaitait pas que les musulmans s’habituent à régler leurs grandes décisions selon une logique d’intérêt ou d’opportunité financière. Il voulait que leur conduite reste constamment alignée sur les principes sublimes de la foi, loin de toute compromission matérialiste. Car lorsqu’un peuple commence à fonder ses choix sur le gain, il risque de faire de ce critère une norme, voire un idéal à suivre. Or, l’âme qui s’est imprégnée des plaisirs de ce monde a bien du mal à s’en détacher ensuite. Cette pédagogie divine visait donc à élever les croyants, à les purifier, et à leur rappeler que la voie de Dieu exige une constante transcendance des désirs, une fidélité absolue à des valeurs supérieures, et une confiance entière dans les choix de Dieu, même quand ils vont à contre-courant des intérêts apparents.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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ce type de divergence [lors du partage du butin] entre compagnons se reproduira à plusieurs reprises, et que, chaque fois, Dieu les interpellera par une question fondamentale : « Est-ce les biens éphémères de ce bas monde que vous recherchez, ou bien l’au-delà ? » Ainsi, le Coran joue un rôle de guide spirituel constant, rappelant même aux plus proches du Prophète que leur humanité les rend vulnérables aux tentations, à l’attachement matériel et à l’oubli des priorités spirituelles. Aussi vertueux soient-ils, les compagnons n’étaient pas exempts de faiblesses. Comme tout être humain, ils avaient besoin d’un rappel, d’une éducation continue et d’un travail intérieur. Le Coran les accompagnait pas à pas, les orientant vers la sincérité, le détachement, et la quête de l’agrément divin. Il convient donc de ne pas les idéaliser à l’excès. Leur noblesse ne réside pas dans une perfection absolue, mais dans leur capacité à se remettre en question, à se repentir et à progresser sous la lumière de la Révélation. Avant d’être des modèles, ils étaient des hommes éduqués, transformés et élevés par la foi, l’épreuve et la guidance coranique.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

Pour le Prophète , la relation avec Dieu constitue le centre vivant de toute son existence. Ni la joie éclatante de la victoire à Badr, ni la peine immense causée par la perte de sa fille ne troublent son équilibre intérieur. Son lien avec Dieu demeure inébranlable, constant, indéfectible. Il accueille chaque situation — qu’elle soit source de bonheur ou de douleur — comme une opportunité de renforcer sa proximité avec le Seigneur, sans jamais se laisser emporter par l’enthousiasme ni écraser par la tristesse. Cette stabilité spirituelle remarquable témoigne de la profondeur de sa foi et de l’intensité de son attachement à Dieu, seul véritable point d’ancrage au cœur des fluctuations du monde.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

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