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PARTIE 28 : LES FONDEMENTS DE LA SOCIÉTÉ MÉDINOISE

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L’arrivée des émigrés mecquois à Yathrib provoque un bouleversement social et politique majeur : Yathrib devient Médine. La cité naissante accueille des hommes ayant quitté leur terre natale pour s’installer sur une terre nouvelle, sans logement ni ressources. Commerçants pour la plupart, les Muhâjirûn (émigrés) découvrent une cité agricole dont les moyens sont limités. Leur nombre ne cesse d’augmenter alors que les ressources s’épuisent. Beaucoup peinent aussi à s’adapter au climat. Abû Bakr et sa fille ‘Â’isha tombent très malades, comme plusieurs autres. La situation devient si difficile que le Prophète invoque : « Ô Dieu ! Fais que nous aimions Médine comme nous aimons la Mecque. Ô Dieu ! Purifie Médine et chasse tous les maux qui l’habitent. » Le Prophète lance également une vaste politique environnementale qui facilite l’intégration des émigrés, favorise le développement économique de la ville et protège les habitants des maladies.

Chez les Ansâr (médinois), la situation est tout aussi complexe. Que ce soit les Aws ou les Khazraj, chacun cherche à s’approprier l’honneur dans la nouvelle communauté. Certains refusent toujours de se convertir à l’islam, et d’autres se font passer pour croyants tout en nourrissant une haine profonde envers le Prophète et ses compagnons. Ces hypocrites représentent une menace sérieuse. À cela s’ajoute la présence de la communauté juive de Médine, influente sur le plan économique. Elle contrôle le commerce des grains, du vin et des tissus, et possède presque tous les puits de la ville. Bien qu’ils soient des gens du Livre, les juifs méprisent les Arabes à cause de leur passé idolâtre. Le fait que le Prophète ne soit pas issu de leur tradition et de leur lignée, mais qu’il vienne des Arabes polythéistes, laisse présager des tensions importantes. Malgré tous ces facteurs de division, le Prophète parvient à instaurer une unité remarquable en un temps très court. En moins de deux ans, il transforme Médine en une société cohésive. Pour cela, il engage trois actions majeures :

  • Il construit une mosquée ;
  • Il institue un pacte de fraternité entre tous les musulmans, en particulier entre les Muhâjirûn et les Ansâr ;
  • Et il rédige une constitution qui établit les bases de la cohabitation entre musulmans et non-musulmans à Médine.

La mosquée de Médine

La première action que le Messager de Dieu entreprend à Médine est la construction d’une mosquée. Il l’a construit sur un terrain appartenant à deux orphelins des Banû Najjâr et sur lequel sa chamelle Qaswa s’arrête par décret divin. Le Prophète leur demande s’il peut acheter le terrain, mais les deux jeunes lui proposent de l’offrir sans contrepartie. Le Messager de Dieu insiste et finit par l’acheter afin d’y ériger la mosquée que l’on connaît aujourd’hui. Le terrain servait à faire sécher des dattes et on y trouvait aussi quelques souches de palmiers, des flaques d’eau et d’anciennes tombes de polythéistes. Le Prophète fait déraciner les souches de palmier et exhumer les tombes. La mosquée mesure à ses débuts trente-cinq mètres de long sur trente de large, avec un plafond haut de deux mètres environ. Elle ne possède pas de minaret et sa qibla (pour prier) s’oriente en direction de Jérusalem. C’est une mosquée simple, sans aucun luxe. Le Prophète ne se contente pas de superviser les travaux, il y participe activement, transportant lui-même les briques et les pierres aux côtés de ses compagnons.

Une partie de la mosquée, appelée al-Suffa, est réservée à l’enseignement de l’islam durant la journée. Chaque soir, elle devient un dortoir pour les émigrés musulmans arrivés à Médine, en attente d’être pris en charge par une famille médinoise. Plusieurs appartements sont également construits pour le Prophète et sa famille. Collé à la mosquée, l’appartement de ‘Â’isha donne directement accès à la salle de prière. Après avoir passé presque sept mois chez Abû Ayyûb, le Prophète s’installe enfin dans sa propre demeure et envoie chercher sa femme Sawda et ses deux filles, Umm Kulthûm et Fâtima, restées à la Mecque.

La mosquée du Prophète n’est pas seulement un lieu de prière. Contrairement à la Mecque où les décisions importantes se prennent à Dâr al-Nadwâ (lieu où se tiennent les rencontres entre les notables de La Mecque), c’est désormais dans la mosquée que toutes les décisions politiques, sociales et religieuses de la communauté musulmane sont prises. La mosquée devient ainsi un centre d’apprentissage, un tribunal, un lieu d’accueil et un espace diplomatique. Elle est même un hôpital en tant de guerre. C’est à la mosquée que le Prophète enseigne l’islam, guide les croyants, et reçoit les délégations étrangères venues à sa rencontre. La mosquée de Médine sera progressivement agrandie, rénovée et embellie au fil du temps. Les États musulmans y investiront des ressources importantes afin de la faire rayonner.

Le pacte de fraternité

Une fois arrivé à Médine, le Prophète réunit les chefs de famille mecquois et médinois. Pour faciliter l’intégration des émigrés (muhâjirûn), il propose que chaque chef de famille médinois (ansâr) suffisamment aisé prenne en charge une famille mecquoise, et devienne le frère de son chef. Cette fraternisation vise à souder les rangs des croyants, à briser l’esprit de clan enraciné chez les Arabes, et à abolir toutes les formes d’inégalités sociales. Ni la couleur, ni la lignée, ni l’âge n’ont de valeur en islam. Seule la piété distingue les hommes, comme l’enseigne ce verset : « En vérité, le plus méritant d’entre vous auprès de Dieu est le plus pieux » [49 : 13].

La fraternisation avait également pour objectif d’enseigner l’islam aux Médinois. En effet, les Émigrés avaient pour mission, en retour, de leur transmettre les révélations reçues à La Mecque. Ce lien fraternel ne reste pas symbolique : les chefs de famille mecquois et médinois partagent leur travail, leurs ressources, et vont jusqu’à hériter l’un de l’autre. Tous acceptent avec joie cette décision du Prophète . Certains médinois vont jusqu’à proposer la moitié de leurs terres à leurs frères mecquois. D’autres, ayant plusieurs épouses, sont même prêts à divorcer pour permettre à l’un de leurs frères d’épouser l’une d’elles. Mais les mecquois musulmans refusent poliment, préférant louer des terres pour subvenir eux-mêmes à leurs besoins. Ils considèrent ces biens comme des prêts d’honneur, et les rendent dès qu’ils en ont les moyens. Une fois les mecquois musulmans intégrés dans l’économie de Médine, le Prophète abroge la clause d’héritage. Chacun devient alors maître de son foyer. Cette fraternisation s’avère également très utile lors des campagnes militaires : l’un des deux frères part au combat pendant que l’autre prend soin des deux familles.

Deux exemples illustrent cette fraternisation exemplaire. ‘Umar b. al-Khattâb partage son temps entre le travail dans les dattiers et l’apprentissage de l’islam. Un jour sur deux, il se rend chez le Prophète pendant que son frère travaille. Le soir, ils échangent ce qu’ils ont appris et accompli. Ce comportement nous montre que le croyant ne doit pas délaisser totalement son travail pour apprendre sa religion, ni renoncer à la science pour gagner sa vie : il fait les deux avec équilibre et dignité. Autre exemple : ‘Abd al-Rahmân b. ‘Awf est accueilli par Sa‘d b. al-Rabî‘, qui lui propose la moitié de ses biens et même l’une de ses épouses. ‘Abd al-Rahmân refuse avec gratitude et lui dit : « Que Dieu te bénisse dans tes biens et ta famille. Montre-moi plutôt le marché ! » Il s’y rend, achète à crédit, revend avec profit, et recommence jusqu’à pouvoir se nourrir par ses propres moyens. Très vite, il épouse une Médinoise et devient l’un des plus riches compagnons du Prophète .

Les Juifs dans la constitution de Médine

Les juifs de Médine ne cherchent pas à transmettre leur religion. Ils s’adonnent plutôt à la sorcellerie et à l’art de prédire l’avenir. Ils monopolisent le commerce des céréales, des dattes, du vin et des vêtements, et possèdent la majorité des puits de la cité. Se considérant comme les détenteurs de la science, ils attendent un prophète qu’ils espèrent voir se joindre à eux pour combattre les Arabes idolâtres. Leur désillusion est profonde lorsqu’ils constatent que le Messager de Dieu n’est ni juif ni issu de leur peuple, mais vient d’une cité plongée dans l’idolâtrie. L’histoire de ‘Abdallah b. Salâm, le rabbin le plus savant de Médine, illustre parfaitement leur trouble. Le jour de l’arrivée du Prophète , il se rend à lui, lui pose de nombreuses questions, puis embrasse l’islam, convaincu par ses réponses. Il avertit ensuite le Prophète que s’ils apprennent sa conversion, ses compatriotes ne manqueront pas de mentir à son sujet. Le Prophète convoque alors quelques notables juifs et leur demande ce qu’ils pensent de ‘Abdallah b. Salâm. Ils répondent : « C’est le plus instruit parmi nous, notre maître et le fils de notre maître. » Le Prophète leur demande : « Et s’il embrassait l’islam ? » Ils répondent : « Que Dieu le préserve d’une telle action ! » C’est alors que ‘Abdallah se présente et déclare : « J’atteste qu’il n’est de dieu qu’Allah et que Muhammad est Son Messager. » Aussitôt, ils s’écrient : « C’est le plus mauvais d’entre nous, le fils du plus mauvais d’entre nous. »

Les juifs de Médine perçoivent le Prophète comme une menace économique et politique. Le Prophète met un terme aux rivalités entre les Aws et les Khazraj, qui jusque-là provoquaient des conflits récurrents. Ces querelles tribales favorisaient le commerce des juifs de Médine, qui profitaient de ces tensions pour leur vendre des armes. Le Prophète interdit également l’usure, rompant ainsi avec une pratique courante qui alimentait les inégalités et renforçait l’emprise financière de certaines élites. Conscients de la puissance que l’union des Aws et des Khazraj représente, les juifs comprennent qu’il leur est plus sage de coopérer avec le nouveau pouvoir. Dès son arrivée à Médine, le Prophète fait rédiger un pacte garantissant aux juifs la liberté de culte et leur pleine citoyenneté. Il ne les contraint ni à se convertir à l’islam ni à quitter Médine.

Ce pacte citoyen établit les fondements d’une société pluraliste et met en lumière les liens profonds qui unissent les croyants. En voici les principales clauses :

  • Les musulmans de La Mecque et de Médine, ainsi que ceux qui les suivent et combattent avec eux, forment une seule communauté à part ;
  • Tous les musulmans, de tribus diverses, partagent le prix du sang et paient les rançons selon les règles établies, avec équité ;
  • Aucun croyant ne doit être abandonné s’il est endetté ou responsable d’une famille nombreuse ; les autres doivent l’aider ;
  • Toute injustice, agression ou corruption commise par un croyant doit être unanimement condamnée, même s’il s’agit du fils de l’un des leurs ;
  • Un croyant ne tue pas un autre croyant pour un incroyant et ne soutient pas un incroyant contre un croyant ;
  • La paix conclue par les croyants doit être unanime ; aucun croyant ne peut conclure seul une trêve sans l’accord de tous. Les croyants doivent s’unir dans la justice ;
  • Dieu protège tous les musulmans, sans distinction. Tout soutien accordé, même par les plus humbles, doit être respecté ;
  • Il est interdit à tout croyant ayant accepté ce pacte de protéger ou d’héberger un coupable. Celui qui le fait sera maudit le jour de la Résurrection ;
  • Les juifs doivent participer aux dépenses militaires aussi longtemps qu’ils combattent aux côtés des musulmans ;
  • Les juifs des Banî ‘Awf forment une communauté avec les musulmans, chacun ayant sa religion. Celui qui commet un forfait en répond seul, ainsi que sa famille ;
  • Les juifs et les musulmans conservent leurs biens séparément, mais s’entraident contre tout agresseur des signataires de ce pacte ;
  • Tout litige entre les signataires sera soumis à Dieu et à Son Messager ;
  • Celui qui quitte Médine ou y reste est en sécurité, sauf s’il commet une injustice ou une transgression ;
  • Dieu approuve le contenu de ce pacte. Il est le protecteur de ceux qui Le craignent et agissent avec droiture.

La communauté musulmane se distingue aussi bien par sa manière d’être que par la finalité profonde de son existence. Elle ne vit pas au hasard, portée par les seules contingences matérielles, dès lors que ses besoins semblent comblés. Les musulmans ont une foi qui structure leur rapport à Dieu, éclaire leur vision de la vie et oriente leur comportement. À la lumière de cette foi, ils organisent leurs affaires, régulent leurs liens et ajustent leurs relations à l’autre dans une direction claire. Leur objectif n’est pas simplement de survivre, mais de préserver la dignité, de défendre les droits et de satisfaire Dieu en servant Sa cause. Les Émigrés n’ont pas quitté la Mecque pour conquérir fortune ou renommée. De même, les Ansâr qui leur ouvrirent leurs maisons, au risque d’affronter leurs propres clans et les dangers d’une opposition frontale, n’agirent pas par intérêt ou par insouciance. Tous étaient mus par une même volonté : être guidés par la Révélation et gagner la bénédiction de Dieu. Ils cherchaient à réaliser la sagesse divine qui sous-tend la création et donne sens à l’existence. Que reste-t-il de l’homme s’il renie son Seigneur et se soumet à ses pulsions ? Il devient alors l’ombre de lui-même : une bête dominée par ses instincts ou une incarnation du mal inspirée par Satan. C’est pourquoi, dès son installation à Médine, le Prophète s’attacha à poser les fondements d’une communauté éclairée, fidèle à la Révélation. Il en précisa les axes essentiels : le lien à Dieu, les relations entre les membres de la communauté, et les rapports avec ceux qui ne partageaient pas l’islam.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

La première décision prise par le Prophète pour poser les bases d’une société musulmane unie et solide fut celle de bâtir une mosquée. Ce choix ne surprend guère, tant la mosquée incarne le premier et le plus fondamental pilier de la communauté musulmane. La société musulmane ne peut se structurer ni s’élever sans le système, la doctrine et la morale de l’islam — et c’est au cœur de la mosquée que s’enracine cette inspiration. Le lien de fraternité et d’amour entre les croyants constitue le fondement même de l’ordre musulman et de son éthique. Or, cet esprit d’unité et de solidarité ne peut se développer que dans la mosquée, cet espace sacré où les cœurs se rejoignent. Sans ces rencontres quotidiennes et régulières dans la maison de Dieu, où tombent les distinctions de rangs et de fortunes, jamais les musulmans n’auraient pu tisser des liens aussi profonds de fraternité et d’harmonie. L’islam enseigne la justice et l’égalité entre tous, mais ces principes ne prennent vie que si les croyants se rassemblent ensemble dans la prière, unis par l’amour de Dieu, prosternés devant l’Unique, dans un même souffle d’adoration. Si chacun priait seul chez lui, malgré la sincérité de son culte, il manquerait à la société cet esprit d’égalité et de justice qui combat l’orgueil, brise la vanité et dissout l’égoïsme. Les règles de l’islam appellent à la solidarité entre les croyants, une solidarité qui ne peut être fondée que sur l’autorité suprême de la religion musulmane. Tant que les musulmans ne disposent pas d’un lieu où ils peuvent se rassembler, apprendre et vivre leur religion, ils risquent de l’ignorer et de céder aux pulsions de leurs désirs et aux tensions de leurs rivalités. C’est pour faire vivre ces principes au cœur même de la cité nouvelle que le Prophète commença par construire la mosquée.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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Par ce geste répété à trois reprises — la construction d’une mosquée à Qubâ’, puis dans la vallée de Rânûnâ’ [mosquée du Vendredi], et enfin à Médine — le Prophète affirme la place centrale de la mosquée dans la vie du croyant : dans son lien à Dieu, à l’espace et à la communauté. Édifier un masjid (lieu de prosternation / mosquée) c’est instituer un espace sacré au sein même d’une création déjà empreinte de sacralité, puisque, selon ses propres paroles, « la terre entière est un masjid » (al-Bukhârî et Muslim). La mosquée devient ainsi le point d’ancrage spirituel de la communauté, où qu’elle s’installe. Elle marque l’acceptation d’un lieu comme espace d’accueil, transformé en un foyer intérieur du cœur et de l’esprit. Sa présence indique que l’endroit a été investi de sens, et que la conscience croyante y trouve son orientation. Ce geste prophétique, répété avec constance, enseigne une vérité profonde : quelle que soit la traversée ou l’exil, le croyant ne doit jamais perdre le cap du sens. Là où s’élève la mosquée, se dresse le rappel du sens et l’orientation vers l’Absolu. Là commence l’enracinement. Par cet acte, Yathrib devient Médine.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

Les juristes hanafites s’appuient sur ce hadith en lien avec l’achat du terrain pour soutenir qu’un mineur peut disposer de ses biens sans l’accord préalable de son tuteur légal. En effet, le Prophète aurait acheté le terrain directement aux deux orphelins, après avoir négocié avec eux ; or, s’il leur avait été interdit d’user librement de leur argent, jamais le Messager de Dieu ne se serait engagé dans une telle transaction. Cette lecture est toutefois contestée par la majorité des juristes, qui considèrent qu’un mineur ne peut dépenser son bien à sa guise, car Dieu dit explicitement : « N’utilisez les biens de l’orphelin que dans son intérêt bien compris, et ce jusqu’à ce qu’il atteigne sa majorité ! » [6 : 152]. Deux réponses sont avancées à l’égard de cette interprétation du hadith. Selon Ibn ʿUyayna, le Prophète s’était en réalité adressé à leur oncle, qui les abritait et en était le tuteur. L’achat du terrain se serait donc fait par son intermédiaire, et non directement avec les deux orphelins. L’argument des hanafites se trouve ainsi affaibli. D’autre part, le Prophète était lui-même le défenseur naturel des orphelins ; en procédant à cet achat, il ne le faisait pas en tant qu’individu ordinaire, mais en tant que représentant de la communauté et protecteur des faibles. Son geste revêt donc une dimension institutionnelle et spirituelle, et ne peut servir de base à une règle juridique généralisée concernant les transactions contractées par des mineurs.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

L’imam al-Nawawî affirme, à propos de ce hadith, qu’il autorise l’excavation des tombes abandonnées et la prière sur leur emplacement, à condition que la terre, éventuellement mélangée au sang et aux restes décomposés des défunts, soit préalablement retirée.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Le Prophète commença par bâtir une mosquée, afin que les rites de l’islam — si violemment combattus — trouvent un lieu où s’exprimer librement, et que les prières s’y élèvent, tissant ce lien vivant entre l’individu et le Seigneur des mondes, purifiant l’âme de ses impuretés et des séductions de ce monde. C’est dans cet édifice humble et dépouillé que furent éduqués les cœurs les plus nobles de l’humanité, ceux qui s’opposèrent aux tyrans et qui gouverneront dans l’au-delà. C’est là, dans cette mosquée bénie, que le Prophète , sous la miséricorde de Dieu, enseigna le Coran à ceux qui avaient cru en lui, leur insufflant la bienséance céleste, du lever au coucher du soleil. La mosquée, dans la communauté musulmane, est bien plus qu’un simple lieu de culte : elle est un centre d’orientation spirituelle et sociale, un espace d’adoration, une école du savoir et un cercle de vertu. La prière, telle que vécue par le Prophète , s’accompagnait d’une éthique et de pratiques qui incarnaient l’essence même de l’islam.

Mais lorsque les musulmans sombrèrent dans la décadence, incapables de se réformer intérieurement ou de revêtir les nobles caractères, ils se mirent à ériger des mosquées grandioses dans lesquelles ne priaient que des cœurs rétrécis. Les pieux prédécesseurs, quant à eux, se détournaient des ornements et de la magnificence extérieure pour se consacrer à l’épuration de l’âme et à son enracinement dans la vérité. En cela, ils furent les véritables modèles de l’islam. La mosquée que le Prophète tint à construire avant toute autre œuvre n’était pas destinée à enfermer la foi dans un lieu restreint. Toute la terre est une mosquée, et le musulman peut y prier partout. La mosquée n’était qu’un signe, un rappel du fondement essentiel de l’islam : le lien spirituel et renouvelé avec Dieu. Car toute civilisation qui néglige Dieu l’Unique, oublie le Jour de la Rétribution, et ne distingue plus entre le bien et le mal, est une civilisation privée de toute véritable valeur.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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Par « rénovation », il faut entendre l’assemblage de pierres et d’autres matériaux destinés à renforcer la structure de la mosquée, tant au niveau des fondations que du toit. Quant aux gravures et ornements, ils relèvent du domaine de la décoration, et ne font pas partie intégrante de la rénovation proprement dite. La rénovation des mosquées est généralement approuvée par les savants. ‘Umar et ‘Uthmân ont procédé à la restauration de la mosquée du Prophète . Le fait que ce dernier ne l’ait pas fait de son vivant ne signifie nullement que cette pratique est interdite. Bien au contraire, renforcer les fondations d’une mosquée et en assurer la solidité témoigne d’un profond respect pour les prescriptions divines.

Les savants s’appuient notamment sur ce verset : « Seuls ont le droit de fréquenter les mosquées de Dieu ceux qui croient en Dieu et au Jugement dernier, qui accomplissent la salât, s’acquittent de la zakât et ne redoutent que le Seigneur. Ceux-là ont toutes les chances d’obtenir leur salut » [9 : 18]. La « fréquentation » des mosquées implique aussi leur entretien et leur préservation. En revanche, les savants ont critiqué les ornements et motifs décoratifs. Certains les interdisent formellement, d’autres les déconseillent au nom de l’austérité et du dépouillement propres à la spiritualité. Mais tous s’accordent à dire qu’il est interdit d’utiliser les biens provenant d’un legs pieux destiné à la mosquée pour financer des décorations. Al-Zarkashî, citant Al-Baghawî, affirme qu’un tel usage est illicite, et que celui qui y contribue pèche en détournant l’objet du legs. Même lorsqu’un particulier engage ses propres fonds, il s’attire la réprobation des croyants, car il risque de distraire leur cœur durant la prière. Al-Bukhârî rapporte que ‘Umar mettait en garde contre l’embellissement excessif des mosquées en disant : « Qu’elle abrite les fidèles de la pluie, mais surtout qu’elle ne soit pas peinte de différentes couleurs, afin de ne pas troubler les esprits. » Les avis divergent au sujet de l’inscription de versets coraniques sur le mur de la qibla (direction de prière où se poste l’imam) : certains y voient une forme de décoration interdite. Al-Zarkashî écrit dans « I‘lâm al-Sâjid » : « Il est déconseillé d’écrire un verset coranique sur le mur de la qibla. Mâlik rapporte que certains savants l’autorisent, et lui-même l’admet, car ‘Uthmân orna la mosquée du Prophète de cette manière sans être blâmé. »

Ces éléments mettent en lumière l’erreur dans laquelle sont tombés certains bâtisseurs de mosquées aujourd’hui. Obsédés par l’apparence, ils les embellissent à l’excès, au point qu’on entre dans une mosquée sans ressentir d’humilité devant Dieu, mais plutôt une fierté pour les prouesses architecturales et artistiques. Une des graves conséquences de cette dérive, c’est que les cœurs les plus simples, jadis consolés dans les mosquées par leur dépouillement, s’y sentent désormais étrangers. Autrefois, les pauvres y retrouvaient une paix qui les éloignait des illusions de ce monde ; aujourd’hui, l’aspect luxueux des mosquées ne fait que leur rappeler leur propre pauvreté et exacerber le sentiment d’injustice. Les musulmans ont commis une grave erreur en délaissant les principes essentiels de l’islam au profit de formes extérieures trompeuses qui prétendent refléter la religion, mais ne font en réalité qu’exprimer des désirs matériels et des convoitises mondaines.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

Le Prophète faisait preuve d’une solidarité constante envers les sans-abris qui trouvaient refuge dans la mosquée. Il les écoutait avec attention, les réconfortait avec tendresse, et leur manifestait respect et affection, leur offrant ainsi une pleine reconnaissance. Doué d’une sensibilité rare, il adaptait toujours ses paroles à l’intelligence, à la condition et à la sensibilité de chacun, qu’il s’adresse à un riche ou à un pauvre. Il répondait avec justesse aux différentes personnalités, dans une pédagogie profondément humaine, douce et bienveillante.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

La fraternité entre les Émigrés et les Médinois fut instaurée dans un esprit d’absolu. Une fraternité dans laquelle le « moi » s’efface au profit de l’intérêt commun, des aspirations collectives et de la conscience du groupe. L’individu ne se conçoit plus qu’à travers la communauté, dans laquelle il trouve sa véritable continuité. Cette fraternité balayait les relents du tribalisme préislamique, n’admettant désormais d’alliance que pour l’islam. Elle abolissait les critères de naissance, de couleur ou de nationalité, ne reconnaissant pour seule supériorité que la noblesse du cœur et la piété. Le Prophète en fit un pacte concret, engageant à la fois les biens et le sang : il ne s’agissait donc pas d’un simple mot de bienvenue ou d’un vœu pieux. Elle était portée par un esprit d’altruisme, de compassion et de solidarité, offrant les plus beaux exemples d’une communauté nouvelle, unie dans la foi et la vertu.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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Plusieurs enseignements essentiels se dégagent du pacte de fraternité instauré par le Prophète : un État ne peut exister ni se consolider sans unité et solidarité nationale, lesquelles ne peuvent naître que d’une véritable fraternité et d’un amour partagé. Une communauté privée de cet amour ne pourra jamais s’unir autour d’un même idéal. Or, sans unité, la formation d’un État est impossible. Cette fraternité ne peut naître qu’à partir d’une croyance partagée, d’une foi commune qui scelle les cœurs autour d’un principe spirituel et moral. Une fraternité entre des individus de croyances divergentes reste illusoire, surtout si leurs convictions influencent leurs comportements concrets dans la vie quotidienne. C’est pourquoi le Prophète fonda la fraternité sur la doctrine musulmane révélée par Dieu, laquelle affirme l’égalité fondamentale de tous les êtres humains dans l’adoration de Dieu, ne différenciant les hommes que par leur piété et leurs bonnes actions.

Une société se distingue d’un simple rassemblement d’individus par la solidarité et l’entraide entre ses membres dans tous les domaines de la vie. Lorsque cette solidarité existe, la justice et l’égalité s’ensuivent naturellement, et c’est là le fondement d’une société saine. En revanche, une société fondée sur l’injustice et l’antagonisme engendre inévitablement l’oppression. Même une société qui proclamerait des principes de justice économique ne peut garantir leur mise en œuvre sans un ciment de fraternité et d’entente sincère. Cette fraternité est la première garantie, naturelle et instinctive, de la justice – bien avant le pouvoir politique et la législation. Un pouvoir qui chercherait à imposer la justice sans amour ni fraternité entre les individus serait voué à semer l’animosité, car la justice ainsi imposée devient alors une forme déguisée de tyrannie. C’est pour cela que le Prophète établit une fraternité authentique entre les Mecquois et les Médinois, en posant ainsi les bases d’une justice sociale réelle et vécue, que l’islam – ce système social complet et unique – viendra ensuite codifier sous forme de lois et de règles obligatoires. Ces lois puisent leur légitimité dans la fraternité musulmane, elle-même enracinée dans la foi commune. En l’absence de cette fraternité, les principes de justice restent théoriques et inefficaces, incapables de structurer ou de renforcer durablement une société musulmane.

La fraternité instaurée par le Prophète entre ses compagnons n’était donc ni un mot creux ni un simple slogan, mais une réalité vécue, concrète et fonctionnelle, régissant les relations entre les Émigrés et les Médinois. Le Prophète rendit ses compagnons responsables de la diffusion et de la mise en pratique de ce principe. Ils l’appliquèrent dans sa forme la plus élevée, comme l’atteste l’exemple de ‘Abd al-Rahmân b. ‘Awf. À tel point que Dieu fit dépendre temporairement le droit à l’héritage de cette fraternité, au-delà même des liens du sang ou de la parenté, pour bien enraciner l’idée qu’elle n’était ni accessoire ni symbolique. Ce système d’héritage fondé sur la fraternité morale fut par la suite abrogé, mais le régime définitif de transmission reste basé sur un socle commun : l’islam. Car il est établi qu’un musulman ne peut hériter d’un non-musulman, et inversement.

Dans les débuts de l’émigration, les Ansâr et les Muhâjirûn durent s’entraider, se soutenir et s’épauler, car les Émigrés avaient tout quitté : leurs familles, leurs biens, leur terre natale. Ils furent accueillis comme des frères, et cette fraternité instaurée par le Prophète assurait à chacun un devoir de solidarité réel. Par la suite, quand les Muhâjirûn s’installèrent durablement à Médine et que la foi devint le socle vivant de la société, le lien de sang put à nouveau compléter et renforcer cette fraternité morale déjà bien ancrée. Il n’y avait plus de crainte à ce qu’elle s’affaiblisse, car elle s’était enracinée dans les cœurs et les actes. Il est intéressant de noter que cette fraternité fut instituée à deux reprises : d’abord à la Mecque entre les seuls Émigrés, puis à Médine entre les Muhâjirûn et les Ansâr. Ibn ‘Abd al-Barr le rappelle : « La fraternité fut instaurée deux fois. » Cela montre que le lien musulman qui unit tous les croyants était le fondement premier, mais que l’histoire et les circonstances exigeaient sa réaffirmation et sa concrétisation. La fraternité établie à Médine n’était pas différente dans son essence de celle qui existait déjà, mais elle en constituait une application vivante et renouvelée, adaptée au contexte d’une société désormais unifiée autour d’une foi et d’un destin commun.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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Jamais le Prophète ne blâma un croyant pour avoir accédé à la richesse ou vécu dans l’aisance. Toutefois, il veillait avec la plus grande attention à ce que la richesse ne devienne pas un critère de supériorité ou de hiérarchie sociale. Dans sa vision de la société, les riches et les pauvres avaient une même dignité, les mêmes devoirs, et la même valeur. C’est en ce sens qu’il s’efforça de bâtir une société musulmane fondée sur l’égalité et affranchie de toute forme de discrimination. La foi en un Dieu Unique est en effet la seule croyance qui abolit véritablement toute distinction sociale ou tout préjugé racial. C’est pourquoi les foules se tournent spontanément vers toute initiative portée par ce principe fondamental. Elles reconnaissent qu’à l’ombre du monothéisme, tous les êtres humains retrouvent une égalité authentique. En se reconnaissant comme de simples serviteurs d’un Dieu Unique, les hommes deviennent égaux dans leur humanité et accèdent ainsi à leur véritable dignité. En retrouvant leur juste place dans l’ordre du monde, ils atteignent en réalité la plus haute élévation que l’être humain puisse espérer.

Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)

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Le Prophète met en lumière une fraternité et une confiance d’une intensité rare entre les croyants, qui leur ont permis de traverser les épreuves les plus difficiles. Ces liens authentiques, ancrés dans la foi, constituaient une force à la fois spirituelle et sociale, d’une puissance remarquable. C’est cette fraternité profonde qui fut la clé de leur réussite, aussi bien dans leur relation avec Dieu que dans leur engagement au sein de la société.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

En ce qui concerne les relations de la communauté musulmane avec ceux qui n’en font pas partie et ne partagent pas la foi musulmane, le Prophète a instauré des lois de tolérance et de respect rares dans un monde marqué par le sectarisme et l’extrémisme. Affirmer que l’islam rejette la coexistence avec d’autres religions, ou que les musulmans ne visent qu’à dominer le monde, relève non seulement de l’erreur, mais d’un parti pris manifeste. Lors de son installation à Médine, le Prophète trouva une société composée de juifs bien établis et d’idolâtres enracinés. Il ne songea ni à les expulser, ni à exercer sur eux une quelconque domination ou animosité. Bien au contraire, il reconnut leur présence et leur proposa un pacte équitable, dans lequel chacun pourrait vivre selon sa propre religion, dans un climat de respect mutuel. L’islam ne cherche pas à imposer la foi par la force ni à contraindre les consciences. Il se contente d’annoncer le message, d’en éclairer la vérité et d’en diffuser les signes et les enseignements. Ceux qui y répondent positivement en sont les bienheureux, quant aux autres, ils sont libres de suivre leur propre voie. L’islam ne leur demande que respect, paix et qu’ils laissent la vérité cheminer sans tenter de l’entraver.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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Ce document met en lumière plusieurs points fondamentaux liés aux lois qui structurent la société musulmane. On peut, sans exagération, le qualifier de « constitution » au sens moderne du terme. Si l’on considère qu’il s’agit d’une proclamation constitutionnelle, on y retrouve effectivement les éléments essentiels d’une véritable constitution moderne : l’organisation claire de l’État, tant sur le plan interne qu’externe, la régulation des relations entre les membres de la nation, ainsi que les rapports avec les non-musulmans. Cette constitution, inspirée par Dieu au Prophète et transmise à ses compagnons, sert de socle aux relations entre les musulmans et leurs voisins juifs. Elle suffit à démontrer que la société musulmane naît sur des bases constitutionnelles complètes dès ses débuts, et que l’État musulman se structure très tôt à partir de lois administratives et juridiques solides. Il est clair que ces fondations sont indispensables à l’application harmonieuse de la législation musulmane, qui repose sur l’unité de la communauté musulmane et sur l’ensemble des règles qui en découlent. Sans ce cadre constitutionnel établi par le Prophète – cadre qui fait pleinement partie des lois législatives – l’État musulman n’aurait pu s’ancrer ni se stabiliser. Cette vérité réfute les affirmations de ceux qui limitent l’islam à une simple relation spirituelle entre l’homme et Dieu, en niant son rôle politique et juridique. Cette conception réductrice, instrumentalisée par l’impérialisme pour freiner l’essor de l’islam et l’empêcher de s’imposer dans la sphère publique, vise à faire passer l’islam pour une religion de rites, sans rapport avec la gouvernance ou l’ordre social. Mais cette manœuvre échoue, car la réalité la contredit. Ce discours mensonger ne fait que trahir une hostilité manifeste.

L’analyse des clauses de ce document montre clairement que la société musulmane naît dans un cadre étatique structuré, avec une législation révélée sous la forme d’un système social équilibré, à la fois rationnel et spirituel. Le document en est la meilleure preuve. Et ce, sans même évoquer la richesse des lois éparses dans la tradition islamique, qui, une fois réunies, forment un ensemble cohérent capable d’ériger un État constitutionnel dans toute l’acception du terme. Par ailleurs, ce document illustre l’esprit de justice avec lequel le Prophète traite les juifs. Cette équité aurait pu favoriser des relations pacifiques et durables entre musulmans et juifs si ces derniers n’avaient été dominés par des penchants à la trahison et à la ruse. Avec le temps, incapables de respecter les engagements librement acceptés, ils rompent le pacte par leurs complots et leur duplicité, ce que nous aborderons en détail en temps voulu. Cela contraint les musulmans à revoir leurs engagements envers eux.

Ce document comporte plusieurs lois majeures. La première clause affirme que seule la foi musulmane unit les musulmans en une seule communauté, abolissant toutes les distinctions sociales ou tribales. C’est la première pierre de l’édifice d’une société musulmane saine et unifiée. Les deuxième et troisième clauses soulignent l’importance de la solidarité et de l’entraide, piliers fondamentaux de la société islamique. Chaque musulman est responsable de son frère, ici-bas comme dans l’au-delà. C’est à cette responsabilité que se rattache l’ensemble des lois islamiques, qui en précisent les moyens d’application. La sixième clause affirme l’égalité entre les musulmans non pas comme un simple slogan, mais comme une règle concrète et fondamentale à appliquer scrupuleusement. Le Prophète enseigne : « La sécurité de Dieu est accordée à tous les musulmans sans distinction aucune ; les plus humbles protègent leurs frères dans la foi. » Cela signifie que la garantie donnée par n’importe quel musulman, aussi modeste soit-il, engage toute la communauté. Ce droit ne peut être contesté, même si celui qui l’accorde est une femme. Ainsi, la protection accordée par une femme musulmane doit être honorée au même titre que celle d’un homme.

Les savants valident ce principe à condition que la protection ne nuise pas à l’intérêt général – par exemple, en couvrant un espion – qu’elle s’applique à un nombre limité de personnes, et qu’elle soit temporaire, ne dépassant pas quatre mois. Al-Bukhârî et Muslim rapportent qu’Umm Hâni’, fille d’Abû Tâlib, s’adresse au Prophète lors de la libération de la Mecque : « Ô Prophète, le fils de ma mère (‘Alî) veut tuer un homme que j’ai pris sous ma protection : Ibn Hubayra. » Le Prophète lui répond : « Notre sauvegarde est acquise à celui à qui tu l’as accordée, ô Umm Hâni’ ! » Ces mots montrent la reconnaissance pleine et entière des droits des femmes sous l’islam, à une époque où aucune autre civilisation ne leur en reconnaît autant. Il importe de distinguer cette véritable égalité musulmane des contrefaçons modernes, souvent influencées par des instincts matérialistes. L’égalité musulmane repose sur une justice naturelle et authentique, qui vise le bien commun. À l’inverse, l’égalitarisme dévoyé des sociétés matérialistes réduit la femme à un objet de désir, au service du confort et des plaisirs masculins. Enfin, la onzième clause insiste sur un principe fondamental : seul le jugement basé sur la Révélation – le Livre de Dieu et la tradition prophétique – est légitime pour trancher les différends. Les musulmans s’exposent au malheur dans ce monde et à la perdition dans l’autre dès lors qu’ils cherchent dans d’autres lois des solutions à leurs problèmes. Ces quatre clauses résument les fondements de l’État musulmane que le Prophète établit à Médine, en les érigeant comme règles de conduite dans leur nouveau contexte social. Chacune d’elles contient encore d’autres prescriptions profondes, que l’on ne peut ignorer. La nation musulmane se bâtit ainsi sur une base solide, fidèle à ce document, qu’elle applique avec force. Cette adhésion permet à la communauté musulmane de s’épanouir, de rayonner de l’Est à l’Ouest, et d’offrir à l’humanité la civilisation la plus authentique que l’histoire ait connue.

Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)

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Les juifs et les musulmans signent ensemble un document qui établit d’emblée leur relation sur la base d’un contrat. Cette approche, guidée par la révélation, marque profondément la pratique et l’enseignement du Prophète tout au long de sa vie. Le contrat fixe un cadre clair, reconnaît l’autonomie des parties, et ouvre la voie à des mécanismes de régulation et d’évaluation. En islam, cette notion de contrat (‘aqd) occupe une place centrale : qu’il s’agisse du mariage, des relations sociales ou économiques, ou des traités en temps de guerre, la fidélité aux engagements est une exigence majeure. La révélation le rappelle explicitement : « Soyez fidèles à vos engagements, car vous aurez à en rendre compte » [17 : 34]. Et le Prophète souligne : « Les musulmans sont tenus par les clauses des contrats qu’ils ont conclus » (al-Bukhârî). Le respect du contrat devient ainsi une expression concrète de la foi et de l’éthique musulmane.

Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)

On ne peut admirer la générosité de Sa‘d sans évoquer la noblesse de ‘Abd al-Rahmân b. ‘Awf, cet homme qui s’imposa face aux juifs dans leur propre marché, les surpassa, et parvint, en peu de temps, à préserver sa dignité et à protéger son désir du vice. La grandeur d’âme est l’une des vertus essentielles de la foi. Malheur à ceux qui se réclament de l’islam tout en l’exploitant à des fins personnelles, en faisant un moyen de subsistance et en profanant ainsi la noblesse de la vérité. La véritable fraternité ne peut s’épanouir dans des milieux corrompus. Elle est étrangère aux contextes marqués par l’ignorance, la lâcheté, l’avarice et la cupidité, car là où dominent ces vices, l’affection ne trouve pas sa place. Si les compagnons du Prophète avaient été dépourvus de nobles qualités et de principes vertueux, ils n’auraient jamais connu cette fraternité authentique, vécue pour Dieu. L’objectif élevé qui les unissait et le modèle exemplaire qu’ils suivaient avaient fait naître en eux des vertus et une dignité incompatibles avec les bassesses.

Le Prophète rassemblait en sa personne toutes les qualités humaines les plus vertueuses, incarnant le modèle parfait que l’homme puisse atteindre. Il n’est donc pas surprenant que ceux qui s’inspiraient de lui et vivaient dans son sillage soient devenus des hommes loyaux et généreux, consacrant leur vie au service d’autrui. L’amour, comme une source, jaillit naturellement sans qu’il soit besoin de puiser. De même, la fraternité ne se décrète pas ; elle naît d’un cœur purifié de l’égoïsme, de l’avarice et de la bassesse. Les premiers musulmans s’échangeaient ce sentiment profond de fraternité, qu’ils avaient appris à incarner grâce à leur élévation spirituelle par l’islam. Ils étaient devenus des serviteurs de Dieu, unis comme des frères. S’ils étaient restés esclaves d’eux-mêmes, ils n’auraient jamais fait preuve de la même indulgence les uns envers les autres. Toutefois, cette élévation spirituelle, fondement de la fraternité, n’excluait pas que le gouverneur veille à son application et en fasse un devoir contraignant, au même titre que l’instruction, le service militaire ou l’impôt.

Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)

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