La saison du pèlerinage de la treizième année de la Révélation approche, et le Prophète ﷺ se prépare à accueillir les Médinois. Comme l’année précédente, il leur donne rendez-vous à al-‘Aqaba, en périphérie de La Mecque (dans la région de Minâ). Le compte-rendu fait par Mus‘ab b. ‘Umayr, revenu de Médine, indique que le nombre de musulmans y a considérablement augmenté et que leur foi, tout comme leur cohésion, se sont renforcées. Une délégation de soixante-treize hommes et deux femmes se rend discrètement auprès du Messager de Dieu ﷺ pour le rencontrer. La discussion tourne entre autres sur son départ imminent ainsi que sur celui des croyants vers Médine. La situation à La Mecque étant extrêmement tendue, cette rencontre doit se faire dans la plus grande discrétion. Si les Qurayshites viennent à apprendre que les Médinois sont prêts à protéger le Prophète ﷺ, ils pourraient réagir par une répression sanglante. C’est pourquoi les Médinois musulmans se mêlent discrètement aux autres pèlerins idolâtres. Leurs cœurs, transformés par l’islam, rayonnent d’une telle lumière que deux idolâtres se convertissent au cours du voyage.
Dans son compte-rendu, Mus‘ab fait un bilan complet de la situation à Médine : l’organisation des croyants, leur capacité de défense, les données économiques de la ville, et le comportement des tribus juives locales. Après cette entrevue, le Prophète ﷺ entre en contact avec la délégation afin d’organiser la rencontre secrète. Elle est fixée à la fin du pèlerinage, en pleine nuit, et minutieusement préparée pour passer inaperçue. Les membres de la délégation se rendent au lieu du rendez-vous par petits groupes de trois à cinq personnes, afin de ne pas éveiller les soupçons. Plus tard, les témoins raconteront cette nuit mémorable : « La nuit de la rencontre, nous dormîmes dans nos campements. Une fois qu’un tiers de la nuit s’était écoulé, nous nous levâmes discrètement et nous nous rendîmes à al-‘Aqaba. Nous étions soixante-treize hommes et deux femmes : Nusayba bint Ka‘b et Asmâ’ bint ‘Amr. Nous attendîmes le Messager de Dieu ﷺ jusqu’à ce qu’il arrive, accompagné de son oncle al-‘Abbâs b. ‘Abd al-Muttalib. »
Lors de la rencontre nocturne à al-‘Aqaba, c’est al-‘Abbâs, l’oncle du Prophète ﷺ, qui prend la parole en premier. Il déclare : « Ô gens des Khazraj ! Vous connaissez la place éminente qu’occupe Muhammad ﷺ parmi nous. Nous l’avons soutenu face à l’hostilité de notre peuple autant que nous l’avons pu. Il est respecté et honoré dans sa cité et au sein de sa tribu. Or, il tient aujourd’hui à se joindre à vous. Si vous pensez être capables de lui rester fidèles, de le défendre face à ses ennemis et de tenir vos engagements, alors prenez-le sous votre protection. Mais si vous craignez de le trahir après l’avoir accueilli, laissez-le là où il est, car il est encore en sécurité chez les siens. » Les Médinois écoutent attentivement, puis répondent d’une seule voix : « Nous avons bien entendu tes propos. À présent, ô Messager de Dieu ﷺ, parle ! Exige de nous ce que tu veux, pour ton Seigneur et pour toi. » Le Prophète ﷺ récite alors des versets du Coran, puis leur adresse ces paroles : « Je vous demande de prêter serment de m’obéir en tout temps, dans l’aisance comme dans la difficulté, de dépenser vos biens en faveur de la cause divine, de commander le bien et d’interdire le mal, de défendre la vérité sans craindre le blâme de personne, et de me protéger comme vous protégez vos propres familles. » Les Médinois lui demandent alors : « Et si nous accomplissons cela, ô Messager de Dieu ﷺ, quelle sera notre récompense ? » Le Prophète ﷺ répond simplement : « Le Paradis. » Puis il se tait.
C’est alors qu’un homme parmi eux, al-Haytham b. al-Tayyihân, s’avance et demande avec prudence : « Nous avons des relations établies avec les tribus juives de Médine, que nous devrons probablement rompre avec ton arrivée. Si nous faisons ce sacrifice, et que Dieu t’accorde la victoire, retourneras-tu à La Mecque et nous laisseras-tu ? » Le Prophète ﷺ, dans un sourire, répond d’un ton ferme et rassurant : « Non, jamais. Votre sang est comme mon sang, votre honneur comme mon honneur. Je suis des vôtres, et vous êtes des miens. Je combats vos ennemis, et je fais la paix avec ceux avec qui vous concluez la paix. » Ainsi, le Prophète ﷺ ne leur promet ni biens, ni pouvoir, ni terres, mais le Paradis. Leur engagement consiste à le protéger à Médine comme ils protègent leurs proches. Il ne leur est pas encore demandé de l’accompagner dans des batailles en dehors de leur cité. C’est pourquoi, plus tard, avant la bataille de Badr, le Prophète ﷺ leur demande explicitement s’ils acceptent de se battre à ses côtés au-delà des frontières de Médine.
En entendant le Prophète ﷺ dire que la récompense de leur serment d’allégeance est le Paradis, les Médinois se hâtent de prêter serment. Mais l’un d’eux, As‘ad b. Zurâra, jeune homme d’environ 21 ans, mais d’une grande sagesse, demande un temps d’arrêt. Il s’adresse à ses compagnons en ces termes : « Réfléchissez bien, ô gens de Yathrib ! Si nous avons fait tout ce chemin, c’est parce que nous croyons avec certitude qu’il est bien le Messager de Dieu ﷺ. Mais s’engager à ses côtés, c’est accepter de rompre avec tous les Arabes, et voir périr les meilleurs d’entre nous. Vous goûterez aux sabres [de ses opposants]. Si vous pensez être en mesure de supporter cela, alors prêtez-lui allégeance, et votre récompense résidera auprès de Dieu. Mais si vous avez le moindre doute, mieux vaut renoncer dès maintenant ; vous serez alors excusés auprès de Dieu. » As‘ad craint que l’enthousiasme n’emporte les siens vers un engagement qu’ils ne peuvent pas honorer. Il les met en garde pour qu’ils prennent toute la mesure de la responsabilité à venir. Finalement, tous les participants prennent le serment d’allégeance au Prophète ﷺ.
Celui-ci leur demande ensuite de désigner douze chefs, chargés de veiller sur les affaires de leur communauté à Médine et d’assurer l’application des engagements pris cette nuit-là. À la fin de cette réunion historique, le Prophète ﷺ et ses compagnons entendent une voix crier : « Muhammad s’est réuni cette nuit avec des égarés pour se soulever contre Quraysh ! » Est-ce un homme, un djinn, ou autre ? Nul ne le sait, mais il faut à présent se disperser discrètement car la réunion semble avoir été éventée. À l’aube, les Quraychites commencent à faire le tour des campements pour demander si quelqu’un a vu le Prophète Muhammad ﷺ ou noté des mouvements suspects. Lorsqu’ils interrogent les pèlerins de Médine, les idolâtres du groupe jurent n’avoir vu personne durant la nuit. Le pèlerinage se termine ainsi sans qu’aucun mal ne soit causé ni au Prophète ﷺ ni aux Médinois. Ce n’est que deux ou trois jours plus tard que le Prophète ﷺ annonce aux croyants la grande nouvelle du serment d’al-‘Aqaba. À l’exception de deux ou trois personnes, personne ne sait qu’une telle réunion a eu lieu. Il s’agit d’un secret bien gardé. Les choses se savent après les premiers départs des croyants. Le Prophète ﷺ autorise alors tous les musulmans à quitter La Mecque pour Yathrib. Il demande aux croyants qui sont riches ou puissants de voyager en compagnie des plus faibles, afin que personne ne soit laissé seul derrière.
- Une confiance au-delà des croyances
- L’engagement d’al-‘Aqaba : lucidité et sacrifice
- Une fraternité fondée sur la foi et non sur les liens du sang
- Des alliances spirituelles à l’engagement pour la défense du Message
- Redonner au jihâd son sens légitime et sa profondeur historique
- L’annonce du pacte médinois accélère l’Hégire
La confiance que le Prophète ﷺ accorde à al-‘Abbâs est immense. Il n’hésite pas à lui confier des informations sensibles ni à l’associer à des réunions stratégiques, comme lors du second pacte d’al-‘Aqaba. Le Prophète ﷺ l’informe personnellement de chaque étape de son émigration vers Yathrib, malgré le fait qu’al-‘Abbâs n’ait pas encore embrassé l’islam à ce moment-là. Cela ne diminue en rien la confiance qu’il lui témoigne, même dans les situations les plus critiques. Cette posture se manifeste également dans l’émigration vers l’Abyssinie : le Prophète ﷺ place sa confiance en un roi chrétien, non pour sa foi, mais pour son équité. Tout au long de sa mission, il établit ses relations sur des principes de confiance et de justice, au-delà de l’appartenance religieuse. Ses compagnons adoptent cet esprit : ils tissent des liens sincères avec des non-musulmans, dans un climat de respect, même en période de tensions. Umm Salama, par exemple, accepta l’aide de ‘Uthmân b. Talha — polythéiste à l’époque — pour rejoindre Médine. Il l’escorte avec respect, puis repart discrètement. Elle rappellera souvent cet acte noble. De tels récits sont fréquents. Ni le Prophète ﷺ ni ses compagnons ne réduisent leurs relations humaines à la foi partagée. Ils cultivent l’amitié, la coopération et l’équité dans leurs échanges. Le Coran vient établir cette éthique avec clarté : Dieu autorise la bienveillance et la justice envers ceux qui ne combattent pas les musulmans, mais interdit toute alliance avec ceux qui les persécutent [Coran : 60, 8 et 9]. Le Prophète ﷺ incarne ce modèle : il reste équitable envers tous, continue de recevoir les dépôts de commerçants non musulmans, et confie à ‘Alî, avant de quitter La Mecque, la restitution de ces biens à leurs propriétaires. Il applique avec rigueur les principes de justice et de fiabilité que l’islam enseigne, sans distinction de foi.
Tariq Ramadan (Muhammad, vie du Prophète)
Tel était l’engagement d’al-‘Aqaba : des entretiens et des pactes marqués par un esprit de fermeté, de sacrifice et de courage. Les paroles échangées et les promesses faites ne sont pas dictées par des émotions passagères ni par des élans impulsifs. Elles procèdent d’une réflexion lucide sur les réalités présentes, les défis à venir, et le prix à payer bien avant de rêver à d’éventuels gains illusoires. Les butins ? Il n’en est nullement question dans cette allégeance. Ce qui est en jeu, c’est le dévouement pur et l’engagement total. La conversion de ces soixante-dix hommes témoigne que l’islam se propage par le libre arbitre et la conviction désintéressée. Ils sont venus de Yathrib, animés d’une foi sincère et d’un engagement profond dans l’appel au sacrifice, alors même que leur contact avec le Prophète ﷺ avait été bref et lointain, et que, selon toute apparence, son appel semblait voué à l’échec. Pourtant, malgré la rareté des rencontres et l’éloignement géographique, une force irrésistible les pousse à s’engager. Cette force, c’est le Coran. Il est la source de leur ferveur, de leur courage et de leur confiance. La révélation éclaire leur voie comme une lumière céleste : elle projette son éclat sur leur destinée et leur offre une direction claire. C’est cette clarté divine, venue du ciel, qui leur révèle le sens de leur engagement, et la finalité de leur combat.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Ce pacte révèle que le Prophète ﷺ a érigé la foi en la vérité comme un lien puissant, qui unit spontanément les cœurs. Il s’agit d’un lien d’amour, de fraternité et de solidarité entre croyants, qu’ils soient d’Orient ou d’Occident. À Médine, le musulman, sans même avoir vu son frère humilié à La Mecque, éprouvait pour lui une compassion sincère. Sans le connaître personnellement, il ressentait sa douleur et se levait pour le défendre contre celui qui lui causait du tort. C’est cette solidarité spirituelle qui poussa les Ansâr (croyants de Médine) à se rendre à La Mecque. Ce n’était ni par intérêt ni par proximité géographique, mais par amour pour des frères qu’ils ne connaissaient que par la foi, et pour Dieu.
Muhammad al-Ghazâlî (Fiqh al-Sîra)
Deux différences essentielles méritent d’être mises en lumière. La première concerne le nombre de croyants engagés : ils étaient douze à prêter allégeance au Prophète ﷺ lors du premier pacte, tandis qu’ils furent soixante-treize, dont deux femmes, lors du second. Ces douze premiers compagnons ne restèrent pas repliés sur eux-mêmes. Bien au contraire, en compagnie de Mus‘ab b. ‘Umayr, ils se répandirent parmi leurs concitoyens, hommes et femmes, pour leur réciter les versets du Coran, leur transmettre les enseignements de l’islam et leur en expliquer les lois. En une seule année, la nouvelle religion s’étendit dans tout Médine. L’islam devint le principal sujet de conversation, et son message pénétra dans chaque foyer. Cette mission d’appel à Dieu, ces efforts pour transmettre, constituent la vocation permanente de chaque musulman, en tout lieu et en tout temps.
La seconde différence réside dans la nature de l’engagement : lors du premier pacte, il n’est fait aucune mention de la lutte armée pour se défendre (jihâd). À l’inverse, le second pacte introduit clairement la notion de lutte, de protection du Prophète ﷺ et de diffusion active du message, avec tous les moyens légitimes à disposition des prêcheurs. Ceux qui prêtèrent serment la première fois se séparèrent en promettant de revenir plus nombreux l’année suivante, au même endroit, à l’occasion du pèlerinage. Ce premier engagement, essentiellement moral et spirituel, s’apparente à celui que prononcèrent plus tard les femmes musulmanes. Mais c’est sur la base du second pacte, bien plus structurant, que le Prophète ﷺ choisit d’émigrer à Médine. Ce serment intégrait des principes désormais applicables après l’Hégire, et le plus fondamental d’entre eux était l’engagement à défendre la mission prophétique par la force si nécessaire. Bien que cette autorisation n’ait pas encore été révélée à La Mecque, le Prophète ﷺ pressentait, par inspiration divine, qu’une telle loi serait instituée prochainement.
Il convient néanmoins de souligner que le jihâd ne fut légitimé qu’après l’émigration, et non au moment du second serment, contrairement à ce qu’affirme Ibn Hishâm dans sa Sîra. Aucun élément du texte du pacte ne mentionne explicitement une autorisation divine préalable à combattre. Le Prophète ﷺ avait simplement pris un engagement avec les Médinois : ils lutteraient à ses côtés une fois qu’il aurait rejoint leur cité. Pourquoi alors ce délai dans l’institution du jihâd ? Parce que Dieu voulait montrer aux croyants qu’avant de songer à la lutte armée, il fallait d’abord faire connaître l’islam, le prêcher avec clarté, et lever les obstacles qui en empêchaient la diffusion. Telles sont les premières étapes du jihâd, à commencer par l’appel et la transmission. Dieu, dans Sa miséricorde, n’a pas imposé aux croyants le combat avant de leur avoir donné un refuge : un lieu sûr, une terre d’accueil. Cette terre, ce fut Médine.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
Nous orientons à présent notre réflexion vers le sens du terme jihâd, afin d’en dégager une compréhension juste, conforme à sa légitimité et à ses étapes historiques. Le jihâd est l’une des notions les plus attaquées par les critiques biaisées qui, en mélangeant le vrai et le faux, tentent de discréditer la religion musulmane par tous les moyens. Il n’est donc pas étonnant que les adversaires de l’islam concentrent leurs efforts sur ce point précis, le considérant comme l’aspect le plus redoutable et inquiétant de cette religion. Ils ont compris que si cette loi fondamentale venait à se réveiller dans les cœurs des musulmans, aucune puissance, quelle qu’elle soit, ne pourrait contenir leur élan. C’est pourquoi ils ont toujours commencé leur entreprise de déstabilisation par une attaque contre le jihâd, dans l’espoir de freiner la montée des musulmans. Il convient donc de rétablir le sens réel de cette notion, de préciser son objectif dans l’islam, de retracer les étapes qu’elle a traversées jusqu’à sa forme finale, et de mettre en lumière les erreurs et déformations qui ont dénaturé son essence. Le jihâd, dans son sens exact, désigne l’effort pour la cause de Dieu, dans le but d’établir une société fondée sur l’islam. Le combat armé en est une facette, mais il s’inscrit dans un projet global visant à bâtir une communauté fidèle aux valeurs de l’islam. À ses débuts, le jihâd consistait essentiellement en un appel pacifique à l’islam, une invitation à la foi accompagnée d’une résistance patiente aux épreuves. Avec l’Hégire, une nouvelle étape fut franchie : celle de l’autorisation de répondre à la violence par la force, dans le cadre d’un combat défensif légitimé par la révélation. Par la suite, l’islam reconnaîtra comme légitime le combat contre ceux qui entravent la mise en place d’une société musulmane, notamment les idolâtres, les athées et les polythéistes, dont l’intégration à l’islam est jugée irréalisable. Les gens du Livre, quant à eux, peuvent vivre aux côtés des musulmans à condition de respecter les lois de l’islam (tout en gardant leur croyance) qui régissent la société et de s’affilier à la nation en versant un impôt spécifique, équivalent à la zakât des musulmans. Cette dernière étape a établi le jihâd comme un devoir permanent pour les musulmans, à condition qu’ils disposent d’une force armée suffisante pour le mener. Tenter de distinguer entre un jihâd défensif et un jihâd offensif n’a pas de pertinence : la légitimité du jihâd ne réside ni dans l’attaque ni dans la défense en tant que telles, mais dans la nécessité d’instaurer et de protéger une société gouvernée par les principes de l’islam. Le moyen par lequel cette fin est atteinte — qu’il soit offensif ou défensif — importe peu. Compris ainsi, le jihâd n’a rien à voir avec une guerre purement défensive menée pour protéger des biens, un territoire ou des vies humaines : cela constitue un autre type de combat, qui ne relève pas du jihâd tel que l’ont défini les savants musulmans. Ainsi s’éclaire le véritable sens du jihâd et sa place dans la législation musulmane.
Les interprétations trompeuses du jihâd reposent sur deux visions apparemment opposées, mais qui, en réalité, se complètent et convergent vers un même objectif : saper la légitimité du jihâd à sa racine. La première prétend que l’islam ne s’est propagé que par la force des armes, en affirmant que le Prophète ﷺ et ses compagnons ont imposé leur foi par la contrainte et la violence, et non par la persuasion et la réflexion. La seconde, en totale contradiction avec la première, affirme que l’islam est uniquement une religion de paix et d’amour, n’autorisant le combat que pour repousser des attaques subites, et que ses adeptes ne prennent les armes qu’en dernier recours, sous la contrainte. Ces deux lectures, bien qu’opposées en apparence, ont été élaborées dans un même but par les partisans du subjectivisme et du fanatisme : désactiver, chez les musulmans, toute conscience de la réalité et de la légitimité du jihâd. D’abord, ils accusèrent l’islam de violence et de haine. Puis, une fois cette image largement diffusée, ils changèrent de discours et prétendirent, sous couvert d’objectivité, défendre l’islam contre ces accusations injustes. Ils le redéfinirent alors comme une religion pacifiste, étrangère à toute forme de combat, et présentèrent cette relecture comme une vérité bienveillante. Beaucoup de musulmans, fragilisés par les critiques répétées et désireux de redorer leur image, accueillirent favorablement cette nouvelle interprétation. Ils s’en emparèrent avec enthousiasme, la trouvant réconfortante et conforme à leur désir de paix, et se mirent à la propager comme étant l’essence même de l’islam. Mais ils n’ont pas compris que cette vision n’était qu’un piège subtil, un moyen d’éteindre toute ambition, tout sursaut, tout réveil dans la communauté musulmane. En affaiblissant, puis en supprimant l’idée même du jihâd, les adversaires de l’islam visaient à neutraliser toute capacité des musulmans à s’organiser, à résister, ou à construire une société fidèle à leur foi. Le docteur Wahba al-Zuhaylî rapporte à ce sujet, dans son ouvrage « Athar al-harb fî al-fiqh al-islâmî (Les traces de la guerre dans le droit musulman) », le témoignage significatif de l’orientaliste britannique Anderson. Ce dernier affirmait : « Les Occidentaux, en particulier les Anglais, redoutent que l’idée du jihâd ne refasse surface dans les milieux musulmans. Car si les musulmans s’unissent autour du jihâd, ils renforceront leur position. C’est pourquoi les Occidentaux cherchent à les convaincre de renoncer au jihâd. » Je l’ai moi-même rencontré un vendredi soir, le 3 juin 1960. Lorsque je lui demandai son avis, il me répondit que le jihâd n’était plus, selon lui, applicable aujourd’hui, car les lois doivent évoluer avec leur époque. D’après lui, le terme de jihâd ne correspond plus à la réalité du monde moderne, dominé par des institutions internationales qui interdisent l’usage de la force pour imposer une croyance. Il ajouta que les esprits libres et cultivés ne sauraient accepter une idée qui leur serait imposée de force.
Muhammad S. R. Al-Bûtî (Fiqh al-Sîra)
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L’émigration à Médine marque un tournant décisif dans l’histoire de l’islam. Sur le plan concret, l’islam quitte sa phase exclusivement missionnaire pour entrer dans une nouvelle ère de confrontation active. Durant la période précédente, centrée uniquement sur l’appel, le Prophète ﷺ suivait une ligne directrice claire : il évitait les polémiques et se consacrait entièrement à la transmission du message, en annonçant les délices du Paradis et en mettant en garde contre les tourments de l’Enfer. Il ne s’engageait dans aucune discussion liée aux affaires politiques, économiques ou tribales. Avec l’installation à Médine, l’appel à Dieu reste au cœur de sa mission, mais la situation impose une nouvelle responsabilité : prendre en compte les réalités sociales et politiques. La stratégie du Prophète ﷺ consiste alors à conquérir les cœurs, à instaurer la paix et la confiance, pour que son message atteigne les âmes sans heurt. Il déclare un jour : « J’ai été soutenu par la crainte révérencielle que Dieu a inspirée de moi à l’ennemi — équivalente à un mois de marche. » Deux dynamiques complémentaires caractérisent cette nouvelle étape. La première consiste à impressionner ses adversaires par une force suffisamment dissuasive pour les convaincre qu’il est inutile de s’opposer à l’islam. La seconde vise à gagner leurs cœurs par la bonté, la bienveillance et la générosité. Le Prophète ﷺ, à travers sa grandeur morale, sa sagesse et sa largesse, parvient à établir un équilibre rare : inspirer à la fois respect et amour. Sa générosité à l’égard de ses anciens ennemis demeure sans égale, et cette attitude contribuera puissamment à l’enracinement de l’islam dans les cœurs et dans la société.
Wahidudine Khan (Mohamed un Prophète pour l’humanité)
Dieu voulut que la nouvelle de cette seconde allégeance, ainsi que tout ce qui s’y était dit, parvienne jusqu’aux oreilles des polythéistes de la Mecque. Par cette volonté divine, pleine de sagesse, le processus d’émigration du Prophète ﷺ vers Médine allait s’accélérer. L’annonce de cette alliance déclencha la colère des polythéistes, qui virent en elle une menace directe. Leur hostilité redoubla, au point qu’ils envisagèrent d’opprimer encore davantage le Prophète ﷺ, et même d’en venir à attenter à sa vie.





