Après le départ des croyants de la Mecque, les Qurayshites confisquent tous leurs biens et imposent des mesures économiques hostiles à l’encontre de Médine. Ils exigent des Médinois qu’ils tuent ou expulsent le Messager de Dieu ﷺ. À défaut, ils les menacent d’une invasion sanglante. Cette menace prend la forme d’un ultimatum adressé au chef de Médine, ‘Abdallah b. Ubayy : « Vous avez donné asile à notre compagnon en fuite. Par Dieu, si vous ne le combattez pas ou ne l’expulsez pas, nous marcherons contre vous pour tuer vos hommes et violer vos femmes. » Face à cette menace, les croyants montent la garde jour et nuit devant la maison du Prophète ﷺ, jusqu’à ce que Dieu révèle un verset garantissant Sa protection : « Ô Prophète ! Communique ce que ton Seigneur t’a révélé ! Si tu négliges de le faire, tu auras failli à ta mission ! Dieu te protégera des hommes, mais Dieu ne guidera jamais les négateurs » [5 : 67]. Les musulmans sont ni puissants ni nombreux au début de la période médinoise. Pour fortifier la communauté, le Prophète ﷺ organise la cité, conclut des alliances avec les non-musulmans de la ville, et demande à toute personne non médinoise embrassant l’islam de s’y installer. Cette exigence perdurera jusqu’à la libération de La Mecque. Médine vit alors dans l’angoisse, car un raid pouvait survenir à tout moment de la part d’une tribu bédouine alliée aux Qurayshites. Les musulmans ne se séparent plus de leurs armes.
Depuis le début de la Révélation, le Coran enseigne la patience, le sacrifice et d’autres vertus, mais il n’avait jamais encore autorisé le recours aux armes. Or, les circonstances ont changé : les croyants peuvent-ils espérer que Dieu leur accorde désormais le droit de se défendre ? La réponse divine ne tarde pas à venir : « Toute autorisation de se défendre est donnée aux victimes d’une agression, qui ont été injustement opprimées, et Dieu a tout pouvoir pour les secourir » [22 : 39]. Le Prophète ﷺ appelle alors ses compagnons à se préparer au combat : défendre la vérité, et même sa vie, face à l’oppression devient désormais un devoir religieux. ‘Uqba b. ‘Âmir, alors âgé, rapportera d’ailleurs ces propos du Prophète ﷺ : « Celui qui a appris le tir à l’arc puis l’abandonne ne fait plus partie des nôtres » (Muslim). Le Prophète ﷺ exhorte ses compagnons à viser juste, à monter à cheval, mais aussi à s’entraîner au combat naval. Il ne cherche ni la guerre ni la conquête, mais uniquement à transmettre le Message de Dieu en toute sécurité. Il ne s’est pas réfugié à Médine pour y vivre dans le confort, mais pour bénéficier d’un soutien et d’une protection lui permettant de transmettre son message. Pourtant, les Qurayshites continuent de vouloir faire taire le Messager de Dieu ﷺ, alors même qu’il ne vit plus sur leurs terres.
Il est temps de dissuader les Qurayshites de lancer une offensive contre Médine. Plutôt que de répondre par une guerre ouverte, le Prophète ﷺ choisit une stratégie ciblée : frapper les caravanes commerciales de ses ennemis. L’objectif est clair — leur faire comprendre qu’une attaque contre les croyants de Médine aurait de lourdes répercussions économiques. Cela explique pourquoi après l’Hégire, les musulmans cherchent à imposer leur contrôle sur les routes commerciales et à empêcher les Qurayshites de commercer librement. Ils tentent de s’allier avec les tribus bédouines et surveillent étroitement les déplacements économiques des Mecquois. Lorsque ces derniers envoient leurs caravanes vers le Nord, en direction de la Syrie, les musulmans leur coupent la route. Et lorsqu’ils les envoient vers le Sud, en direction du Yémen, ils en suivent la trace pour mieux comprendre leur organisation. Le Prophète ﷺ ne prend que rarement part à ces expéditions, mais chaque fois qu’une troupe part, il confie à son chef une bannière blanche attachée à une lance. Durant la première année de l’Hégire, seuls les Émigrés participent aux expéditions. Les affrontements sont rares, et les Qurayshites parviennent bien souvent à atteindre la Syrie sans être interceptés. La caravane d’Abû Sufyân, par exemple, richement chargée et faiblement protégée, réussit à passer au sud-ouest de Médine en longeant la côte. Le Prophète ﷺ et ses compagnons tentent de l’intercepter, en vain. C’est d’ailleurs au retour de cette même caravane qu’aura lieu la célèbre bataille de Badr. Autre exemple : une caravane appartenant à Umayya b. Khalaf, revenant de Syrie, transportait des marchandises précieuses sur environ deux mille cinq cents chameaux, escortée par une centaine d’hommes. Le Prophète ﷺ part à sa rencontre avec cent Muhâjirûn et cent Ansâr, mais là encore, les deux groupes ne se croisent pas.
- Le jihâd : résistance pour la paix
- Préparation militaire et devoirs de tous
- Manœuvres préventives et légitimes
L’islam entra à Médine alors que les forces de l’incroyance l’encerclaient de toutes parts, nourries de menaces et de rancunes. Les musulmans y trouvèrent un refuge, une forteresse où reprendre souffle, comme des soldats s’abritant dans une citadelle. Très vite, ils comprirent qu’il leur fallait se préparer à toute invasion éventuelle. L’expérience leur avait appris que la faiblesse appelle l’humiliation, et que la désunion ouvre la porte à la sédition. On ne mesure la valeur de la santé qu’après avoir goûté aux douleurs de la maladie, et celle de l’aisance qu’en sortant de l’humiliation du besoin. Les musulmans, à Médine, devaient veiller, se tenir prêts, guetter chaque menace, tout en rassemblant leurs forces pour répondre à toute agression et faire reculer quiconque oserait porter atteinte à ce bastion de l’islam. Le combat prescrit par l’islam, conduit par le Prophète ﷺ et ses compagnons, est l’un des plus nobles : il fut le combat du droit, de la justice et de la dignité. Dans nos ouvrages, nous avons démontré, preuves historiques et raisonnements à l’appui, que les guerres menées par l’islam à cette époque étaient dictées par la nécessité de défendre la vérité, réparer les injustices, contenir les agressions et briser l’élan des tyrans. Mais les détracteurs de l’islam – orientalistes malveillants, ennemis religieux ou politiques – s’évertuèrent à faire croire que ces combats n’étaient que des offensives injustifiées. Ce discours biaisé faisait partie d’une vaste campagne visant à bannir l’islam de la scène mondiale, à réduire les musulmans sous la coupe des croisés, du sionisme et d’autres systèmes d’oppression. Face à ces périls, les musulmans n’avaient d’autre choix que de se tenir prêts au combat pour se défendre : il en allait de leur survie et de la protection de leur foi. De tous côtés, les ennemis s’unissaient contre eux, jusque dans des alliances contre-nature, déterminées à en finir avec l’islam. Ces complots débutèrent dès les premiers temps de la Révélation, se poursuivirent après l’Hégire, et se réactualisent encore à notre époque, où les voleurs de terres et de dignité arrachent les foyers musulmans pour tenter d’éteindre la lumière divine. Le danger étant constant, la préparation au sacrifice sur la voie de Dieu n’était pas un luxe, mais une nécessité vitale. Comment blâmer une communauté de se tenir prête à affronter la mort quand le carnage la cerne de toutes parts ?
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
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Durant la période mecquoise, deux formes de jihâd (lutte / combat) prédominaient : l’une spirituelle, qui engage le croyant dans un combat intérieur contre ses passions, et l’autre intellectuelle, qui consiste à confronter les polythéistes par la force des arguments révélés dans le Coran. Après l’Hégire, une nouvelle forme de jihâd apparaît : le qitâl, soit le combat armé, devenu nécessaire pour se défendre face à l’oppression et à l’injustice. Ces trois formes de jihâd partagent une même essence : celle de la résistance. Résistance face à soi-même, face aux idéologies erronées, face aux injustices concrètes. Le Coran affirme que la lutte armée devient indispensable pour rétablir l’équilibre face au mal. C’est cet équilibre, et lui seul, qui peut amener l’oppresseur comme l’opprimé à envisager la paix. Car si le pouvoir absolu est monopolisé par une seule entité, alors disparaît le pluralisme religieux voulu par Dieu, comme l’indique le verset 40 de la sourate 22. Afin, nous pouvons dire que l’essence du jihâd est la quête de la paix. Le qitâl en est parfois le chemin nécessaire.
Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)
Remarquons que même les vieillards [comme ‘Uqba b. ‘Âmir] persévéraient dans l’entraînement, veillant à conserver leur précision, leur habileté et leur dextérité [comme pour le tir à l’arc]. L’islam appelle à la capacité de combattre et en fait une responsabilité pour les jeunes comme pour les anciens. Les nations ont besoin de forces terrestres, navales et aériennes ; chaque corps d’armée soutient l’autre, dans une stratégie coordonnée visant à la victoire. Le soldat le plus loué par Dieu est celui qui inflige le plus de pertes à l’ennemi et protège avec le plus de fermeté la dignité et l’honneur de sa religion – qu’il soit fantassin, tireur d’élite, marin ou pilote.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
On peut ramener à deux objectifs principaux la finalité des premiers détachements militaires envoyés par le Prophète ﷺ. Le premier était d’adresser un avertissement clair aux négateurs, aux juifs de Yathrib et aux bédouins des environs : les musulmans n’étaient plus dans la position de faiblesse où Quraysh les avait opprimés, spoliés et empêchés de pratiquer librement leur foi. Même modestes, ces manœuvres étaient parfaitement légitimes, car de nombreux opposants à Médine guettaient la moindre faille dans le camp musulman. Seule une démonstration de force pouvait les dissuader. C’est dans ce contexte que Dieu révéla : « Préparez contre eux tout ce que vous pouvez comme troupes et comme cavalerie, afin de tenir en respect les ennemis de Dieu et les vôtres, ainsi que d’autres encore que vous ne connaissez pas, mais que Dieu connaît ! » [8 : 60]. Ces « autres » incluent les hypocrites dissimulant leur haine sous des airs de loyauté, tandis que les premiers désignent les négateurs, les pillards du désert et tous ceux qui menaçaient Médine. Il aurait été irresponsable de laisser se répéter des événements comme l’attaque de Karz b. Jâbir [juste après la bataille de Badr], qui avait mené une incursion contre la ville et s’était emparé de bétail. Le Prophète ﷺ s’était lancé à sa poursuite jusqu’à la vallée de Safwân, sans réussir à l’atteindre. Ces détachements mirent un terme aux ambitions hostiles et contribuèrent à préserver la dignité de la cité médinoise.
Le second objectif visait Quraysh directement. Cette tribu persévérait dans l’oppression : après avoir persécuté les croyants à La Mecque, elle interdisait toujours toute conversion à l’islam et refusait que cette foi se propage ailleurs. Par ces expéditions, le Prophète ﷺ voulait avertir les dirigeants mecquois que les temps avaient changé : ils ne pouvaient plus impunément nuire aux musulmans. Certains orientalistes européens, mus par une hostilité manifeste, ont interprété ces opérations comme du brigandage. Ce jugement partial témoigne de leur mépris pour la vérité et de leurs caprices idéologiques. Leur posture évoque cette anecdote sur une insurrection africaine réprimée dans une colonie britannique au Kenya. Un soldat anglais, décrivant les insurgés, déclara : « Ce sont des sauvages ! L’un d’eux m’a mordu alors que je l’achevais ! » – aveu ironique qui illustre à merveille l’hypocrisie de ceux qui veulent criminaliser les résistants tout en glorifiant leurs bourreaux. Voilà l’esprit dans lequel ces orientalistes prétendent défendre les Mecquois tout en incriminant l’islam et sa communauté.





